gig economy

Le gig work aux États-Unis : entre travail indépendant et job salarié, faits privés et destins collectifs

Par Bruno Cartosio //

Dans le gig work, deux flexibilités se rencontrent : celle de l’individu et celle du système économique. Dans l’absolu, ce devrait être la rencontre heureuse d’intérêts convergents : l’argent gagné d’une part, la performance obtenue d’autre part. Sans débordements ; la tâche demandée est acceptée, la rémunération convenue est payée et chacun est « maître de soi » comme avant. En réalité, il n’en va pas ainsi, ni pour les travailleurs, ni pour les entreprises, ni du point de vue des lois qui classifient et réglementent les relations de travail.

La seule exception, à vrai dire partielle, y compris en termes de pouvoir de négociation, est constituée par les véritables travailleurs indépendants que sont les indépendants ou les travailleurs « free-lance », mieux encore, les « professions libérales ». Il ne fait aucun doute que ce sont les sociétés-plateformes qui profitent le plus de cette rencontre entre l’offre du travail précaire et la volonté des travailleurs de l’accepter, entre la faible rémunération perçue par les travailleurs et les coûts de main-d’œuvre inférieurs pour les entreprises. En témoignent les profits importants accumulés par les entreprises à ce jour et le fait qu’aucun gig worker ne s’est enrichi ou n’a gravi l’échelle sociale grâce au travail précaire-intermittent-connecté. Pour dissiper tout doute quant au cui prodest [à qui cela profite ?], les entreprises se sont jusqu’à présent opposées avec détermination à toute tentative de reclassement des gig workers sous la catégorie des salariés plutôt qu’en tant qu’indépendants.

Mais il est tout aussi vrai comme bon nombre d’enquêtes le démontre, que le nouveau précariat « connecté » est également plébiscité par une large section des travailleurs qui le pratiquent. C’est tout à fait compréhensible et possible. En effet, l’attrait individualiste de la flexibilité, de la liberté de choix et de la réduction des contraintes hiérarchiques est devenu très fort. Toutefois, il existe aussi des études très sérieuses qui mettent les opinions favorables ou défavorables plus ou moins sur un pied d’égalité [1]. En tout état de cause, ceux et celles qui ont peu ou pas vraiment d’alternatives aiment ce qu’ils trouvent, pour ainsi dire, peut-être en cherchant encore quelque chose de mieux, comme cela s’est produit lors de la grande résignation. Les gig workers travaillent sans stabilité d’emploi dans le présent et peut-être sans en chercher, et presque toujours sans les salaires et les avantages des employés stables et en acceptant les emplois qu’ils trouvent avec une dose de mépris (juvénile ?) pour leur propre avenir. Ils ne réagissent cependant qu’à la frustration de leurs propres attentes lorsqu’ils se rendent compte, tôt ou tard, que les revenus sont plus bas que prévu et ne suffisent pas pour vivre ; que leur liberté disparaît lorsque la pauvreté des revenus collectés les contraint à des engagements répétés avec peu ou pas de répit ; que les frais qu’ils doivent payer amputent leurs pouvoir d’achat ; qu’en cas d’accident ou de maladie, ils se retrouvent sans couverture et sans revenu ; que le revenu réel qu’ils reçoivent est très bas alors que les bénéfices des plates-formes pour lesquelles ils travaillent semblent très élevés… C’est alors que les réponses à l’insatisfaction cessent d’être individuelles pour devenir collectives, solidaires et revendicatives à l’égard des plateformes. Et c’est à ce moment-là que les subjectivités des travailleurs, les intérêts des entreprises et les obligations réglementaires des législateurs se heurtent, comme nous le verrons.

La seule des trois composantes à se positionner sans équivoque à l’égard du Gig work est la composante entrepreneuriale, à l’inverse des travailleurs des plates-formes. En ce qui concerne ceux qui continuent à se considérer comme des travailleurs indépendants, il y a de plus en plus de minorités agissantes qui se réfèrent à des initiatives organisationnelles de base pour donner une force collective  à de « simples » demandes d’augmentation des tarifs et d’amélioration des conditions de travail, afin de faire pression – peut-être en accord avec les syndicats – pour une décision législative selon laquelle leur travail est un travail d’employé et non de travailleur indépendant. Parmi les drivers (chauffeurs), et qui forme la composante la plus nombreuse et la plus mobilisée, beaucoup craignent de retomber dans leur condition de travail précaire subordonné et réglementé dont ils avaient l’intention de se libérer. C’est pourquoi ils défendent avant tout leur autonomie, même si les partisans d’une association pour obtenir de meilleures conditions de rémunération et de travail se sont également multipliés parmi eux. D’autres considèrent comme souhaitable et nécessaire d’être classés comme salariés, afin de pouvoir se doter d’une organisation de type plus proprement syndical qui obtiendrait les prérogatives non seulement salariales que la loi garantit aux salariés.

Des prérogatives qui sont largement ignorées par les entreprises-plateformes. Dès le début, leurs pratiques ont constitué une série de « défis conceptuels et pratiques pour les lois et les politiques publiques ». Au centre de leurs défis juridiques se trouvaient la question de savoir si les plateformes appartiennent à un secteur d’activité (services de transport) ou à un autre (commerce), à propos de la nature inhabituelle et particulière du gig work (précaire dans tous les cas ; mais indépendant ou subordonné ?), et donc la relation avec la législation du travail existante, en particulier le National Labor Relations Act aux Etats-Unis, qui stipule que les travailleurs indépendants ne peuvent pas former de syndicats et avoir accès à des formes de négociation collective) [2]. Comme ce fut le cas avec d’autres sociétés de la Big Tech, au début de ce siècle, l’innovation des plateformes a été si soudaine et sans scrupules qu’elle a laissé derrière elle la capacité de la loi à la réglementer. En général et dans le domaine des relations de travail [3], les capitalistes des plateformes ont tiré de la lenteur ou de l’absence de législation les énormes avantages économiques qu’ils sont réticents à abandonner. Ces dernières années, les chroniques locales ont été ponctuées par des manifestations contre ces plateformes, qui dans certains cas – comme à New York – ont permis d’arracher des accords et des concessions et dans d’autres cas ont abouti à des arrêts de travail ou à des grèves à l’échelle nationale. Ce fut le cas, par exemple, de la première grève générale des chauffeurs californiens d’Uber et de Lyft qui ont bloqué leurs services à Los Angeles, San Diego et San Francisco le 25 mars 2019, suivie d’un arrêt similaire qui a interrompu tous les services dans au moins vingt-cinq villes à travers les États-Unis le 8 mai suivant (avec également des arrêts de solidarité en dehors des Etats-Unis).

