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Coupe du monde 2022 : quand surexploitation, pétrodollars et grand spectacle font bon ménage

Par Stéphen Bouquin // 

Le coup d’envoi a été donné. Plus d’un million de supporters sont attendus pour assister aux matchs de l’édition 2022 de la Coupe du monde. Des centaines de vols sont programmés chaque jour. Tous ces supporters résideront dans des hôtels flambant neufs et prendront place dans des stades entièrement climatisés, construits par des centaines de milliers de travailleurs migrants.

En 2010, la Fifa a décidé, par un vote de 14 voix contre 8, d’attribuer au Qatar l’organisation de la Coupe du monde de football 2022. Cette décision – que l’ancien dirigeant de la Fifa Sepp Blatter regrette – a été arrachée grâce à une opération de corruption de grande envergure. En 2011, Jack Warner, vice-président de la Fifa, a publié des preuves que le Qatar avait versé 5 millions de dollars à plusieurs dirigeants de la Fifa, en échange de leur soutien à la candidature de Doha. Le média Qatari Al Jazeera aurait quant à lui fait un don de 880 millions de dollars à la Fifa.

Les médias ont amplement commenté l’impact écologique désastreux, des stades air-conditionnés aux pelouses arrosées avec de l’eau désalinisée (10 000 litres par terrain par jour), sans oublier les centaines de vols quotidiens, les millions de mettre cubes de béton pour ériger les infrastructures et le transport des matériaux. Que le Qatar soit un pays notoirement répressif à l’égard des droits des femmes, des LGBTQ+ ou tout simplement des droits syndicaux est également dénoncé à juste titre. Mais le coût social et humain de cette coupe de monde est sans commune mesure.

L’enfer de la surexploitation

Depuis plusieurs années, le Qatar est au centre d’une polémique à propos de la maltraitance des travailleurs migrants. Si les conditions de travail sont déplorables et les salaires misérables, ce sont surtout les 6 500 décès, un chiffre absolument ahurissant, qui fait scandale.

Sept nouveaux stades ont été construits, ainsi qu’un nouvel aéroport, plusieurs lignes de métro, un système routier et plus d’une centaine d’hôtels. En réalité, c’est une ville entièrement nouvelle qui a été édifiée de toutes pièces en quelques années. Le coût de l’opération dépasse les 200 milliards de dollars, là où la Coupe du monde en Russie (2018) avait coûté 18 milliards de dollars et celle du Brésil environ 19 milliards de dollars.

Pour organiser cette coupe du monde, il fallait bien construire des infrastructures capables d’accueillir, pour quelques semaines, plusieurs centaines de milliers de personnes. Or le Qatar, qui est un petit pays (11 600 km2), ne compte que 350 000 Qataris et près de 3 millions d’étrangers, essentiellement des travailleurs migrants. Parmi eux, plus d’un million a travaillé dans le secteur du bâtiment et environ 200 000 sont à l’œuvre comme travailleuses domestiques.

La plupart des travailleurs migrants sont originaires du Bangladesh, du Népal, de l’Inde ainsi que du Kenya et des Philippines. Selon une enquête publiée par The Guardian (21/02/2021) au moins 6 500 travailleurs y sont décédés au cours des dix dernières années, soit une moyenne de 12 morts par semaine [1]. Ces chiffres sont basés sur les décès répertoriés par les ambassades des principaux pays pourvoyeurs de main-d’œuvre. Plusieurs ambassades, dont celle du Kenya et des Philippines, ont refusé de transmettre des informations, ce qui suggère que le nombre de décès devrait certainement être supérieur…

