syndicalisme

La bataille de la logistique en Italie. Les syndicats de base face à la répression policière et les restructurations capitalistes

Les arrestations et les inculpations des syndicalistes de la logistique s’inscrivent dans le cadre du processus de restructuration du secteur et de la tentative de restriction du droit de grève.  Certains voudraient revenir à une époque antérieure au vingtième siècle.

Francesco Massimo et Alberto Violante *

25 juillet 2022

« Le capitaliste fait valoir son droit d’acheteur lorsqu’il s’efforce de prolonger cette journée autant qu’il le peut et de faire de deux jours un seul. D’autre part, la nature particulière de la marchandise vendue exige que sa consommation pour l’acheteur ne soit pas illimitée, et le travailleur fait valoir son droit de vendeur lorsqu’il veut limiter la journée de travail à une durée normalement déterminée. Il y a donc droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui régit l’échange de biens. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force ».

Karl Marx

« La justice n’est conçue pour rien d’autre que pour enregistrer sur un plan officiel, juridique et rituel ces contrôles qui sont essentiellement des contrôles de normalisation effectués par la police. La justice est au service de la police, historiquement et, de fait, institutionnellement aussi ».

Michel Foucault

Le 19 juillet à Piacenza, une opération de police ordonnée par le parquet de Piacenza a été lancée contre les syndicats indépendants Si Cobas et Usb. Ces deux syndicats de base sont parmi les plus actifs dans le secteur de la logistique en Italie, un secteur dont l’un de ses épicentres est précisément situé à Piacenza, et qui depuis 2011 a connu, dans cette même ville, quelques-uns des conflits syndicaux les plus importants pour améliorer les conditions de travail de milliers d’ouvriers magasiniers, souvent étrangers, toujours surexploités. Des conflits durs, nés dans des contextes d’exploitation extrême, de travail non déclaré, de violences et d’intimidations, d’évasion fiscale et de fraude aux cotisations à la sécurité sociale et d’infiltration mafieuse. Des conflits sociaux qui ont marqué la résurgence de la conflictualité en Italie et le rétablissement, au moins partiel, du droit du travail, du respect de la négociation collective et de l’amélioration substantielle des conditions de vie et de travail dans le secteur. Des conflits qui se sont traduits par des dizaines d’arrestations, de dénonciations et d’amendes ; des assauts sur les piquets de grève, tantôt par la police, tantôt par des escouades patronales ou des camionneurs incités à foncer sur les piquets de grève avec leurs véhicules. Ainsi, deux hommes ont été tués : Abd Elsalam Ahmed Eldanf, égyptien, 53 ans et cinq enfants, écrasé et tué par un chauffeur de camion devant les portes de GLS à Piacenza en septembre 2016, alors qu’il était en grève ; Adil Belakhdim, marocain, 37 ans, assassiné devant l’entrepôt Lidl de Novara en juin 2021, alors qu’il était en grève. Justice n’a pas encore été rendue pour eux. Les procureurs ont d’autres priorités.

Une approche judiciaire du syndicalisme

Mardi, une assignation à résidence a été signifiée à six militants syndicaux, quatre membres des Si Cobas et deux d’Usb, et une interdiction de séjour et une obligation de se présenter devant les autorités pour deux autres militants d’Usb. Huit suspects font face à des accusations graves et infamantes : 150 chefs d’accusation, dont l’association de malfaiteurs pour commettre diverses infractions, telles que des violences privées, la résistance et la violence à l’égard d’un fonctionnaire, le sabotage et l’interruption d’un service public. Les mesures de précaution reposent sur un dossier de 350 pages, résultat d’une enquête qui a débuté en 2016 et qui a été principalement menée par le Digos, le bureau des dossiers politiques au sein des commissariats de police. La presse locale et nationale s’est fait l’écho de l’opération.

Selon l’instruction, les suspects auraient organisé des grèves et des actions collectives non pas dans le but de protéger et d’améliorer les conditions de vie et de travail, mais au profit de leurs organisations respectives :

« Ils organisaient des blocages de marchandises en dehors de tout conflit syndical physiologique (sic !) afin d’augmenter le nombre d’adhérents. Un épisode de blocage de marchandises dans une entreprise est emblématique : soudain, l’un des dirigeants de Si Cobas, pour des raisons de grief personnel subi par une autre entreprise, détourne un bus de travailleurs pour faire du piquetage dans cette autre entreprise. Ce qui ressort des interceptions, c’est que les intérêts des travailleurs sont progressivement dépréciés et que l’on tente de faire avancer les positions de son propre syndicat, au moyen d’une agressivité et d’une violence privée qui perturbe l’activité des centres de logistique. »

Et même d’enrichir indûment certains de ses membres :

« Nous avons prouvé que ces syndicalistes agissaient pour leur profit personnel […] Nous avons une interception de communication téléphonique dans laquelle deux exposants parlent du syndicat comme d’un “distributeur automatique de billets et pour cela ils pouvaient faire des histoires à son sujet”. Ceci est l’environnement dans lequel ces agissements ont eu lieu ce qui nous conduit à croire qu’ils ne répondaient pas aux intérêts des travailleurs mais plutôt de certains des dirigeants syndicaux. J’insiste à nouveau sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une opération contre les syndicats de base, mais contre quelqu’un qui appartient à ces syndicats et qui a mobilisé le syndicat de manière privative comme sa chose. »

Il s’agit là d’une accusation que nous pourrions désormais qualifier de « typique », qui vise à délégitimer l’activité conflictuelle des syndicats à partir d’écoutes et de documentation décontextualisées. Cette singulière philosophie policière du syndicalisme ressort explicitement de la note de la préfecture de police de Piacenza :