La Californie, l’État mère des entreprises qui ont semé la terreur sur ce terrain, illustre la manière dont les « défis juridiques » ont été abordés par les travailleurs et les représentants politiques. Je résumerai ici, en la simplifiant, la bataille juridico-politique californienne et nationale autour de la classification des travailleurs. Les manifestations et l’initiative législative visant à démêler la question juridiquement décisive de la classification des gig workers ont débouché en juillet 2019 sur l’adoption du Projet de loi 5 par l’assemblée de l’Etat californien (AB5). Une grande manifestation a eu lieu le 9 juillet 2019 devant l’Assemblée législative à Sacramento, la capitale de l’État en soutien à la nouvelle loi voulue par la majorité démocrate. Des syndicats nationaux tels que les employés des services (SEIU), les Teamsters (LBT) et les travailleurs de la communication (CWU), ainsi que certaines collectifs de base, s’y sont alignés. Les chauffeurs de Gig Workers Rising, une organisation de chauffeurs née en 2018, et de Rideshare Drivers United, née en 2019, ont organisé une caravane retentissante qui a traversé tout l’État, de Los Angeles à Sacramento, en trois jours. AB5 est entrée en vigueur le 1er janvier 2020, établissant les critères (résumés en trois points essentiels connus sous le nom du test ABC [4]) déterminant si la relation de travail est de nature autonome ou dépendante . Suivant cette loi, les gig workers – chauffeurs, coursiers et livreurs de repas – devraient être majoritairement classés comme des salariés, c’est-à-dire des travailleurs qui ont droit à toutes les garanties des travailleurs réguliers : salaire minimum, allocations de chômage, assurance maladie et accident, congés de maternité et de maladie, remboursement des frais, etc [5].

Une partie des chauffeurs, les journalistes, les photographes et les écrivains, et surtout les routiers (qui ont d’ailleurs obtenu une dérogation) sont restés opposés à la loi, peut-être même poussés à le faire par les améliorations proposées par les plateformes qui cherchaient à affaiblir les mobilisations. A l’égard de la loi en tant que telle, la réaction des plateformes a été immédiate et totale, démontrant au passage l’avantage économique et l’importance stratégique pour elles de maintenir le gig work en l’état. Uber, Lyft, DoorDash, Instacart et Postmates ont monté une campagne extrêmement agressive contre l’AB5. Ils ont investi plus de 224 millions de dollars en lobbying et en propagande pour lancer et soutenir leur propre proposition d’abrogation 22 (Prop 22), sous la forme d’un second référendum qui a été soumis au vote lors d’une élection référendaire en novembre 2020. Mais le camp des travailleurs et des syndicats n’est pas resté inactif très longtemps: une coalition s’est formée contre la Prop 22, qui a donné lieu à une nouvelle manifestation de masse juste avant les élections (celle-là même où Trump a été battu par Biden), à laquelle ont participé également les travailleurs de l’industrie du sexe et les syndicats, et avec laquelle des groupes d’entreprises des Small Tech, « inorganisées » de la Silicon Valley ont sympathisé. Si le résultat du référendum d’initiative populaire a donné une victoire aux défenseurs prop22 (donc aux camp des anti-AB5) pour les travailleurs [6], la mobilisation a été positive pour la remobilisation, l’organisation et le militantisme des organisations de base existantes. Ceci a donné naissance à d’autres initiatives, plus petites, entre autres dans la Silicon Valley, qui ont consolidées les relations avec certains des plus grands syndicats, comme dans le cas de la Mobile Workers Alliance, qui a adhéré à la section locale 721 du SEIU à Los Angeles. Aujourd’hui, rien qu’en Californie, où Uber et Lyft se sont diversifiés par rapport à leurs première offre de service de transport, près d’un demi-million de gig workers sont actifs et des groupes organisés comptant des dizaines de milliers de membres qui ont réussi à arracher des concessions et des avantages aux plateformes [7].

Malgré la majorité démocrate dans l’État de Californie, 59 % des électeurs californiens ont approuvé la Prop 22, annulant de fait Ab5 et revenant à la classification des gig workers en tant qu’indépendants sous contrat privé (auxquels les règles protégeant les employés ne s’appliquent pas). L’universitaire Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton, s’était exprimé à l’époque sur le danger de ce succès, soulignant son importance en tant que possible précédent négatif au niveau national : « Prop 22 est une aubaine formidable pour les employeurs et une défaite énorme pour les travailleurs. Cela encouragera d’autres entreprises à reclasser leur main-d’œuvre et, une fois qu’elles l’auront fait, plus d’un siècle de protection des travailleurs disparaîtra soudainement »[8]. C’est également la raison pour laquelle le syndicat SEIU et les organisations de chauffeurs ont intenté un procès à l’État de Californie, arguant que Prop 22 est anticonstitutionnelle. En 2021, la cour supérieure de l’État leur a donné raison : ils sont bel et bien des employés (salariés). Mais ce n’était pas fini. Les plateformes ont fait appel à leur tour et, le 13 mars 2023, la cour d’appel a annulé le jugement et leur a donné raison : ce sont bel et bien des travailleurs indépendants. Fin mars, le syndicat SEIU n’avait toujours pas déposé le nouveau recours alors qu’il s’y était engagé.

Le déploiement des Républicains californiens en faveur de Prop 22 a coïncidé avec la politique du Parti Républicain au niveau national. Le 6 janvier 2021, jour où les partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole – quelques jours avant l’entrée en fonction du nouveau président Joe Biden – l’administration sortante a publié sa réglementation sur les contrats des travailleurs indépendants, qui modifie en faveur des entrepreneurs les critères du Fair Labor Standard Act (Flsa) en vertu desquels les classifications d’emploi sont effectuées. Mais avant son entrée en vigueur, qui devait avoir lieu en mars 2021, la « règle Trump » a été suspendue puis annulée par l’administration Biden. Là encore, la réaction des politiciens républicains et des entreprise de plateforme a été immédiate et véhémente. Les entreprises, qui ont formé la Coalition for Workforce Innovation, ont poursuivi le ministre du travail, Marty Walsh, devant un tribunal fédéral du Texas pour vice de procédure dans l’action d’abrogation de son ministère. Ils ont gagné le procès, et les réglementations trumpiennes sont entrées en vigueur. Pendant que la procédure judiciaire se poursuivait en Californie, le ministre Walsh, ancien maire de Boston et ancien syndicaliste, a travaillé sur la nouvelle réglementation, qui a finalement été publiée en octobre 2022 et est entrée en vigueur en décembre à la place de la réglementation trumpienne. En substance, le ministère du Travail stipule que ceux qui sont « économiquement dépendants » de l’activité qu’ils exercent – c’est-à-dire : ils travaillent pour gagner leur vie, et pas pour compléter d’autres revenus – doivent être considérés comme des salariés à part entière et doivent bénéficier de toutes les prérogatives définies par les lois du travail (NLRA et FLSA) [9]. Pour résumer, on peut dire que la nouvelle réglementation fédérale reprend les critères de l’AB5 et rend plus difficile de faire passer une grande partie des gig workers pour des indépendants, alors que le dernier arrêt californien qui interviendra trois mois plus tard va dans le sens inverse. La bataille n’est pas terminé …