Le Bureau international du travail (BIT) et la Confédération européenne des syndicats (CES) indiquaient que, en 2021, plus de 50 travailleurs sont décédés et plus de 37 000 ont été blessés au cours d’accidents survenus pendant leur travail. Pour le gouvernement Qatari, seuls 34 travailleurs seraient morts sur les chantiers. C’est possible, mais les chiffres officiels n’intègrent ni les décès par infarctus, ni les suicides, ni ceux liés aux conditions de vie. Les travailleurs qui se sont suicidés une fois qu’ils ont constaté qu’il leur était impossible d’envoyer de l’argent à leur famille reste donc hors de la comptabilité officielle. Pour obtenir une place sur un chantier au Qatar, les travailleurs doivent soudoyer les recruteurs et verser de 2 000 à 4 000 dollars. Après leur arrivée , leur maigre salaire est réduit de moitié par les recruteurs qui remboursent le prêt concédé aux candidats. Les enquêtes ont relevé plusieurs incendies dans les dortoirs ayant entraîné la mort par asphyxie. Dans d’autres cas, des pluies torrentielles ont provoqué des inondations et l’électrocution des résidants. En Inde, des familles de défunts ont formé des collectifs pour éclaircir les raisons du décès des membres de leur famille.

Citons le cas emblématique : Madhu Bollapally, 43 ans, a laissé sa femme Latha et son fils Rajesh, 13 ans, en Inde, pour un emploi au Qatar en 2013. Ils ne l’ont jamais revu. Une nuit de fin 2019, lorsque son colocataire est rentré dans le dortoir, il a trouvé le corps de Bollapally sur le sol. Comme des milliers d’autres décès soudains et inexpliqués, son décès a été enregistré comme étant dû à une insuffisance cardiaque pour causes naturelles. Bien qu’il ait travaillé pour son employeur pendant six ans, sa femme et son fils n’ont reçu que 114 000 roupies (1 400 euros) en compensation et en salaire non versé. Rajesh n’a aucune idée de la raison du décès de son père. « Il n’avait aucun problème de santé, a-t-il déclaré. Il n’y avait rien d’anormal chez lui. » (The Guardian, 21/02/2021.)

Selon les données obtenues par l’équipe de journalistes, 69 % des décès des travailleurs indiens, népalais et bangladais sont classés comme naturels. Chez les travailleurs Indiens, ce taux atteint 80 %. En 2016, une enquête d’Amnesty International [2] révélait que des centaines de milliers de travailleurs continuaient à travailler dans des conditions extrêmes : 10 heures par jour même à 45 °C à l’ombre, sans nécessairement être pourvus de façon suffisante en eau potable. A la suite de ces divulgations, le gouvernement a décidé d’interdire le travail à l’extérieur de 11 h 30 à 15 h pendant les mois de juin à août. Mais cela n’empêchait nullement la poursuite du travail à l’intérieur, avec des températures toujours très élevées [3].

Faut-il s’étonner que les décès par infarctus, considérés comme « naturels », frappent des jeunes travailleurs de moins de 30 ans ? Selon l’OMS, le seuil maximal de WGBT (wet-bulb globe temperature, indice tenant compte de l’humidité et de la température de l’air) serait de 28 °C. Au-delà de ce seuil, le corps humain est sévèrement menacé par un stress thermique lorsque les durées d’exposition dépassent 15 minutes toutes les heures. Même si le Qatar a ratifié les six conventions de base du BIT, comme l’interdiction du travail forcé et l’obligation de mettre en place un service d’inspection du travail, la réalité est toute autre. Jusqu’en 2020, les travailleurs avaient besoin d’une autorisation de leur employeur pour pouvoir quitter le pays ou changer d’employeur. A l’instar d’autres pays du golfe Persique, le Qatar appliquait jusqu’il y a très récemment le système Kafala. Le « Kafala » rend l’employeur « responsable » du travailleur étranger recruté (suprême ironie, il est considéré comme son « parrain »). C’est donc l’employeur qui détermine les entrées et sorties du territoire, qui garde le passeport et qui assure la fourniture d’un logement pour lequel il est autorisé à retenir des frais d’entretien.

En 2020, l’ONG Human Right Watch publiait un rapport d’enquête sur les conditions de travail du pays. Autour de Doha, des centaines de milliers de travailleurs migrants ont vécu dans des baraquements sans isolation, avec la possibilité de prendre seulement deux douches par semaine, en travaillant 6 jours sur 7, en général 12 heures par jour. Attirés par la promesse d’être payés 350 dollars par mois, en réalité ils n’en touchent que 250, après déduction des frais d’entretien que l’employeur avance.