« Derrière les nombreuses actions de piquets et de protestation visant ostensiblement à protéger les droits des travailleurs, se cachaient des actions criminelles visant à accroître à la fois le degré de conflictualité avec l’employeur et vis-à-vis d’autres syndicats, afin d’augmenter le poids spécifique des représentants syndicaux au sein du secteur de la logistique pour obtenir des avantages allant au-delà des droits syndicaux apparemment protégés. Les bénéfices économiques obtenus servent également à la direction de l’organisation, non seulement pour un gain personnel direct, mais aussi pour alimenter les revenus intermédiaires des délégués, à maintenir sur la liste de paie du système, avec la perspective d’une « carrière ». Les multinationales ou les employeurs individuels ont été soumis à un chantage exaspérant ce qui les a contraints d’accepter les exigences économiques qui leur étaient imposées. »

En d’autres termes, le rapport du ministère public décrit prosaïquement – on dirait même sociologiquement – le fonctionnement réel de tout syndicat, sous toutes les latitudes, à l’exception peut-être des syndicats domestiqués dans les régimes autoritaires et post-démocratiques. Le fait qu’un syndicat organise un conflit collectif est un crime. Le fait qu’un syndicat se finance lui-même pour mener à bien ses activités est un crime. Le fait qu’un syndicat gagne un conflit et arrache de meilleures conditions de travail et de vie à une multinationale est le crime des crimes. Que reste-t-il à faire pour un syndicat s’il ne peut pas remplir exactement cette fonction ? Supprimer les grèves, ne pas avoir d’argent, et pas de caisses de grève. Et, surtout, toujours négocier des conditions de travail au rabais, pour ne pas pénaliser les multinationales.

Ce n’est pas la première fois que les autorités judiciaires et policières s’octroient la prérogative d’établir ce qui est légitime ou illégitime pour un syndicat. L’année dernière, toujours à Piacenza, le parquet était intervenu directement dans le conflit concernant la fermeture de l’entrepôt de FedEx-Tnt. Alors que les syndicats de base protestaient contre la fermeture de l’établissement, le ministère public avait placé deux militants de Si Cobas en état d’arrestation, sous l’accusation de lésions corporelles aggravées, de violences privées et d’occupation de terrain public. Mais il y a aussi davantage : la thèse du procureur était que les modes d’action du syndicat conflictuel étaient censurables et les syndicalistes méritaient d’être arrêtés, tandis que d’autres modes d’action, définis comme « loyaux », en particulier ceux du syndicat « modéré » CISL, étaient explicitement indiqués par le parquet comme les seules légitimes. En outre, le ministère public est allé jusqu’à dire que, d’après les fiches de paie observées, les salaires étaient déjà « décents » et qu’il n’y avait donc aucune raison valable de protester. Les enquêteurs n’ont pas tenu compte du fait que les revendications du syndicat de base étaient soutenues par l’inspection du travail et qu’un accord avait déjà été signé à la préfecture, puis piétiné par FedEx. Pour le ministère public, il y a un bon et un mauvais syndicat, et les magistrats considéraient comme leur tâche de réprimer les seconds, de soutenir les premiers et de servir de bouclier aux profits des multinationales. Quelques semaines plus tard, le tribunal de réexamen de l’accusation (agissant comme un tribunal de recours) de Bologne a partiellement démantelé le théorème de l’accusation, libérant les deux syndicalistes. Le dossier n’a toutefois pas été clôturé.

Un autre épisode frappant concerne la ville de Modène, centre de l’industrie de la viande, un secteur qui repose également sur des chaînes de contrats et l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée. Entre 2016 et 2017, certaines entreprises clés au centre des systèmes d’exploitation, comme le groupe Levoni et Italpizza, ont été impliquées dans une série de grèves organisées par Si Cobas. Face à une chaîne d’exploitation dont les victimes sont des travailleuses et des travailleurs, au lieu de réprimer la surexploitation, les autorités ont réprimé les grévistes : entre 2018 et 2020, dans la seule province de Modène, 481 procédures pénales ont été ouvertes contre des travailleuses et des travailleurs pour des faits liés à l’activité syndicale. Toujours à Modène, une opération particulièrement alarmante a été menée contre le porte-parole national de Si Cobas, Aldo Milani, arrêté en 2017 pour « extorsion aggravée et continue » alors qu’il exerçait simplement son activité syndicale, à savoir négocier de meilleures conditions de travail par la mobilisation collective. Sur la base d’un acte d’accusation comportant de nombreuses zones d’ombre, Milani a été jugé mais, finalement, acquitté en appel en 2019. Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes de répression judiciaire qui ont impliqué Si Cobas et d’autres syndicats de base, de Adl Cobas à Usb.

Les particularités des relations professionnelles dans la logistique

Ces opérations judiciaires font partie d’un ensemble plus vaste, qui mérite d’être analysé dans ses traits saillants, afin de ne pas être victime de mystifications faciles ou de simples positions identitaires.

Premier élément : les luttes dans le domaine de la logistique se déroulent dans un secteur avec une valeur ajoutée relativement faible par rapport au capital immobilisé et une forte intensité de main-d’œuvre. Ces dernières années, il a été un terrain d’investissement idéal pour le blanchiment de capitaux d’origine illicite. Les anciennes coopératives de transport (qu’on appelle « Facchini » en Italie) ont été remplacées par des structures qui existent juste assez longtemps pour être exemptées des contrôles – il y a une période de discrétion garanti par le code civil aux coopératives nouvellement créées). Puis elles sont dissoutes et leurs bilans sombrent dans l’oubli avec leurs secrets de fraude et d’évasion fiscales, comme en témoigne l’enquête dite « Miliardo » menée par la Guardia di Finanza pour le compte du parquet de Rome. L’opacité dans la gestion financière et les formes d’exploitation du travail ont donné à ces coopératives l’avantage concurrentiel qui les a rendues si répandues dans le secteur.