Entre-temps, les travailleurs ont pris conscience des enjeux du problème et des revendications, des mobilisations et des grèves contre les entreprises de plateforme ont essaimé un peu partout. Les chauffeurs ont été les plus entreprenants en s’organisant dans des comités de solidarité, de partage d’informations et d’initiatives de pression politique (advocacy groups). Les médias, et pas seulement ceux proches du monde du travail, rapportent les témoignages de travailleurs qui ont fait l’expérience de l’écart existant entre les promesses des plateformes et la réalité bien moins rémunératrice et gratifiante. Par conséquent, les organisations de chauffeurs se multiplient dans les grandes villes émergent.

Outre les organisations Rideshare Drivers United, Gig Workers Rising et Mobile Workers Alliance, citées plus haut, les plus connues étaient et sont encore les organisations californiennes We Drive Progress, Gig Workers Collective et maintenant California Gig Workers Union, créée en octobre 2022. Des structures de liaison et de conseil pour les chauffeurs ont également vu le jour pour soutenir les activités organisationnelles-revendicatives, telles que la Driver’s Seat Cooperative, créée en 2019 et active à Los Angeles, Denver et Portland (Oregon). En revanche, à New York, il y a l’Alliance des travailleurs du taxi, (qui fait partie de la Coalition directe, qui revendique l’adoption du test californien Abc dans l’État de New York) et la Coopérative des chauffeurs, lancée en mai 2021 par 2500 chauffeurs qui partagent des informations, redistribuent le travail de manière équitable et ont leur propre application, afin d’offrir des services plus rémunérateurs pour les membres. Le cas de la Drivers Coop est intéressant. Il est lié à l’Independent Drivers’ Guild (IDG), créée en 2016 par des accords économiques et « politiques » entre Uber et l’International Association of Machinist and Aerospace Workers (IAM, à laquelle l’IDG est affiliée), et qui représente 80 000 chauffeurs à New York City et 250 000 autres dans l’État de New York lui-même et dans le Connecticut, le New Jersey, le Massachusetts et l’Illinois. L’IDG s’enorgueillit d’avoir forcé la New York City Taxi and Limousine Commission à augmenter le salaire minimum des chauffeurs de 9 % et, comme elle l’affirme fièrement sur son site web, « est la première organisation de chauffeurs du pays en raison de ce qu’elle a obtenu par des actions directes et consultatives » ; « Nous sommes des travailleurs d’Uber et de Lyft unis pour un travail équitable. […] Nous sommes dirigés par des chauffeurs et soutenus par des chauffeurs »[10].

En conclusion

Le conflit des organisations des drivers (chauffeurs) en Californie s’est développé de manière autonome et a parfois été accompagné par les syndicats dans ses premiers pas des actions de protestation – différentes par leur taille et leurs motivations (qui ne concernent pas non plus les relations de travail) – qui ont eu lieu dans ou autour des grandes entreprises de Big Tech, d’Amazon à Google en passant par Apple et Microsoft. Les protagonistes de ces actions ont été les derniers à descendre sur le terrain du conflit économico-social : ils étaient les derniers venus par rapport aux figures professionnelles et commerciales de l’ère industrielle, mais surtout ils étaient différents à la fois en termes de terrain sur lequel leur combativité s’exprime et des pouvoirs contre lesquels elle est dirigée, et des formes associatives et les instruments organisationnels auxquels ils ont recours. Il n’est pas nécessaire de rappeler la fonction nécessaire que remplissent, parmi ceux-ci, l’internet et les réseaux sociaux. La nouveauté des modes de communication et les ambiguïtés mêmes de la classification du gig work – et dans la jeunesse commune – offrent la possibilité de contourner les divisions corporatives. Ces méthodes sont différentes de celles du passé syndical traditionnel et elles contribuent à redéfinir les critères et le contenu, voire les principes mêmes, de l’associationnisme et de l’organisation :  « Les nouveaux syndicats de Philadelphie ne sont pas tous des syndicats au sens traditionnel du terme », écrit David Murrell en relatant l’histoire récente du Philly Workers for Dignity et de la Pennsylvania Domestic Workers Alliance, le syndicat des travailleurs domestiques qui ont toujours été empêchés de s’organiser [11].

Ces dernières années, l’actualité a beaucoup parlé des luttes – « impensables », comme celles des concierges de Los Angeles ou des cuisiniers de Las Vegas… – des travailleurs indépendants fictifs du commerce : d’abord les Fight for $15 (campagne nationale pour un salaire minimum à 15$/heure qui ont fleuri dans les magasins McDonald’s et qui ont été couronnés par des succès retentissants dans de nombreuses villes et certains États ; maintenant les serveurs de Starbucks et les baristas de milliers de pubs qui s’organisent pour syndiquer leurs collègues travailleurs et obtenir le droit d’une négociation collective. Enfin, il faut également mentionner les mutations et les solidarités qui émanent d’autres organisations dans lesquelles les faux-vrais sont reconnus, des associations d’autodéfense collective et de secours mutuel qui ne se limitent pas seulement à des prestations de services de piètre qualité. Le modèle le plus puissant parmi ces organisations est le Freelancers Union (FU), fondé en 1995 sous le nom de Working Today à New York, à l’initiative de Sara Horowitz, avocate en droit du travail et ancienne syndicaliste du syndicat SEIU, et qui compte aujourd’hui plus d’un demi-million de membres dans tout le pays.