« Les conclusions de ce rapport montrent que dans tout le Qatar, les employeurs, ainsi que les sociétés pourvoyeuses de main-d’œuvre, retardent, retiennent ou déduisent arbitrairement les salaires des travailleurs. Les employeurs retiennent souvent le paiement des heures supplémentaires garanties par contrat et les indemnités de fin de service, et ils violent régulièrement leurs contrats avec les travailleurs migrants en toute impunité. Dans les cas les plus graves, les travailleurs ont confié à Human Rights Watch que les employeurs avaient tout simplement cessé de leur verser leur salaire, et qu’ils avaient alors du mal à se nourrir. Traduire les employeurs et leurs entreprises devant les comités de résolution des conflits du travail [mis sur pied en 2018, NDLR] est difficile, coûteux, long, inefficace et peut souvent entraîner des représailles. Les travailleurs décrivent l’action en justice comme un ‘Catch 22’ – un vrai dilemme car ils seront de toute manière endettés, qu’ils introduisent une procédure ou pas. »

Plus de 18 millions de travailleurs migrants des pays du Golfe seraient encore soumis au système Kafala. A la suite de résolutions votées au Parlement européen, des missions d’enquête de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, le Qatar a néanmoins commencé à modifier ses réglementations en matière de droit du travail [4]. Mais procéder ainsi au moment où les chantiers s’achèvent relève avant tout d’une grande hypocrisie.

Ainsi, depuis 2021, les travailleurs ont théoriquement le droit d’adhérer à un syndicat, sauf qu’il n’en existe pas. Lorsqu’ils quittent leur employeur au cours de la première année après leur recrutement, l’employeur suivant a l’obligation de rembourser les frais de formation au précédent. Fait unique dans le golfe Persique, le Qatar a introduit un salaire minimal de 1 000 riyals (290 euros), une somme dérisoire quand on sait qu’un grand nombre de travailleurs migrants financent leur recrutement, et qu’il leur faut au minimum un an pour rembourser les sommes dues. De fait, la fixation contrainte de la main-d’œuvre demeure la norme en vigueur. Ce régime de travail forcé s’appuie également sur le système de « dortoirs » tandis que le retard systématiquement dans les arriérés de paiement des salaires permet de d’enfermer les travailleurs dans la servitude.

Les pétrodollars ont trouvé leur paradis artificiel

Faut-il le rappeler, le foot est un business qui rapporte tellement d’argent que le nombre de clubs rachetés par des investisseurs du golfe Persique, des oligarques russes (avant la guerre en Ukraine) ou de simples multimillionnaires se comptent désormais par dizaines en Europe.

Pour le Qatar, la Coupe du monde est une bénédiction qui ne peut que consolider les sommes astronomiques investies dans le secteur du football. Outre le PSG propriété de la famille Qatari Nasser al-Khelaïfi, le FC Barcelone est lourdement sponsorisé par Qatar Airways et il ne faut pas oublier les clubs de Manchester City, Newcastle, Aston Villa et Sheffield qui sont tous tombés dans l’escarcelle d’investisseurs d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou de d’Égypte.

En dépit d’une perte totale des recettes de la vente de places pour les matchs de la saison 2020-2021, le marché européen du football a connu une croissance de 10 % de ses recettes et atteint désormais la somme astronomique de 27,6 milliards d’euros. Dans son Rapport d’analyse sur les finances du foot Deloitte observe que, au cours de la saison 2020-2021, malgré la fermeture des stades, le revenu moyen par club de Premier League a dépassé, pour la quatrième fois, le montant de l’année précédente. Avec un chiffre d’affaires total de 5 milliards de livres sterling, en hausse de plus de 2 400 % par rapport à la moyenne des années 1990, le foot est un business qui coûte peu par rapport à ce qu’il rapporte. Et les perspectives sont radieuses puisque les revenus des clubs de Premier League devraient dépasser les 6 milliards de livres sterling lors de la saison 2022-2023, notamment grâce aux nouveaux accords de diffusion et au retour à des stades complets.