Deuxième élément : les coopératives ne sont qu’un maillon de la chaîne, le plus bas. Au sommet de la pyramide se trouvent les donneurs d’ordre : les grands groupes nationaux et multinationaux de la grande distribution, de la messagerie ou de l’agroalimentaire. Ces grandes marques externalisent leurs opérations de manutention et de livraison à des coopératives et des consortiums de coopératives (plus récemment des Srl et même des agences temporaires peut-être créées par les coopératives elles-mêmes). Ce sont ces grands groupes monopolistiques qui dictent les tarifs des contrats, réduisant à tel point les marges que les conditions tarifaires deviennent incompatibles avec le respect des conventions collectives du secteur (quand il ne s’agit pas de conventions collectives « pirates », soit des contrats signés par des organisations syndicales complaisantes afin d’alimenter le dumping).

Troisième élément : le caractère saisonnier et la précarité du travail. La logistique est un secteur qui comporte une forte composante de saisonnalité et d’intermittence dans les volumes de production. Dans le paradigme du « juste à temps », les volumes de manutention suivent la volatilité de la demande, et cette volatilité mine la stabilité de l’emploi des porteurs. Cela génère non seulement de l’incertitude et une discontinuité dans les carrières, mais représente également une arme de chantage que les patrons des coopératives utilisent pour discipliner la main-d’œuvre : « Oubliez d’être rappelé au travail si vous criez au scandale et si vous parlez de droits et de syndicats ».

Dans ce contexte, à partir des années 2010, émerge un type de syndicalisme alternatif à celui, pacifié et concerté, des grandes organisations syndicales – qui, par ailleurs, ne s’étaient pas, jusqu’alors, posées le problème de la représentation de ces segments exploités de la force de travail. Le syndicalisme de base a retrouvé des formes de lutte efficaces qui avaient été oubliées par le syndicalisme majoritaire de l’après-93 et, grâce à des blocages et des grèves simultanés sur plusieurs point sensibles des chaines de distribution, a réussi à mettre en échec les patrons de la logistique.

Le syndicalisme de base (même si sous ce terme on indique des organisations aux nuances différentes) présente un certain nombre de paradoxes. La première est que, bien qu’ils ne signent pas la convention collective concernée, ils deviennent le garant du respect de celle-ci. Même, lorsque cela est possible (notamment dans le sous-secteur plus riche de la logistique de livraison), les syndicats de base est également signataire de véritables accords nationaux d’intégration, avec des conditions meilleures que celles prévues dans les Convention collective. Des accords qui sont également signés par les multinationales et les associations patronales sectorielles et qui sont ensuite appliqués dans les différents entrepôts. Ce sont ces contrats, dont le dernier a été signé en juin, qui font l’objet de critiques de la part du parquet de Piacenza.

Le deuxième paradoxe c’est qu’il s’agit d’un syndicalisme de classe, interprofessionnel mais qui est concentré dans la logistique. C’est précisément ici que s’accumulent les plus grandes contradictions de la chaîne d’approvisionnement ; c’est aussi le point le plus sensible de la logique organisationnelle du juste-à-temps qui guide les chaînes logistiques.

La troisième est que les associations patronales entretiennent une relation ambiguë et déstructurée avec le syndicalisme de base : lorsqu’elles y sont contraintes, elles reconnaissent le syndicat mais, dès qu’elles en ont l’occasion, elles tentent de le réprimer, par exemple en licenciant la main-d’œuvre syndiquée et en essayant de la remplacer par des travailleurs isolés et soumis au chantage.

Ces contradictions s’ajoutent à la précarité particulière de la main-d’œuvre migrante, en raison de l’accès restreint aux droits de citoyenneté et du caractère saisonnier du secteur. Dans cette situation de précarité et de dérégulation, le syndicat de base cherche à protéger les conditions salariales et la continuité de l’emploi au cas par cas, en fonction du rapport de force. Lorsque les conditions le permettent, le syndicat tente de contrôler l’accès au marché du travail, notamment en négociant avec les patrons des mécanismes de recrutement fondés sur des critères « objectifs », tels que l’ancienneté. Il s’agit de soustraire le contrôle du recrutement à l’arbitraire de l’entreprise, afin de protéger la solidarité entre les travailleurs. Cette configuration est très proche des traditions syndicales étatsunien, basé sur les mécanismes de closed shop et du union shop (ce qui équivaut au contrôle syndical sur l’embauche, NDT), et ce n’est pas une coïncidence. Ces dispositifs s’avèrent les seuls efficaces lorsque la déréglementation et la concurrence à la baisse font exploser les formes classiques de négociation et de représentation.

A la lumière de ce qui précède, toutes les limites du formalisme juridique du parquet de Piacenza apparaissent. A l’opposé de l’approche du procureur, il serait nécessaire d’adopter une approche substantive de l’interprétation de la dynamique syndicale. L’idée que, face à des violations flagrantes de la réglementation – et à l’inaction des appareils administratifs et sociaux visant à s’y opposer – la dynamique du syndicalisme ne devrait se déployer qu’à travers la présentation de procédures et selon les délais des tribunaux du travail, amplifie, au lieu de la rééquilibrer, l’asymétrie entre les parties patronale et salariale, qui est reconnue dans le droit du travail tant national qu’international : les blocages et les piquets de grève sont des actions coessentielles qui justifient l’exercice immédiat d’un droit et l’effectivité de ses conséquences.

Les conflits syndicaux ne se déroulent pas dans un vide absolu, mais dans le cadre de relations qui contraignent les acteurs à certains choix et stratégies. Par exemple, la stratégie de faire recours, dans un conflit sur un lieu de travail où l’on est plus faible, le soutien et la solidarité de membres du syndicat d’autres lieux de travail (ou de militants solidaires du conflit), permet de ne pas abandonner les lieux de travail plus petits, où le syndicat est moins capable de négocier. En Italie, les grèves ont arrêté de faire objet d’interdiction explicite pour la première fois en 1889 avec l’introduction du code Zanardelli, qui stipulait toutefois à l’article 165 : « Quiconque, par la violence ou la menace, restreint ou entrave de quelque manière que ce soit la liberté de l’industrie ou du commerce, est puni d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt mois et d’une amende de cent à trois mille lires ». L’interprétation large de la notion de « violence ou menace » devient donc cruciale. le fait de présenter un courriel d’un syndicaliste dans lequel les raisons de l’agitation syndicale sont longuement expliquées, comme preuve d’extorsion est le résultat d’une interprétation radicalement conservatrice du phénomène syndical.