Dans le prolongement de la législation qui empêche les travailleurs indépendants de s’organiser en syndicats – et malgré l’étiquette : Union – les Freelancers est une association non syndicale qui organise les travailleurs indépendants de toutes professions selon les principes du mutualisme et fournit à ses membres des informations, des conseils juridiques, une assistance fiscale et des plans d’assurance. Mais ce n’est pas tout. Bien que FU ne puisse officiellement exercer une capacité de négociation collective ou encore d’action politique directe, il promeut activement les revendications économiques des travailleurs indépendants et l’initiative politique sur le terrain législatif. Par exemple, en 2016, il a joué le rôle de courtier et de conseiller dans la conclusion susmentionnée des accords de New York entre Uber et IAM et dans la formation de l’Independent Drivers Guild. Au cours des derniers mois de pandémie, il a aidé à obtenir l’extension aux travailleurs indépendants des allocations de chômage d’urgence instituées par Trump et Biden. Mais l’initiative politique la plus intéressante est celle qui s’est développée autour de l’agitation en 2017 qui ont permis au Fu et à l’Union nationale des écrivains (National Writers Union), de faire adopter à New York le Freelance Isn’t Free Act pour protéger le respect des contrats et le paiement en temps voulu des prestations des freelances. Ce succès a tout déclenché une réaction en chaîne qui s’est étendue à d’autres villes, jusqu’à Los Angeles et qui a aussi élargi le front des alliances.

Les dispositions adoptées des années plus tôt par la ville de New York ont été introduites adoptées par l’assemblée de l’Etat en 2022, mais le gouverneur Kathy Hochul y a opposé son veto au début de l’année 2023. Le projet de loi a été immédiatement soumis à nouveau (par l’intermédiaire de députés du même parti démocrate que le gouverneur). La bataille est donc loin d’être terminée d’autant que les organisations et associations de base qui caractérisent la scène new-yorkaise sont en plein essor et se mobilisent au sein de coalitions actives en soutien à l’initiative législative pour l’adoption du test Abc californien  (et du Pro Act de Biden)[12].

La liste fournie par le Freelance Solidarity Project mérite d’être mentionnée et témoigne de son caractère large et inclusif : American Photographic Artists, American Society of Media Photographers, Authors’ Guild, Graphic Artists Guild, National Association of Science Writers, National Press Photographers Association, Science Fiction and Fantasy Writers of America ; et enfin, à côté de ceux-ci : le syndicat SEIU et la puissante fédération des Teamsters (qui organise les chauffeurs de poids lourd et une partie des travailleurs de la logistique). Toutes ces associations sont regroupées sous le nom composite de NY Direct Coalition – DIRECT étant un acronyme pour : Do It Right Employment Classification Test -Coalition – qui se décrit comme un « groupement de travailleurs, de consommateurs, d’activistes et d’avocats luttant pour l’adoption d’une loi sur le fair-play dans l’emploi dans l’État de New York » et qui comprend, parmi ses organisations membres de 32BJ et Make the Road New York (affiliés au SEIU), New York Taxi Workers Alliance, Workers United, National Employment Law Project, National Domestic Workers Alliance, Nail Salon Workers Association et Legal Aid Society.

Traduction Stéphen Bouquin

 

Bruno Cartosio est professeur de socio-économie à l’université de Bergamo et collaborateur à la revue Officina Primo Maggio. Vous pouvez lire la première contribution de l’auteur sur le même thème : Gig work entre passé et futur

Notes

[1] Institut Aspen, “The Future of Work Initiative”, Toward a New Capitalism, 2016, pp. 16-17.

[2] O. Lobel, “The Gig Economy & the Future of Employment and Labor Law “, University of San Diego, School of Law, Legal Studies Research Paper Series, Research Paper No. 16-223, mars 2016, p. 2 ; à l’adresse : http://ssrn.com/abstract = 514132 .

[3] S. Zuboff, Le capitalisme de surveillance (Il capitalismo della sorveglianza, Luiss University Press, Rome 2019) p. 115. Selon les termes de l’un des dirigeants de Google, cités par Zuboff « La haute technologie va trois fois plus vite que les affaires courantes. Et les gouvernements vont trois fois moins vite que les entreprises ordinaires. Par conséquent, l’écart est de neuf […] C’est pourquoi il faut s’assurer que le gouvernement ne se mette pas en travers du chemin en ralentissant les choses. »

[4] La loi californienne AB5 s’appuie sur une décision rendue dans une affaire portée devant la Cour suprême de Californie en 2018, Dynamex Operations West, Inc. vs. Superior Court of Los Angeles. Dans l’affaire Dynamex de 2018, la Cour suprême de Californie a statué que les entreprises doivent utiliser un test à trois volets (connu sous le nom de test ABC) pour déterminer s’il convient de classer les travailleurs en tant qu’employés ou entrepreneurs indépendants. Ce test part du principe que les travailleurs sont des salariés, sauf si l’entreprise qui les embauche peut prouver les trois éléments suivants : 1). Le travailleur est libre de fournir des services sans le contrôle ou la direction de l’entreprise. 2). Le travailleur effectue des tâches qui sortent du cadre habituel des activités de l’entreprise. 3). Le travailleur est habituellement engagé pour une activité, une profession ou une entreprise établie de manière indépendante et de même nature que celle impliquée dans le travail effectué.

[5] J. Bhuiyan, “Uber and Lyft drivers swarm Sacramento as lawmakers advance gig workers’ rights bill”, in Los Angeles Times, 10 juillet 2019 ; at : Uber and Lyft drivers swarm Sacramento as lawsmakers advance gig workers’ rights bill – Los Angeles Times (latimes.com) ; M. Pawel, “You Call It the Gig Economy. California Calls It ‘Feudalism’, dans New York Times du 12 septembre 2019 ; E. Rosenberg, ‘Can California rein in tech’s gig platforms ? A primer on the bold state law that will try”, Washington Post du 14 janvier 2020.

[6] Après leur succès californien, les mêmes sociétés ont fait une tentative similaire dans le Massachusetts, mais leur proposition de référendum n’a pas été autorisée à figurer sur le bulletin de vote lors des élections de mi-mandat de novembre 2022. H. Chitkara et A. Kramer, “The fight over gig work is ugly, expensive, and nowhere over”, in Protocol, 4 février 2022 ; at : Uber, Lyft are bringing millions to Prop. 22 in Mass – Protocol ; K.Browning, “Massachusetts Court Throws Out Gig Worker Ballot Measure”, in New York Times, 14 juin 2022 ; at : Massachusetts Court Throws Out Gig Worker Ballot Measure – The New York Times (nytimes.com). D’autres initiatives commerciales ont été lancées dans d’autres États, notamment à New York, dans le New Jersey et dans l’Illinois.