Le football féminin commence à peine à se développer et suscite déjà un engouement du côté des investisseurs. Les prévisions pour la Coupe du monde sont tout aussi mirobolantes. Elle devrait rapporter au minimum 5 milliards de dollars, dont 3 milliards rien qu’en de droits de retransmission. Le solde devrait être pourvu grâce aux revenus publicitaires et à la vente des billets d’entrée. Il faut savoir qu’une place sur les gradins à l’arrière coûte déjà 250 euros tandis que qu’une place pour la finale vaut près du triple. Quant aux loges VIB, on peut compter 50 000 par match. Faites le calcul vous-même : 32 matchs avec une assistance moyenne de 40 000 spectateurs multipliés par 250 euros…

Le sport-spectacle, quintessence de l’aliénation ?

Il est n’est sans doute pas inutile d’opérer un retour aux sources de la critique du sport comme phénomène politique, idéologique et économique. Sur ce plan, on peut difficilement laisser de côté la contribution de Jean-Marie Brohm, sociologue émérite de l’université de Montpellier. Pour Brohm, le sport-spectacle est à la fois une arme idéologique, un mode de gouvernance politique et une activité extrêmement profitable sur le plan économique. Au niveau idéologique, le sport permet de reconstituer le corps sur des bases capitalistes : en travaillant les gestes, les mouvements, l’agilité et la dextérité, le sport mobilise les corps et les esprits dans une logique compétitive, en valorisant l’excellence, par l’entraînement, le renoncement. Quelle que soit la discipline sportive, la compétition devient le mode de sélection et de hiérarchisation, du local au global. Pour Brohm, le sport-spectacle capitaliste se représente comme un « apaiseur social », comme un « intégrateur social » qui réduirait la violence et canaliserait les pulsions sexuelles alors qu’en réalité, il exacerbe le culte de la performance. Sur le plan politique, le sport de masse est devenu un outil d’encadrement et de mobilisation des ferveurs et des passions, une source d’identification nationale et un exutoire des frustrations sociales. Last but not least, le sport de masse – que le football incarne de la manière la plus complète – est un spectacle qui mobilise des « foules solitaires » qui permettent une accumulation capitalistique absolument disproportionnée par rapport à son utilité sociale réelle.

Il est indéniable que cette critique du sport capitaliste va jusqu’à la racine des choses. En même temps, elle me semble aussi très élitiste et beaucoup trop fonctionnaliste. A l’origine, le football était cette « religion laïque du prolétariat » comme le disait l’historien marxiste Eric Hobsbawn. Pour Albert Camus, « tout ce que je sais avec certitude à propos de la moralité et des obligations, je le dois au football… ». Quant à Antonio Gramsci, dans un court article de 1918 publié dans Avanti, il considérait que « le football incarne un modèle de société individualiste qui exige l’initiative, la compétition et le conflit. Mais il est également régulé par la règle non écrite du fair-play. Paysage ouvert, libre circulation de l’air, poumons sains, muscles forts, toujours tendus vers l’action. (…). »

Certes, ces points de vue datent et depuis les années 1990, la marchandisation et la commercialisation ont dénaturé le football, les championnats européens et bien sûr les coupes du monde. Depuis l’arrêt Bosman (1995), le nombre de joueurs étrangers par club n’est plus limité, ce qui a démultiplié les transferts et accru les montants qui les accompagnent. La starification et les paris ont accompagné un accroissement continu des droits de retransmission qui ont à leur tour généré des revenus exorbitants.