La logistique italienne entre répression, re-régulation et restructuration

Cela nous rappelle la nécessité de mettre en relation la stratégie répressive des appareils d’État en parallèle avec la dynamique réelle du conflit social tel qu’il se déroule dans le tissu productif. La perspective d’avenir, dans ce sens, s’articule sur trois niveaux.

Tout d’abord, une dialectique qui se consolide entre deux pôles. D’une part, les grandes entreprises multinationales, dont certaines s’apprêtent à gérer elles-mêmes des hubs, en internalisant partiellement les services d’entreposage tant qu’elles parviennent – même de manière grossière, comme cela s’est produit à Peschiera Borromeo, où Fedex a utilisé des vigiles privés pour battre les travailleurs – à purger le personnel de la présence des syndicats de base. De l’autre, la réalité fragmentée des petits et moyens opérateurs qui doivent maintenir un modèle patronal précis de compression des coûts vers le bas, fondé sur l’exploitation brutale de la main-d’œuvre.

Deuxièmement, les interventions réglementaires de l’État semblent intervenir dans cette dialectique à partir des demandes directes des lobbies entrepreneuriaux, en déréglementant l’activité tout en donnant des latitudes aux derniers maillons de la chaîne – qui en plus d’être la base sociale des forces de droite, sont ceux qui ont été le plus secoués par ce cycle de luttes, coincés qu’ils sont entre les revendications des travailleurs et la dépendance à une structure de coûts décidée par l’oligopole des grands transporteurs. C’est pourquoi Assologistica – comme le rapportait il y a quelques jours le journal Domani – est intervenue pour rédiger un amendement au DL 36/2022 qui, pour les seules entreprises du secteur, modifie les règles du code civil en matière de contrats. Grâce à cette règle, les comportements illégaux dans la fourniture de services logistiques pourraient redevenir attractifs – même pour les grandes enseignes de transport de colis ou de la grande distribution qui ré-internalisent ou régulent plus clairement la chaîne d’approvisionnement – car, selon la nouvelle loi, personne ne sera solidairement responsable des infractions commises par les sociétés contractantes telles que les coopératives et les sociétés anonymes.

Enfin, la répression, qui vise à interdire et à empêcher de manière disproportionnée toute forme de protestation qui bloquerait ce possible retour à l’exploitation sauvage dans ce secteur, finissant toutefois par peser non seulement sur la logistique, mais sur l’ensemble de la pratique syndicale. L’article 23 du décret Salvini de 2018, qui a re-pénalisé le délit de blocage routier dans l’intention de pousser les procureurs à infliger des sanctions aux participants des piquets logistiques, a également été utilisé par le parquet de Syracuse pour les manifestations devant la raffinerie Lukoil en 2018.

C’est en tenant compte de ces trois niveaux d’analyse qu’il est possible de saisir la portée des arrestations du 21 juillet 2022. Des arrestations qui s’inscrivent dans un processus de restructuration du secteur logistique et des tentatives de plus en plus fortes d’imposer une re-réglementation plutôt qu’une simple déréglementation : restrictions du droit de grève et des formes de représentation collective, laisser-faire des entreprises, restructuration du secteur. Une dynamique destinée à faire reculer le monde du travail : du Statut des travailleurs au Statut Albertin (faisant référence au règne de Charles-Albert de Savoie où l’Etat de droit était entièrement au service des classes dominantes, NDT).

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Article publié par Jacobin Italia

Traduction par Francesco Massimo et Stephen Bouquin

* Francesco Massimo est chercheur à Science Po Paris ; Alberto Violante est sociologue et militant syndical, représentant syndical à l’Istat (Institut national des études statistiques), Rome.

 

Références bibliographiques

Massimo, Francesco S.. « Des coopératives au syndicalisme de base : la citoyenneté industrielle dans le secteur de la logistique en Italie (1990-2015) », in Critique internationale, vol. 87, no. 2, 2020, pp. 57-78.

Benvegnù, Carlotta, et Lucas Tranchant. « Warehousing consent? Mobilité de la main-d’œuvre et stratégies syndicales au principe d’une conflictualité différenciée dans les entrepôts italiens et français », in Travail et emploi, vol. 162, no. 3, 2020, pp. 47-69.

Les émotions et la morale dans l’étude des relations professionnelles

Retour sur quelques interventions du Colloque CR25 de l’AISLF– Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme, qui s’est tenu à l’Université de Mons (Belgique) du 23 au 25 mai 2022.

Nicola Cianferoni [1]

Parmi les nombreux Comités de recherche (CR) et Groupes de travail (GT) qui constituent les axes thématiques de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), le CR 25 « Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme » s’est réuni en colloque à l’Université de Mons du 23 au 25 mai 2022. La fin de la phase aiguë de la pandémie a offert une belle opportunité pour retrouver des échanges en présentiel autour de cette thématique en attendant le prochain congrès de l’AISLF à Ottawa (Canada) du 8 au 12 juillet 2024. Les organisatrices et organisateurs ont choisi de reprendre thème du dernier congrès de 2021 (la société morale) et de le décliner comme suit : « Emotions, épreuves, morale : une nouvelle cartographie pour l’analyse des relations professionnelles ? ». Ainsi que l’indique l’appel à communications, si les sociologues des relations professionnelles s’intéressent de longue date aux valeurs et aux dimensions normatives que les acteurs concernés accordent à leur travail, les transformations en cours de l’emploi sont d’une profondeur telle qu’elles bouleversent désormais la nature et le contenu des normes sociales. C’est la raison pour laquelle les animatrices et animateurs du CR 25 s’interrogent sur la manière dont l’expérience au/du travail, et les revendications sociales qui lui sont liées, empruntent aujourd’hui au registre moral et modifient le rapport subjectif au travail.