[7] S. Kessler, “Google Engineers, Uber Drivers, and the Voices of a New Tech Labor Revolution”, dans OneZero, 24 février 2020 ; à l’adresse : Google, Lyft, and Uber : Voices of the Tech Worker Revolution | OneZero (medium.com).

[8] Z. McNeill, “A Huge Loss for Workers” : CA Court Rules that Gig Workers Are Contractors, in Truth out, 17 mars 2023,

[9] S. Zhang, “Biden Officials Propose Reclassifying Uber, Lyft Gig Workers as Employees” in Truth out, 11 octobre 2022 ; “Labor Department Moves to Change Worker Classification Rule”, in Bloomberg, 11 octobre 2022 ; at : Labor Department Moves to Change Worker Classification Rule (3) (bloomberglaw.com) ; G. Thompson, “How Millions of Gig Workers Could be Impacted by a New Labor Rule”, in Capital and Main, November 9, 2022 ; at : How Millions of Gig Workers Could Be Impacted by a New Labor Rule (capitalandmain.com) ; K. Weisz and D. Boyle, “Why independent contractor classification is essential”, 20 décembre 2022 ; à : DOL Proposed Rule & Worker classification | Deloitte US.

[10] Aa.Vv., U.S. Workers’ Organising Efforts and Collective Actions, cit. p. 41.

[11] D. Murrell, “Philly’s New Generation of Unions is Young, Progressive, and Coming to a Coffee Shop Near You”, dans Philadelphia Magazine, 17 octobre 2020 ; à l’adresse : Inside the New Generation of Philadelphia Unions (phillymag.com).

[12] Le soutien général au PRO Act, la loi que Biden lui-même voulait en faveur de l’organisation syndicale sur le lieu de travail, n’est pas sans réserves de la part de la Freelancers Union, ce qui prouve l’indépendance politique de l’association malgré ses bonnes relations avec les législateurs démocrates de l’État de New York. En tant que groupe de pression, Fu demande instamment que des amendements soient apportés au projet de loi, déjà adopté par la Chambre des représentants mais pas par le Sénat, afin de protéger également les travailleurs indépendants ; Freelancers Union, The PRO Act and Facts about the PRO Act, avril 2021 ; à l’adresse : The PRO Act (freelancersunion.org).

 

SEIU : Service Employees International Union (SEIU) est un syndicat qui représente près de 1,9 million de travailleurs dans plus de 100 professions aux États-Unis et au Canada. Le SEIU se concentre sur l’organisation des travailleurs dans trois secteurs : les soins de santé (plus de la moitié des membres travaillent dans le domaine des soins de santé), les services publics (employés du gouvernement) et les services immobiliers (y compris les concierges, les agents de sécurité et les travailleurs des services de restauration). Le SEIU compte plus de 150 sections locales. En 1995, le président du SEIU, John Sweeney, a été élu président de l’AFL-CIO, la principale confédération de syndicats. En 2003, le SEIU a été l’un des membres fondateurs du New Unity Partnership, une organisation de syndicats qui s’est engagée à mieux organiser les travailleurs non syndiqués en syndicats. En 2005, le SEIU a été l’un des membres fondateurs du Change to Win, qui a poursuivi un programme réformiste, critiquant l’AFL-CIO pour avoir concentré son attention sur la politique électorale, au lieu d’encourager la syndicalisation face à la baisse des effectifs syndicaux. Ces divergences ont éclaté à la veille de la convention 2005 de l’AFL-CIO, lorsque le SEIU et les Teamsters ont annoncé leur désaffiliation de l’AFL-CIO. Le Change to Win a tenu sa convention fondatrice en septembre 2005. Au cours de la décennie suivante, plusieurs membres de Change to Win se sont désaffiliés et ont réintégré l’AFL-CIO, laissant le SEIU, les Teamsters et les United Farm Workers comme membres restants. La décision du SEIU de se séparer de l’AFL-CIO est considérée comme controversée par certains experts du monde du travail. Après la désaffiliation, le SEIU a continué à connaître une croissance significative de ses effectifs. M. Stern s’est retiré de la présidence de l’UIES en 2010 et a été remplacé par Mary Kay Henry, une organisatrice de longue date et membre du personnel du syndicat, et sa première femme présidente.

 

Le gig work entre passé et futur

Par Bruno Cartosio (Officina Primo Maggio)

Nous publions le deuxième article de notre série estivale sur le travail de plateforme. Bruno Cartosio, membre de la rédaction de la revue italienne Officina Primo Maggio porte un regard critique et original sur le “gig work”, notion utilisée dans le monde anglo-saxon qui désigne le travail à la tâche, le micro-travail ou le travail de plateforme. Son originalité se situe dans le fait que l’auteur met en rapport les changements technologiques, le vécu d’un travail mal payé et hyperflexible et la montée des revendications et des mobilisations des travailleurs de plateforme.

À chaque époque son précaire, et toujours avec les États-Unis qui tracent la ligne. Dans le « marché libre du travail » créé par la combinaison de l’offensive néolibérale et des technologies numériques, le travail précaire a même changé de nom. Il s’appelle désormais gig work (que l’on traduit par micro-travail en français, NDLT). La notion de gig work a été empruntée au monde du spectacle, où il désigne le « numéro » qu’un acteur sans troupe est appelé à faire quand on a besoin de lui et pour lequel il est payé au forfait. Appeler gig ce mode de travail occasionnel et intermittent évoque la légèreté de la scène, comme si monter une garde-robe ou conduire sa propre voiture pour quelqu’un d’autre revenait à jouer un rôle, à jouer un air ou à chanter une chanson. Le gig work est un travail précaire basé sur des relations tripartites : les entreprises qui offrent des services en tout genre, les individus qui demandent un service occasionnel et les travailleurs qui fournissent leurs services sur appel, sans contraintes contractuelles, pour une rémunération convenue avec l’entreprise-plateforme à laquelle les utilisateurs s’adressent via une application partagée. C’est pourquoi les entreprises-plateformes qui mobilisent les gig workers les classent dans la catégorie des « indépendants » ou free lance et non dans celle des salariés, auxquels elles devraient garantir un salaire et tous les avantages, assurances et couvertures sociales qu’implique une relation de travail régulière.