Mais à l’origine, le football n’était rien d’autre qu’une activité sportive ludique, un loisir ouvrier au même titre que la course cycliste. Il s’agit aussi d’un sport collectif au demeurant, à l’inverse de l’athlétisme, du tennis ou du golf. Au début de la professionnalisation, un joueur ne pouvait gagner plus de deux fois le salaire d’un ouvrier…

Même si le football s’est « gentrifié », massifié, globalisé et qu’il est devenu une activité extrêmement lucrative pour les investisseurs, un grand nombre de clubs sportifs gardent une identité classiste, avec des clubs de supporters marqués à l’extrême gauche, parfois protagonistes dans les choix de gestion du club. Il suffit de penser aux clubs tels que FC Livourne, le Borussia Dortmund, Standard de Liège, Corinthians au Brésil, Sankt Pauli de Hambourg, Celtic Glasgow, Liverpool, Beşiktaş d’Istambul, Hapeol de Tel Aviv ou l’AEK d’Athènes. Les ultras de ces clubs se manifestent comme syndicalistes, pro-accueil des réfugiés, opposés au sexisme à l’homophobie, antiracistes, pro-palestiniens, favorables au boycott de la coupe du monde et prennent parfois la défense de manifestants contre la répression policière.  Comme aliénation, il y a pire… Mais ce sont aussi des réalités minoritaires. Assister à un match de première ligue est devenu un passe-temps très onéreux. Au Royaume-Uni, le prix moyen d’un billet dans les tribunes de clubs comme Manchester United ou Liverpool a connu augmentation de 750% ou 1 100 % depuis les années 1990. Ne parlons pas des déplacements ou de la participation à des tournois. De ce point de vue-là, il n’y a aucun doute : excepté les noyaux durs d’inconditionnels, les supporters de football qui assistent aux matchs n’appartiennent que marginalement au monde ouvrier et populaire…

Dans l’ombre des stars, le « footballeriat » des travailleurs sportifs

Dans l’histoire du football, le FC Göteborg occupe une place  assez singulière et révélatrice que le documentaire « Les derniers prolétaires du foot » (2011) raconte avec brio. Göteborg est un club amateur qui connait une ascension en première ligue dans les années 1970. Formé par des amateurs, tous ouvriers (plombiers, cuisiniers, soudeurs, chaudronniers, mécaniciens) et syndicalistes, le FC Göteborg perce en coupe en d’Europe et gagne en 1982 la finale de l’UEFA contre Hambourg avec un score de 3 – 0. En 1986, Göteborg joue la demi-finale contre le FC Barcelone et gagne à nouveau par 3 – 0 à domicile. Lors du match retour, l’arbitrage aurait été des plus injustes et les tirs au but donnent le ticket pour la finale de l’UEFA au club catalan.

Depuis lors, le monde du foot a bien changé. Les montants drainés par les retransmissions dépassent les milliards d’euros. Le mercato mobilise chaque année des sommes astronomiques : 900 millions d’euros rien qu’en Angleterre, 650 millions en Espagne et 400 à 500 millions en Italie, Allemagne ou en France. Les rémunérations des joueurs brassent également des centaines de millions d’euros, tout comme les recettes publicitaires.

Avec une massification des retransmissions à l’échelle mondiale, seuls quelques championnats attirent les gros investisseurs, laissant dans l’ombre et l’oubli les compétitions dans les pays périphériques ou les ligues de deuxième ou de troisième division. Cela signifie aussi que dans l’ombre des stars qui ramassent des millions à la seconde errent des dizaines de milliers de joueurs qui se forment dès le plus jeune âge, qui s’entraînent, sacrifient leurs études et une vie de famille dans l’espoir d’entrer un jour dans le panthéon des joueurs du mercato.

Pour le sociologue et ancien joueur de football Pierre-Cédric Tia, il y a lieu de parler d’un « footballeriat » comme espace social à la fois objectif et subjectif où évoluent les ex-apprentis, des joueurs forgés par une persévérance vocationnelle, portant en bandoulière un ethos sportif qui proscrit tout abandon [5]. Même si 90% des apprentis ne seront jamais des joueurs professionnels, ils continuent « à y croire » pendant des années, en supportant la précarité et l’incertitude quant à leur destin sportif. De ce point de vue-là, on peut dire que le marché des travailleurs sportifs est un modèle idéal-typique du marché du travail tout court où la précarité est souvent vécue comme un mal nécessaire avant la rédemption par l’ascension sociale. Mais au final, celle-ci n’est qu’illusion puisque seul une infime minorité finira par gravir l’échelle sociale. De ce point de vue-là, on peut dire que le « footballeriat » est aussi un prolétariat qui s’ignore. Ce qui n’est pas forcément le cas de ceux qui ont construit les stades, ni de celles qui nettoient les chambres d’hôtel…