Le mouvement des Gilets Jaunes qui a secoué la France en 2018-19 a rendu d’autant plus actuelles ces interrogations. Il confirme la nécessité (si ce n’est l’urgence) de développer des outils de compréhension et d’analyse adaptés à la prise en compte de ces nouveaux phénomènes sociaux qui sont inédits par rapport à leur forme et leur contenu. Les grilles d’analyse traditionnelles, basées sur l’entreprise comme lieu central de la conflictualité ouvrière et du syndicalisme, sont désormais devenues partiellement inopérantes. Jean-Michel Denis, membre du comité organisateur du CR 25, a rappelé lors de l’ouverture du colloque que la dimension émotionnelle et morale est constitutive des faits sociaux et donc aussi des relations professionnelles. Le mouvement des Gilets Jaunes a eu précisément le mérite de placer la dimension morale au centre de la question sociale. Pour lui, l’interrogation des catégories d’analyse traditionnelles nécessite la prise en compte des émotions, ce qui peut déboucher sur l’élaboration d’une nouvelle cartographie des relations professionnelles.

L’appel à communication sollicitait des contributions autour de trois axes. Le premier est celui de l’évolution des discours et des représentations des acteurs des relations professionnelles, qu’ils soient traditionnels (syndicats, patronats, États) ou émergents (collectifs plus ou moins auto-organisés d’auto-entrepreneurs, travailleuses et travailleurs des plateformes, groupes d’expression réunis autour d’un appel relayé par les réseaux sociaux, etc.). La deuxième interroge le rôle des normes morales et juridiques qui encadrent le travail et permettent la régulation des relations professionnelles, ce au moment où l’Organisation internationale du travail (OIT) vient de célébrer son centième anniversaire en 2019. La troisième invite enfin à discuter la place des valeurs et de la morale dans l’action collective, y compris lorsque celle-ci donne une place centrale au travail tout en restant à l’écart des organisations représentatives traditionnelles et des entreprises. Il nous paraît difficile de rattacher les contributions dans l’un des trois axes, parce que les sujets abordés permettent souvent de discuter plusieurs thématiques à la fois. Nous allons donc revenir brièvement sur quelques-unes des contributions qui ont attiré notre attention. La sélection est très restrictive. La liste complète des intervenant·e·s se trouve en ligne sur le site internet du colloque : https://web.umons.ac.be/fr/evenements/cr25/

Commençons avec les conférences plénières dont le format plus long a permis aux intervenant·e·s de disposer de plus de temps pour développer un sujet et le soumettre à la discussion. Antoine Bonnemain est intervenu sur le thème : « Instituer le conflit sur la qualité du travail dans l’organisation : un ressort pour le développement des relations professionnelles ? » En se basant sur les travaux récemment publiés dans un livre [2], il a exposé les résultats d’une étude menée auprès du service de propreté de la Ville de Lille. Les chercheurs observent que l’entreprise est traversée par deux conflits latents, l’un « classique » entre capital et travail, l’autre ayant pour objet la qualité du travail et impliquant les valeurs et la morale dans sa définition. Ces deux conflits sont indirectement liés et la prise en compte d’un seul peut amener au refoulement de l’autre avec des conséquences délétères. Il est courant que des décisions managériales soient prises ou que des revendications soient portées par les syndicats sans considérer la qualité du travail. La non-prise en compte de la réalité quotidienne des travailleuses et travailleurs peut conduire à une exacerbation de la conflictualité et à des risques accrus pour leur santé. Pour le chercheur, tout cela pose la question du droit dont disposent les travailleuses et travailleurs dans la définition de leurs conditions de travail.

Une autre conférence plénière a été donnée par Marc Loriol. Le chercheur a discuté le rôle des normes morales et les enjeux qu’elles soulèvent dans la régulation des relations professionnelles. C’est le cas lorsque la dimension relationnelle, présente dans beaucoup d’emplois féminins (soins à la personne, hôtesses de l’air, etc.), est une caractéristique fondamentale du travail sans toutefois être reconnue et rémunérée « en tant que telle ». La dimension émotionnelle fournit un autre exemple : si elle vue d’abord comme un facteur de risque (en témoigne le rapport du Collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, publié sous le titre Les facteurs psychosociaux de risque au travail aux éditions Octarès en 2018), le management interprète la gestion des émotions comme faisant partie des compétences individuelles que chacun·e doit être à même de gérer.

Les interventions étaient bien plus nombreuses dans les ateliers. Relevons tout d’abord celle intitulée « Analyser le travail hors les murs de l’entreprise. Construction de catégories morales du travail en formation à l’Union Syndicale Solidaires (USS) », dans laquelle Lina Cardenas revient sur un syndicalisme consistant à prendre en compte le travail réel, c’est-à-dire à interroger l’organisation du travail, ce qui est l’expression d’une volonté consistant à élaborer des revendications en puisant dans la pratique des travailleuses et travailleurs. Cette approche avait été développée par la Confédération française démocratique du travail (CFDT) entre 1968 – 1978 avant d’être reprise aujourd’hui reprise par l’l’Union Syndicale Solidaires (USS). Si elle apparaît comme étant très radicale parce qu’elle interroge l’organisation du travail qui est une prérogative de l’employeur, elle est aussi conservatrice du fait qu’elle implique une acceptation du « cadre » existant, à savoir un lien de subordination qui s’inscrit dans des rapports sociaux de classes.