Les entreprises de gig work éponymes sont nées dans le San Francisco des riches : Uber et Lyft, en 2009 et 2012 respectivement, et avant cela TaskRabbit en 2008. Après ces débuts, le succès des plateformes et de leur modèle d’exploitation a été fulgurant. La forte croissance de la demande de travailleurs occasionnels, dont les services sont bon marché pour les entreprises comme pour les utilisateurs, a modifié la relation des travailleurs avec les plateformes elles-mêmes. Non sans malentendus et ambiguïtés : pour certains d’entre eux – en particulier les chauffeurs et les coursiers – la fréquence de répétition des services pour une même plateforme a souvent fini par ressembler à des relations d’emploi traditionnelles. Mais sans reconnaissance formelle : ce sont de vrais emplois et des relations de dépendance, qui se déroulent cependant en dehors des règles légales sur les salaires, les heures de travail, la couverture et les responsabilités des employeurs. Selon les enquêtes d’opinion, les plateformes et les utilisateurs, ainsi que la moitié des travailleurs, et chacun pour ses propres raisons, sont satisfaits ou en accord avec le gig work. Cependant, face à la contrainte quasi permanente de disponibilité à laquelle les travailleurs sont appelés par les entreprises, face aux risques, aux coûts et à la précarité tout aussi permanents des conditions de travail à leurs propres frais – les autres visages moins sympathiques de la flexibilité et de l’autonomie individuelle, vraie ou fausse – l’autre moitié des gig workers s’est lancé dans des mobilisations, des revendications et des initiatives pour définir une réglementation juridique mettant en évidence la fausse autonomie des individus inscrits comme prestataires. Leur comportement, leur statut social et professionnel ont fait l’objet de nombreuses enquêtes de la part de cabinet conseil et de chercheurs universitaires.

En 2014, alors que de nouvelles plateformes « combinant des individus sous-employés avec des emplois occasionnels » poussaient comme des champignons, la journaliste d’investigation Sarah Jaffe a souligné dans un article qui a fait date publié par The Guardian leur ambiguïté inhérente : ces plateformes « exploitent le besoin existant d’un revenu quelconque dans une économie de plus en plus construite sur le travail à bas salaire, ou pas de travail du tout, et répondent à un réel désir de flexibilité présent chez les travailleurs. ». Sarah Jaffe s’est penché sur des sites tels que TaskRabbit, le précurseur créé pour fournir des « aides » capables d’effectuer des tâches telles que monter et démonter des meubles, déménager, livrer, nettoyer et autres travaux ménagers. L’objectif affiché de cette plateforme, selon les termes de son PDG, était de « révolutionner le monde du travail » ; mais plus simplement, comme il ressort des témoignages résumés par le journaliste, sa logique opérationnelle était de chercher à fragmenter le travail, à isoler les travailleurs en les mettant en concurrence les uns avec les autres afin de les payer le moins possible. Pour Colin Crouch, sociologue des relations professionnelles, déclarait en 2019 : « dans le mensonge au cœur de la gig economy […] les entreprises plateformes disent à leurs travailleurs qu’ils sont des entrepreneurs indépendants alors qu’en réalité ils sont des travailleurs subordonnés et fortement surveillés d’une grande machine génératrice de profits. »

La machine à laquelle Colin Crouch fait référence correspond à l’économie numérique sur laquelle, après la grande récession de 2008, les apologistes ont fondé tous leurs espoirs et à propos de laquelle des tas de promesses ont été faites. L’économie numérique, avec « ses milliards de connexions en ligne » relie quotidiennement les personnes, les entreprises, les machines, les données et les processus. Il s’agit d’un présent qui porte forcément en lui un boulvèrsement. Selon le cabinet conseil Deloitte, « l’épine dorsale de l’économie numérique est l’hyperconnectivité, c’est-à-dire l’état d’interconnexion croissante entre les personnes, les organisations et les machines qui découle du réseau, de la technologie mobile et de l’internet des objets ». L’économie numérique prend forme et ébranle les notions conventionnelles de fonctionnement et d’interaction des entreprises et de la manière dont les consommateurs obtiennent des services, des informations et des biens. »

En 2019, l’équipe de communication d’Adobe a défini l’ensemble des activités soutenues par internet et les technologies numériques et de communication comme une « économie axée sur les données, caractérisée par la capacité de collecter, d’utiliser et d’analyser des quantités massives d’informations afin de fournir des expériences plus significatives et personnalisées. »

Les nouvelles technologies de l’information ont rendu les transactions immédiates et le traitement des données en temps réel plus accessibles. C’est aussi cela, l’internet des objets, l’intelligence artificielle et l’automatisation qui donnent lieu à des masses de données économiques qui sont collectées et analysées en tant que transactions et micro-événements. Cela peut réduire les effets négatifs des fluctuations de la demande dans la chaîne d’approvisionnement, tout en fournissant des informations précises qui améliorent les processus de prise de décision des dirigeants en raison de la capacité accrue à prédire l’avenir et à l’orienter. En effet, la pratique rapidement adoptée par les dirigeants d’entreprise consiste à se concentrer sur l’utilisation du numérique pour atteindre les principaux objectifs des entreprises : augmenter les revenus et les bénéfices, accroître l’efficacité opérationnelle et réduire les coûts.

Pour explorer ce nouveau territoire, l’Institut Aspen a mis en place en 2015 son propre groupe de recherche avec pour objectif d’étudier « la promesse d’opportunité et l’avenir du travail ». Les exigences et les perspectives de dynamisme que la technologie offre au capital ont été mises en rapport avec les attentes tout aussi légitimes, mais trop souvent frustrées, de récompense économique et de sécurité sociale du travail. Dans le rapport final – publié sous un titre ambitieux « Vers un nouveau capitalisme » – la nouvelle précarité du travail et ses contradictions internes étaient présentées comme cruciales. À tel point qu’un an plus tard, le même institut et l’historique Institute for Workplace Studies de l’université de Cornell ont lancé un projet de recherche et de collecte de données sur le passé et le futur du travail, le Gig Data Hub, visant à « fournir des informations larges et accessibles à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’objectif et la nature du travail indépendant et intermittent (gig) d’aujourd’hui ».

Dans la diversification actuelle des services, le gig work apparaît comme une évolution de l’ « ancienne » précarité faite d’emplois occasionnels et à temps partiel ou limité dans le temps dans lesquels c’est l’entreprise qui fixe les horaires de travail et fournit l’outillage et les moyens de production à ceux qui vendent leur force de travail. La différence par rapport aux anciens modèles réside dans les innovations rendues possibles par les technologies de l’information, auxquelles sont liées les transformations de la localisation du travail dans la société, la dévalorisation de la spécificité du métier de l’individu et l’extranéité d’une grande partie du gig work aux lois en vigueur qui régulent le marché du travail et imposent des charges aux entreprises.