 

Références

  • Brohm, J-M (1992), Sociologie politique du sport, 1976, deuxième édition, Presses Universitaires de Nancy.
  • Lire ici une entretien avec J-M. Brohm http://1libertaire.free.fr/Brohm05.html
  •  Tia, Pierre-Cédric (2019), « Les paradoxes de l’excellence : enquête sociologique dans le footballariat hexagonal », Thèse de doctorat en Sociologie, sous la direction de Stephen Bouquin, Soutenue le 02-12-2019, à l’Université Paris-Saclay.

 

[1] https://www.theguardian.com/global-development/2021/feb/23/revealed-migrant-worker-deaths-qatar-fifa-world-cup-2022

[2] https://www.bbc.com/news/world-middle-east-35931031

[3] https://www.theguardian.com/global-development/2019/oct/02/revealed-hundreds-of-migrant-workers-dying-of-heat-stress-in-qatar-each-year

[4] https://www.hrw.org/news/2020/09/24/qatar-significant-labor-and-kafala-reforms

[5] voire aussi Pierre-Cédric Tia, « Rebondir après « l’échec » en centre de formation : analyse séquentielle des trajectoires socioprofessionnelles d’ex-apprentis footballeurs », in Temporalités [En ligne], 25 | 2017, mis en ligne le 21 septembre 2017, consulté le 22 novembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/temporalites/3702 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temporalites.3702 et  https://www.liberation.fr/sports/2019/08/12/le-football-ne-suspend-que-temporairement-les-inegalites-sociales_1744971/

Grève générale en Belgique : augmentation des salaires et blocage des prix de l’énergie

Par Matéo Alaluf //

La Belgique ne fait pas exception à la vague de grèves de ce chaud automne social européen. La grève générale décidée par les trois organisations syndicales – la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique) de tendance socialiste, la CSC (Confédération des syndicats chrétiens) démocrate-chrétienne et la CGSLB (Centrale générale des syndicats libéraux de Belgique) libérale – est le produit de la rage sociale accumulée et fait suite à de nombreuses mobilisations antérieures. Le 21 septembre dernier déjà un rassemblement syndical qui se voulait symbolique à Bruxelles s’était transformé en manifestation pour répondre à l’impatience des militant·e·s. La Grève générale du 9 novembre a paralysé le pays et a été un succès complet. La participation a été massive aussi bien dans les secteurs privé que public et, fait notable, les petits commerçants et nombre d’indépendants se sont joints aux travailleurs salariés.

Indexation des salaires et norme salariale

Alors que nombre de pays bénéficiaient, jusqu’aux années 1980, d’une indexation automatique des salaires liée à l’évolution des prix, la Belgique, en raison de la résolution et de la fermeté des organisations syndicales, a été un des rares pays (avec le Luxembourg et Malte) à conserver cette liaison des salaires, pensions et allocations sociales au coût de la vie.

Les travailleurs sont très attachés à l’indexation qui a permis le maintien, même relatif, de leur pouvoir d’achat et a servi d’amortisseur social lors des dérèglements de l’économie [1]. Les organisations syndicales ont cependant dû en contrepartie du maintien de l’indexation concéder l’adoption d’une loi (loi de 1996) qui permet de fixer une norme salariale pour «sauvegarder la compétitivité des entreprises» par rapport à la France, l’Allemagne et les Pays-Bas et qui cadenasse de ce fait les augmentations salariales hors index. La «norme salariale», indicative à ses débuts, a été rendue ensuite impérative et a vu ses dispositions durcies en 2017 par le gouvernement de droite dirigé alors par Charles Michel [Président du Conseil européen depuis le 1er décembre 2019].