Une autre contribution qui a attiré notre attention est celle de Clara Lucas. Intitulée « Gilets Jaunes, quel est votre métier ? La place du travail dans l’économie morale jaune », la chercheuse interroge le rapport que les nouvelles formes de contestation entretiennent avec le syndicalisme lorsqu’elles portent des revendications sur le travail en dehors des entreprises et des instances représentatives des salarié·e·s. La chercheuse a expliqué comment les Gilets Jaunes se sont construits en dehors des organisations syndicales en distinguant plusieurs postures critiques par rapport au syndicalisme. Si la prise en compte de la dimension subjective et morale permet de comprendre sa radicalité, l’adoption d’une approche analytique basée uniquement sur ces aspects tendrait à renfermer le mouvement dans sa dimension émotionnelle, La diversité des expériences que caractérisent ce mouvement ne pourrait alors pas être pris entièrement en considération.

Un autre regard sur des mobilisations ayant comme thème les conditions de travail sans passer par les organisations syndicales traditionnelles a été proposé par Aris Martinelli dans une intervention intitulée : « L’économie morale du transport routier en Suisse : discours et pratiques d’une communauté de travail face aux restructurations du marché » (qu’il a rédigé avec Patrick Ischer et Nicole Weber). Cette contribution a permis de discuter l’impact indirect des politiques de libéralisation du transport routier sur les conditions de travail des camionneuses et camionneurs. En effet, bien qu’une loi anti-cabotage soit en vigueur (interdisant les transports effectués à l’intérieur d’un pays avec des véhicules qui sont immatriculés à l’étranger), la concurrence internationale est ressentie par les transporteurs suisses au niveau des tarifs des prestations et des conditions de travail. Pour le chercheur, l’existence d’une économie morale au sein de cette communauté professionnelle représente un levier important dans la mobilisation visant à protéger le marché intérieur et à le préserver des concurrents étrangers.

La dimension émotionnelle de la conflictualité a été enfin discutée par Jean Vandewattyne dans son intervention intitulée : « Vers une reconnaissance des grèves émotionnelles ? Le cas des chemins de fer belges ». Le chercheur interroge l’efficacité d’un accord social de 2013 sur les nouvelles procédures visant à éviter et encadrer les grèves spontanées lorsque la composante émotionnelle constitue un levier central de la mobilisation. Il constate que le flou entourant la définition des émotions conduit cet accord à un échec. La reconnaissance du caractère émotionnel d’une grève spontanée est pourtant nécessaire pour qu’elle ne soit pas considérée comme relevant d’une absence injustifiée. Le thème de la conflictualité sociale en Belgique a par ailleurs fait l’objet d’une table ronde présidée par Jean Faniel, où sont intervenus deux syndicalistes : Fabrice Eeklaer pour la Confédération des Syndicats chrétiens (SC) et Jean-François Tamellini pour la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) Wallonne.

Les diverses contributions de ce colloque ont montré que la prise en compte de la dimension subjective du travail – par rapport à sa qualité, à son caractère émotionnel ou moral – apporte des clefs de lecture indispensables pour comprendre les relations professionnelles. Si cette dimension subjective n’est pas une nouveauté en tant que telle, comme en témoignent les nombreuses références de la part des chercheuses et chercheurs aux travaux de E.P. Thompson [3], elle peut être analysée aujourd’hui sous des formes plus contemporaines que ce soit dans les « communautés de travail » ou sur les ronds-points. Quelques points abordés dans la discussion restent toutefois en suspens et pourraient être mis à l’ordre du jour lors des échanges futurs. Mentionnons par exemple de l’articulation entre émotion et raison. Faut-il les opposer ? Ou doit-on considérer que l’un ne peut pas être compris sans l’autre ? L’élaboration d’une nouvelle cartographie des relations professionnelles est, elle aussi, un chantier en friche. Si les échanges du colloque ont permis de poser quelques jalons, notamment en interrogeant le rôle des organisations représentatives non-traditionnelles dans les relations professionnelles, les questions posées par l’affaiblissement structurel du mouvement syndical à l’échelle internationale n’ont pas été soulevées. La prise en compte de ces différents aspects pourrait à nos yeux renforcer ultérieurement les échanges autour du CR 25 lors du prochain congrès de l’AISLF.

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[1] Membre du comité scientifique du Colloque CR25 – Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme.

[2] Yves Clot, Jean-Yves Bonnefond, Antoine Bonnemain et Mylene Zittoun (2021), Le prix du travail bien fait. La coopération conflictuelle dans les organisations, Paris : La Découverte.

[3] Dans ses travaux, E.P. Thompson forge le concept d’économie morale pour décrire la résistance des communautés paysannes contre la libéralisation du commerce des grains à la fin de l’Ancien Régime.

Dominations plurielles au travail, conflictualités et action syndicale – AAA numéro 32

Coordination dossier n° 32 : Rachid Bouchareb (UMR 7217 CRESPPA), Saphia Doumenc (UMR 5206 Triangle Lyon 2), Claire Flécher (Institut d’études du Travail, Lyon, Centre Max Weber)

Le dossier du numéro 32 ambitionne de faire dialoguer ensemble une série de travaux attentifs à l’impact des différents marqueurs de division sociale (de classe, de race, de genre mais également d’âge, de génération, de handicap, d’orientation sexuelle, etc.) sur la genèse et le déroulement de formes diverses de conflictualités dans la sphère professionnelle. Ces dernières peuvent avoir pour enjeu la dénonciation d’injustices ou des inégalités de traitement sans nécessairement se définir comme discriminatoire. Comment l’imbrication de plusieurs rapports sociaux recompose-t-elle la domination inhérente au rapport salarial, et, fait-elle émerger des formes de contestation individuelles et/ou collectives ?

Cet appel constitue une double invitation, d’abord à destination des chercheurs et des chercheuses investi.es dans des approches intersectionnelles[1], à questionner leurs travaux, voire à effectuer une revisite de terrain à l’aune, spécifiquement, des formes de conflictualité au travail. Une invitation également faite aux sociologues du travail, du syndicalisme, à prêter une attention particulière aux conditions de possibilité des conflictualités au regard des articulations des différents rapports sociaux dans lesquels sont pris les travailleur.euses.