Les figures sociales sur lesquelles l’image-type du nouveau travailleur « autonome » et flexible a été construite sont les chauffeurs d’Uber et de Lyft, les deux entreprises qui dominent et se partagent encore ce marché spécifique. Il ne fait aucun doute que la facilité d’un message sur le smartphone au lieu de se battre pour trouver un emploi est attrayante, de même que la possibilité d’ajouter des missions à un autre emploi plus ou moins stable pour augmenter ses revenus, ou encore le privilège de pouvoir décider si l’on est disponible ou non et pour combien de temps. Le service fourni se fait par ses propres moyens et ailleurs que dans l’entreprise qui exploite le système et est déclenché par l’appel de la plateforme. Ensuite, le chauffeur d’Uber et consorts – en s’en tenant au type original – pourra s’asseoir au volant de sa propre voiture, payant de sa poche l’assurance, le carburant et l’usure, pour emmener quelqu’un d’un endroit à l’autre de la ville. Pour d’autres, le service sera différent – les coursiers utiliseront leur vélo et les déménageurs leur camionnette, tandis que les promeneurs de chiens marcheront… – mais la triangulation entre la plateforme, l’utilisateur et le prestataire de services est toujours la même.

La pratique du gig work s’est étendue à d’autres plateformes et à d’autres secteurs d’activité. Lorsque l’on s’étonnait encore de la vitesse à laquelle la gig economy se développait, on l’illustrait en dressant la liste des nouveaux « indépendants » : petits commerçants, garçons de courses et livreurs divers, ouvriers et nettoyeurs, cuisiniers, femmes de ménage et aidants, baby-sitters et promeneurs de chiens, jusqu’à inclure – dès le milieu de la décennie 2010-20 – même des membres du monde des professions spécialisées : infirmières et médecins, enseignants, programmeurs, journalistes, experts en marketing et… oui, même des avocats. C’est ce qu’écrivait en 2016 l’universitaire californienne Orly Lobel dans un article publié par l’université de San Diego, dont le sujet était précisément le problème juridique de la classification des nouveaux prestataires de services. En effet, même si les différences factuelles entre la prestation d’un vrai travailleur indépendant (indépendant ou entrepreneur indépendant, ou freelance) et celle d’un faux travailleur indépendant ou d’un employé sont évidentes, la question de la classification se prête à une variété d’interprétations et surtout à une variété d’intérêts en jeu, de coûts et d’avantages pour les plateformes et pour les gig workers eux-mêmes.

Ces derniers se comptent aujourd’hui par millions. En 2018, avant la pandémie, Gallup estimait que 36 % de tous les travailleurs aux États-Unis – soit quelque 57 millions de personnes – étaient des gig workers. Ses estimations étaient inclusives et englobaient tous ceux qui ajoutaient un deuxième ou un troisième activité rémunérée à leur profession principale, « des travailleurs des plateformes (comme Uber ou TaskRabbit) aux indépendants, en passant par les infirmières contractuelles et les travailleurs à temps partiel. » En 2021, dans une vision plus restrictive, le Pew Research Center a ramené à 16 % la part des femmes et des hommes « qui ont gagné de l’argent par le biais d’une plateforme en ligne dans au moins l’une des activités suivantes : conduire pour une appli qui procure des trajets en taxi ; acheter ou livrer des courses pour un tiers ; effectuer des services ménagers tels que nettoyer la maison, arranger les meubles, ramasser le linge ; livrer de la nourriture pour des restaurants ou des magasins réservés par le biais d’une appli ; utiliser un véhicule personnel pour livrer des colis demandés par le biais d’applis ou de sites tels qu’Amazon Flex ; d’autres services de nature similaire à ceux énumérés. »

Les premiers à être touchés par le raz-de-marée de la nouvelle précarité du travail dans l’économie numérique ont été les catégories déjà insalubres du travail manuel : hommes et femmes en difficulté; majoritairement des latinos, suivis par les afro-américains et les asiatiques et, à distance, les blancs ; principalement les 18-29 ans appartenant à la classe laborieuse inférieure. La vague a ensuite atteint les échelons supérieurs des professions libérales, comme indiqué plus haut. « De nombreux professionnels, écrivait Forbes en 2022 avec une intention rassurante, continuent aujourd’hui d’offrir les mêmes services que ceux qu’ils offraient sur leur lieu de travail habituel, à ceci près qu’ils travaillent désormais pour eux-mêmes.

Mais la vague qui s’est abattue sur les professionnels a perdu une grande partie de sa force destructrice ; la chevaucher, pour eux, a été moins ardu que pour beaucoup d’autres. Et bien sûr, ce ne sont pas les premières figures sociales qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense aux gig workers. La pandémie a encore modifié le tableau général, en privant des millions de personnes de revenu et en creusant les inégalités. De nombreux employés permanents se sont vus proposer le télétravail. À l’automne 2021, l’institut Gallup a noté que près de la moitié des personnes employées à temps plein travaillaient régulièrement à domicile et que le pourcentage de jours travaillés de cette manière avait bondi de 5 à 60 % au début de la pandémie (il a ensuite diminué progressivement pour se stabiliser autour de 25 % en 2022). Au lieu de cela, les personnes occupant des « emplois nécessaires », stables ou non, ont dû rester au travail dans les services publics et les transports, dans les hôpitaux, dans les supermarchés (souvent en s’infectant elles-mêmes, selon les statistiques). En 2020-21, les revenus des travailleurs à temps partiel, des travailleurs précaires et des travailleurs occasionnels étaient en baisse ou s’effondraient.

Aux Etats-Unis, les deux tiers des « cols blancs » (les cadres et employés des services) en emploi stable travaillent désormais à domicile et neuf sur dix d’entre eux ont exprimé l’espoir que ce régime de travail, dans lequel la réduction des dépenses hors du domicile équivaut à une augmentation de pouvoir d’achat, se prolongerait dans le temps à venir. Pendant qu’une forte minorité des travailleurs se déclaraient prêts à démissionner s’ils devaient retourner travailler en permanence dans les locaux de l’entreprise, beaucoup d’autres étaient en faveur d’une solution hybride, avec une partie du temps de travail au siège et une autre partie du temps de travail à distance. Certes, il ne s’agissait pas du gig work, mais d’une manière ou d’une autre, l’éloignement forcé du travail et des lieux de travail a ouvert de nouveaux espaces de légitimation, même pour l’idée d’effectuer du gig work. Du côté des travailleurs, la perspective d’une mobilisation flexible de leur temps et d’une « libération » (distanciation) du lieu de travail avec des contraintes horaires fixes et des contrôles hiérarchiques, outre d’autres inconvénients, des coûts et des temps de transport; du côté des entrepreneurs, la possibilité de disposer de services de main-d’œuvre bon marché parce qu’ils sont désormais libérés du fardeau des responsabilités de l’entreprise, des coûts d’assurance et de pension et de l’entretien des installations. Les différences sont importantes. La grande majorité des plus de vingt millions de personnes licenciées, suspendues ou au chômage pendant les deux années qu’a duré la pandémie appartenait aux couches sociales les plus basses, dont les revenus de départ étaient inférieurs ou légèrement supérieurs au seuil de pauvreté. Beaucoup d’individus et de familles ont été sauvés par les subventions extraordinaires instituées par les administrations Trump et Biden à partir de mars 2020 (Cares Act et Rescue Act, pour un total de 5,1 milliards de dollars) et par les quelques formes de gig work réalisables dans la sphère sociale restreinte. Mais à un autre niveau, l’essor du télétravail et de la consommation en ligne a ouvert la voie à « l’ uberisation » de nouveaux types d’emplois autres que la conduite d’une voiture ou une livraison.