Dans un système de relations professionnelles très institutionnalisé, les représentants syndicaux et patronaux se réunissent tous les deux ans pour conclure pour tout le secteur privé une convention collective interprofessionnelle qui sert de cadre aux négociations sectorielles et d’entreprise. A de nombreuses reprises déjà la FGTB avait refusé de signer l’accord en raison de la marge de négociation dérisoire permise par la norme salariale et avait réclamé la suppression de la loi de 1996. Confrontées cette année à une marge salariale à négocier de 0% et à la hausse des prix du gaz et de l’électricité parmi les plus élevées en Europe, les trois organisations syndicales se sont rebiffées. La rage et l’impatience résultant de la détresse de très larges fractions du salariat ne leur laissaient d’autre possibilité que l’appel à la grève générale.

Les organisations syndicales, qui ne pouvaient accepter une telle impasse salariale, mettaient aussi en cause les aides gouvernementales insuffisantes pour faire face aux factures d’énergie des ménages et contestaient les mesures non ciblées en faveur des entreprises. En particulier la réduction indifférenciée des cotisations patronales était dénoncée comme un cadeau aux entreprises aux bénéfices plantureux au détriment des recettes de la sécurité sociale. Alors que les patrons se réfugiaient derrière la meilleure protection des salarié·e·s de Belgique en raison de l’indexation mettant en danger la compétitivité des entreprises, les syndicats insistaient sur le caractère partiel de cette protection. En effet, d’une part certains produits (comme les carburants) ont été sortis de l’index et d’autre part il existe un délai (variable selon les conventions sectorielles) entre l’augmentation des prix et sa traduction salariale. Si bien que l’index ne compense que partiellement l’augmentation des prix. De plus, le «saut d’index» [2] opéré par le gouvernement Michel en 2015 a entraîné une baisse structurelle des salaires. Si le système d’indexation constitue une protection appréciable pour les salarié·e·s, il n’empêche pas pour autant une diminution de leur pouvoir d’achat.

Le social aux commandes

 Le succès de la grève générale met le gouvernement sous pression. Celui-ci, composé de l’alliance hétéroclite de sept partis, est déchiré par sa polarisation entre les libéraux (à droite) et les socialistes et écologistes (au centre gauche). Alors que les socialistes se disent favorables à la demande syndicale de rendre comme auparavant la norme salariale indicative, les libéraux au contraire subordonnent toute modification de la loi de 1996 à la suppression de l’indexation des salaires.

Les organisations syndicales reconnaissent la nécessité des mesures en faveur des petites et moyennes entreprises incapables de faire face à la hausse des prix de l’énergie. La position de l’organisation patronale (FEB-Fédération des entreprises de Belgique) qui refuse toute négociation salariale en assimilant aux petites et moyennes entreprises en difficulté les entreprises et secteurs qui distribuent des dividendes record aux actionnaires et accumulent des profits considérables est ressentie par les grévistes comme une provocation. Les socialistes, ligotés par leur accord avec les libéraux au gouvernement, ne paraissent pas en mesure d’obtenir l’assouplissement de la loi de 1996 ouvrant la voie à des négociations salariales dans les secteurs prospères. Tout au plus un compromis consistant à distribuer une prime aux salariés dans les secteurs enregistrant des profits substantiels paraît au mieux envisageable au sein du gouvernement. Il est douteux que les travailleurs, déjà échaudés par les «primes Covid» puissent se satisfaire d’un tel compromis. Les primes et chèques «one shot», largement pratiqués par les gouvernements pour apaiser la colère populaire, ne rassurent guère: salaire au rabais, les primes ne contribuent pas au montant des retraites ni au financement de la sécurité sociale et n’apaisent pas l’inquiétude qui pèse sur l’avenir des travailleurs et travailleuses. Un compromis sur des primes n’aurait pour effet que d’exacerber la colère populaire.