Le spectre de ces conflictualités adopté ici se veut délibérément large : des résistances informelles (Bouquin, 2008), notamment aux humiliations silencieuses (Jounin, 2008) aux formes plus institutionnalisées d’organisation collective (syndicats, collectifs autonomes, etc.), nous souhaitons donner à voir comment la reconnaissance de rapports sociaux complexes vient renouveler les formes de contestation au travail. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que, ailleurs, dans les luttes sociales, la construction d’un cadre commun de lutte contre les discriminations fait son chemin[2]. Ce dernier se construit en référence aux luttes déployées dans le contexte anglo-saxon dès le milieu du XXème siècle, mais est aussi impulsé par un nouveau cadre juridique de non-discrimination, porté au niveau européen (Fassin, 2002). La construction de ce cadre se traduit par une certaine circulation des savoirs et savoir-faire militants entre luttes menées contre le racisme, le sexisme, l’âgisme, ou encore le validisme (Rennes, 2020 ; Masson, 2013 ; Revillard, 2020), permettant ainsi le renouvellement des argumentaires et des formes de conflictualité (Bouchareb, 2011).

Mais qu’en est-il dans les sphères du travail ? Dans quelle mesure celles-ci s’inspirent-elles de mouvements situés hors de la sphère du travail ? Car si les liens entre organisations syndicales et mouvements sociaux dits « intersectionnels » restent peu visibles, nombreuses sont les luttes du travail articulant plusieurs dimensions sociales (territoriale, ethnique, professionnelle…). Dans une actualité très récente, on peut par exemple citer les grèves des femmes de ménage (Nizzoli, 2015 ; Doumenc, 2021), les mobilisations de coursiers à vélo (Jan, 2018), les grèves pour la reconnaissance du caractère systémique des discriminations raciales dans le BTP. A l’international aussi, de nombreux travaux pointent les différents leviers d’action à disposition des populations précaires, que ce soient à travers les luttes des travailleurs sans-papiers (Soumahoro, 2022), des salariés de Walmart (Hocquelet, 2014) ou le mouvement Justice for Janitors à Los Angeles (Kesselman, Sauviat, 2017), des salarié·es de la logistique en Italie (Benvegnu et Tranchant, 2020) ou encore celles des travailleurs saisonniers de l’agro-industrie en Espagne (Hellio, 2008). Toutes ces luttes mettent sur le devant de la scène des travailleurs et des travailleuses articulant plusieurs propriétés sources de discriminations qui participent de leur assignation à des places subalternes. Ces mobilisations interrogent également la manière dont les syndicats renouvellent leurs moyens de lutte – par le répertoire juridique (Chappe, 2019) ou l’organizing en se connectant à de nouveaux mouvements sociaux (Thomas, 2016) – et leurs revendications. Car si le statut de travailleurs semble primer par-delà toute distinction de statut ou d’identité (comme dans la lutte des travailleurs sans-papiers en France (Baron et al., 2011)), force est de constater que certaines luttes mettent au cœur de leurs revendications des préoccupations variables et spécifiques aux travailleurs concerné·es (comme l’installation de salles de prière sur le lieu de travail par exemple (Gay, 2021)).

Ce numéro propose de prêter attention à la manière dont l’ensemble de ces rapports sociaux de pouvoirs s’articulent dans les luttes au travail, en s’intéressant en priorité aux pratiques, et à la manière dont un cadre commun de lutte contre les discriminations « infuse » les conflictualités au travail, menées par ou à côté des organisations syndicales. Au-delà d’un état des lieux, nous souhaitons ainsi interroger la signification de ces évolutions.

Les interrogations pourront prendre plusieurs directions (non exhaustives).