Puis, aux premiers signes d’éloignement du pire (avant même la véritable reprise économique), l’inattendu s’est produit dans le monde du travail : le passage de la souffrance à l’intolérance. La première réaction a été le vaste soulèvement social consécutif à l’assassinat policier de George Floyd en mai 2021, puis la multiplication des grèves et des conflits du travail à l’automne de la même année par le label médiatique de Striketober, l’octobre des grèves, et les millions de départs des « anciens » de leurs emplois – la grande démission – par des personnes qui étaient convaincus qu’ils pouvaient trouver un job mieux payé dans la période post-récession, ou qui avaient l’intention de s’installer à leur compte et de devenir indépendants, ou encore qui voyaient dans le gig work une occasion de satisfaire leurs besoins fondamentaux, du moins à court terme.

En 2020, selon Gallup (citant le US Bureau of Labor), 48 % des adultes américains – le pourcentage le plus bas depuis 1983 – étaient employés à temps plein et un peu plus de la moitié d’entre eux étaient à la recherche d’un autre emploi. Nous avons souligné ailleurs que le réveil de la combativité sur le lieu de travail – loin de celle des temps forts, et pourtant en rupture avec le « calme plat » de la décennie 2000-2010 – et l’abandon des emplois indésirables peuvent être considérés comme les deux faces d’une même intolérance. D’autres signes, nous l’avons souligné, vont dans le même sens : l’augmentation, détectée par des sondages en 2022, des attitudes favorables aux syndicats et de la volonté d’y adhérer, si et quand ils sont présents sur les lieux de travail ; l’augmentation des demandes d’autorisation de vote pour reconnaître l’organisation syndicale dans les entreprises ; la croissance des plaintes pour actions antisyndicales contre les entreprises, le regain du militantisme de base et des tentatives d’organisation syndicale et quasi-syndicale ou solidaire contre l’absolutisme entrepreneurial. À tous ces signes d’une résurgence de la réactivité – inévitablement dépourvue de « grands » projets, mais d’autant plus significative qu’elle est inattendue – l’administration Biden y a répondu en refinançant le National Labor Relations Board (NLRB) et en tentant de faire passer le Protecting the Right to Organise Act (Pro), destiné à éliminer les goulets d’étranglement antisyndicaux du passé et à faciliter l’organisation sur le lieu de travail.

Parallèlement à cette nouvelle combativité collective, alors que la demande et l’offre de main-d’œuvre augmentaient à nouveau, la relation de l’individu avec le gig work et la contradiction entre l’autonomie (largement fausse) et la dépendance (largement vraie et sous-payée) sur lesquelles reposent l’existence et le fonctionnement du « marché du travail libre » ont également été de plus en plus remises en question. Parmi les jeunes issus des minorités, qui représentent 70 % des gig workers, le taux de chômage est plus élevé (pour les Afro-Americains, il est le double de celui des Blancs) et le fait qu’il soit attendu, dans certaines limites, qu’ils prennent ce qu’ils trouvent sur le marché du travail, n’exclut pas l’impatience et le mécontentement quant à la manière dont ils sont traités. Il est plus que probable que le gig work dans les services low cost, soit plus facile à trouver ou même, subjectivement, qu’il soit préféré à l’« ancien » modèle de travail salarié précaire, coincé dans les limites rigides des murs, des heures, des salaires et des réglementations. Pour beaucoup de ces jeunes, la précarité est une condition de vie ordinaire et attendue : le demi-siècle au cours duquel ils sont nés et ont grandi est celui de la défaite du plus grand cycle de luttes ouvrières de l’histoire des États-Unis (1966-75) mais aussi de l’indocile « nouvelle race de travailleurs » issue de mouvement contemporain. Deux générations. Si un projet de recomposition syndicale restait hors de portée de ceux qui continuaient à travailler côte à côte, comment pouvait-on s’attendre à ce qu’il sorte des solitudes des gig workers ? Il était donc inévitable que ces jeunes prennent au pied de la lettre les promesses du gig work, et que leurs choix s’inscrivent dans le cadre de ce capitalisme et de l’idéologie dominante de l’individualisme, tous deux présentés comme garants d’un modèle de vie, de travail et de relations sociales valorisant, respectueux de l’autonomie personnelle et d’un certain paradigme du « futur du travail ».

Ceux qui ont dénoncé les pièges de l’ancienne et de la nouvelle précarité du travail dans l’économie intérimaire et l’économie numérique néolibérale n’ont pas manqué, ni ceux qui ont tenté de résoudre le malentendu entre indépendant et salarié au niveau institutionnel ; mais ceux qui ont prévalu jusqu’à présent ont été les plus nombreux à faire l’apologie médiatique du gig work sans distinction. Sans la victoire politique et culturelle sur le monde du travail et la destruction des collectivités ouvrières des dernières décennies, dont les « anciennes » précarités sont la preuve, les réactions et les résistances aux nouvelles précarités de l’économie numérique auraient été plus importantes et plus promptes. Au lieu de cela, ce n’est que maintenant que de nombreux gig workers sont entrés dans la danse par l’action collective, en ayant éprouvé non seulement la tromperie dans leur chair, mais aussi la dégradation des conditions de travail qui touche à peu près tous les secteurs. C’est ce dont nous rendons compte dans l’essai suivant.

Traduction de l’italien par Stéphen Bouquin

Vous pouvez lire la deuxième contribution de l’auteur sur le même thème : Gig work : travail indépendant ou emploi ? Faits privés ou destins collectifs ?