  • Un premier ensemble de question pourra porter sur les liens dynamiques entre assignation à des positions minorisées dans l’espace de travail et les possibilités de leur contestation. La progression et le renouvellement de la part des emplois non-qualifiés dans les services ou la gig economy notamment depuis une trentaine d’année et, à l’inverse, l’accroissement des emplois très qualifiés exacerbe un mouvement de polarisation. Les interactions ou précisément l’absence d’interactions, encouragées par le recours massif à l’externalisation, entre salarié.es qualifié.es d’un côté et les travailleur.euses disqualifiés de l’autre, segmentés selon les nationalités, le genre et la classe sociale n’encouragent-t-elles pas l’apparition de sentiment d’injustice ? En outre l’imposition de conditions de travail plus dégradées, en dehors du droit du travail, conduit-elle à faire émerger des résistances pouvant prendre la forme d’une opposition commune ? Le fait de partager au travail bien plus qu’une série de tâches prescrites, mais également des propriétés sociales analogues permet-il de nourrir des « visions du mondes » similaires et, en cas de moment conflictuel, de fournir un socle commun de revendications (Kergoat, 2009 ; Beaumont et al., 2018) ?
  • Dans la continuité de ce premier axe, un autre point attirera particulièrement notre attention : celui du lien entre ces contestations et le hors-travail. L’ancrage territorial, par exemple, est un mode d’organisation historique des syndicats (UL, UD, etc.) – permettant notamment de penser des luttes interprofessionnelles -, néanmoins tombé en désuétude. Or le contexte actuel semble appeler à un renouveau de cet échelon organisationnel (Béroud et Martin, 2020). Parallèlement, un certain nombre de travaux insistent sur le rôle joué par l’ancrage territorial dans l’organisation de la vie collective des salariés, en particulier lorsqu’ils sont très discriminés (Benquet, 2011 ; Collectif du 9 août, 2016 ; Rosa Bonheur, 2019 ; Doumenc, 2022). Dans quelle mesure les organisations syndicales intègrent-elles cette articulation souvent étroite entre le travail et le hors-travail pour renouveler leurs pratiques ? Par ailleurs, le hors-travail ne se limite pas aux lieux de résidence, il concerne l’ensemble des sphères dans lesquelles les individus évoluent. De cette manière, les appartenances communautaires, nationales, familiales, amicales, religieuses, etc. apparaissent intéressante à prendre en considération dans l’étude des conflictualités ordinaires au travail. Encouragent-elles la contestation et, éventuellement, l’adhésion syndicale, ou, au contraire concourent-elles à opérer de nouvelles formes de hiérarchisation dans les luttes (Dunezat, 2007) ?
  • Parce que l’acteur syndical constitue un des acteurs historiques de la contestation au travail, un troisième ensemble de questions pourra porter sur la manière dont les syndicats se positionnent vis-à-vis de ce nouveau cadrage des conflictualités. En effet, un des enjeux centraux du syndicalisme reste la possibilité de gagner de nouveaux adhérent·es et de les garder sur le temps long (Giraud et al. 2018). Or pour que cela fonctionne, encore faut-il que les nouveaux·elles adhérent·es parviennent à s’y faire une place. Autrement dit, pour mener des luttes, il revient aux organisations syndicales de comprendre ce que les gens veulent (Tapia et Tamara, 2021). Or les difficultés à ce « renouveau syndical » sont nombreuses. Elles se traduisent parfois sur le terrain par la création de collectifs spécifiques la plupart du temps sectoriels (Collectif de la force invisible des Aides à domicile, Collectif Pas de bébés à la consigne, pour n’en citer que deux). L’émergence de ces formes d’organisations alternatives au syndicalisme interroge dès lors les frontières et les limites de l’action syndicale. Par ailleurs, les organisations syndicales peinent encore à intégrer des minoritaires (femmes, racisé.es, personne en situation de handicap…) en haut de la hiérarchie syndicale ou lors des négociations collectives (Contrepois, 2014). A quelles nouvelles dynamiques, stratégies, processus de cadrage l’approche intersectionnelle donne-t-elle lieu dans les organisations syndicales ? Comment se renouvellent les pratiques à l’aune de cette approche (davantage de recours au droit, alliances renouvelées avec le tissus associatif, politiques actives de syndicalisation, etc. ?) ? On pourra se demander par exemple comment ces pratiques se nourrissent d’autres mouvements sociaux (mouvements Gilets jaunes, Black Lives Matters, #me too, etc.) ou d’autres sphères sociales (quartier, famille, associations, etc.).

Le dossier accueillera des contributions s’appuyant aussi bien sur des enquêtes quantitatives que qualitatives (monographiques, ethnographies, études comparatives, etc.) et donnant à voir le renouvellement de ces pratiques et formes de conflictualité salariale au croisement des différents rapports sociaux. Les contributions pourront prendre en considération divers critères, au-delà de la classe, de la race sociale ou du genre : le handicap, la religion, l’âge, l’orientation sexuelle, l’état de santé ou la structure familiale. Des articles d’ordre plus méthodologiques seront également bienvenus, afin de mettre en évidence comment l’étude de ces pratiques induit un regard sociologique renouvelé. Dans quelle mesure l’approche intersectionnelle renouvelle-t-elle les pratiques d’enquête afin d’être en mesure d’identifier les capacités d’agir plurielles dont disposent les salarié·es ? Enfin, des propositions faisant état de retours d’expériences de la part d’acteurs (salarié·es, syndicalistes, militant·es, etc.) ayant participé ou observé de tels moments sont aussi vivement encouragés. Ce faisant, ce dossier espère contribuer au décloisonnement de l’étude du syndicalisme pour l’ouvrir à d’autres champ de la sociologie (urbaine, du travail, du racisme, des mouvements sociaux, de la famille, etc.).

 

Calendrier

Les contributions ne peuvent pas excéder 40 000 signes, espaces inclus.

Normes typographiques et bibliographiques : https://lesmondesdutravail.net/contrib/

Date de livraison des propositions d’articles : 30 mai 2023

Date de livraison des articles : 1er septembre 2023

Date de parution du numéro :  Avril 2024

Adresse de livraison des fichiers : rachidbouchareb@aol.com, doumenc.saphia@gmail.com et claire.flecher@univ-lyon2.fr  avec copie à info@lesmondesdutravail.net

 

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Références

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Béroud S. et Bouffartigue P. (dir.), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009.

Béroud S. et Thibault M., En luttes ! Les possibles du syndicalisme de contestation, Paris, Raisons d’agir, 2021.

Benvegnù C. et Tranchant L., « Warehousing consent? Mobilité de la main-d’œuvre et stratégies syndicales au principe d’une conflictualité différenciée dans les entrepôts italiens et français », Travail et emploi, 2020, n° 162, p. 47-69.

Benquet M., Les damnées de la caisse. Grève dans un hypermarché, Paris, Éditions du Croquant, 2011.

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Collectif du 9 aout, Quand ils ont fermé l’usine. Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée, Agone, 2016.

Collectif Rosa Bonheur, La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Paris, Éditions Amsterdam, 2019.

Contrepois S., « La démocratie, une question de genre ? La participation des femmes à la négociation collective », Politiques de communication, 2014, n°2, p. 113-144.

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[1] La perspective intersectionnelle permet, dans un double mouvement, à la fois de penser la (re)production des inégalités sociales de classe, de genre et de race, mais également de saisir concrètement les stratégies mises en œuvre pour les dénoncer ou les combattre. Voir l’article d’Irène Pereira (2018) sur sa réception et les controverses militantes et théoriques en France.

[2]Aux États-Unis, des stratégies de renouvellement syndical accordant le primat à l’organisation des non syndiqué·e·s se focalisent sur le développement de campagnes allant au-delà des seules sphères professionnelles, s’inspirant du modèle du community organizing proposé par Saul Alinsky.