L’indexation automatique des salaires est une conquête qui permet de conserver, même imparfaitement, le pouvoir d’achat des salarié·e·s. Malgré les attaques incessantes du patronat et de la droite pour y mettre fin, le système résiste en raison de l’attachement indéfectible des travailleurs et travailleuses. Il s’agit là d’un avantage incontestable que les syndicats ont pu défendre en Belgique. En revanche, la loi de 1996 qui subordonne la négociation à la norme salariale conduit à la paralysie des négociations salariales. La grève générale de ce 9 novembre révèle l’ampleur de la crise sociale qui divise le pays. Dans un pays en crise profondément divisé et avec des formations politiques affaiblies et minées de l’intérieur, c’est désormais le social qui prend le dessus sur «le communautaire» [3].

La grève générale en Belgique s’inscrit dans un même mouvement de reprise des mobilisations sociales d’envergure au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Grèce… qui traverse l’Europe. Une configuration dans laquelle le mouvement syndical, jusqu’ici effacé et dominé par le politique, se retrouve au premier plan. L’horizon n’est pas saturé par la seule montée des forces populistes/nativistes d’extrême droite en Europe. La conflictualité sociale actuelle pourrait aussi ouvrir d’autres horizons. (12 novembre 2022)

(article publié par le le site Syndicollectif et A l’encontre)

 

Mateo Alaluf est professeur émérite de sociologie auprès de l’ULB. Auteur de l’ouvrage intitulé Le socialisme malade de la social-démocratie, Editions Page deux et Syllepse, 2021.

 

(1) En Belgique l’indexation des salaires est profondément ancrée dans l’histoire ouvrière. Dans les années 1920 déjà, 13% des conventions collectives de travail prévoyaient un système d’indexation automatique des salaires.

(2) Lorsque l’indice-pivot (2%) est atteint, les salaires n’augmentent pas: c’est le «saut d’index». L’indexation reprendra ensuite, une fois que les prix auront atteint une nouvelle hausse de 2%.

(3) Nom donné en Belgique à la division entre Flamands et Wallons

Les travailleurs du Sud étatsunien sont la clé du changement social

Par Michael Goldfield // 

Michael Goldfield est Professeur Emerite de Sciences Politiques et chercheur associé au Fraser Center for Workplace Issues de l’université de Wayne State. Il a été militant des droits civiques et syndicaliste. Il a publié un grand nombre d’ouvrages dont The Decline of Organized Labor in the United States (1987), The Color of Politics: Race and the Mainsprings of American Politics (1997), ainsi que son livre le plus récent The Southern Key: Class, Race, and Radicalism in the 1930s and 1940s (2020).

Michael Goldfield sera en France prochainement pour participer à plusieurs évènements :

  • Le 1 février 2023, 17h-19h: Conference-Débat: « Luttes sociales et luttes féministes aux USA. The Fight for Workers’ Rights & Women’s Rights in the US Today » // Sorbonne Nouvelle, Maison de la Recherche de la Sorbonne Nouvelle, 4 rue des Irlandais, 75005 Paris, Salle Athéna.
  • Les 2-3 février 2023, au colloque : « Le Sud des États-Unis au cœur des enjeux politiques américains : classe, race et espaces au prisme de l’œuvre de Michael Goldfield » Site web du colloque : https://sudetatsunis.sciencesconf.org/
  • Le mardi 7 février : Discussions et échanges avec un intellectuel engagé (lieu à préciser)

Voici u résumé des arguments majeurs de son dernier ouvrage The Southern Key

L’importance du Sud dans la compréhension des Etats-Unis

Le Sud est aujourd’hui, comme il l’a toujours été, une clef essentielle pour comprendre la société étatsunienne : sa politique, ses anomalies constitutionnelles et sa structure gouvernementale, sa culture, ses relations sociales, sa musique et sa littérature, l’orientation des médias et leurs angles morts, et pratiquement tout le reste. Le Sud est une partie distincte et atypique des États-Unis, mais c’est aussi un sous-ensemble à l’image de son ensemble. C’est donc une réalité cruciale à comprendre.

Le fondement de cette compréhension commence, non pas par la culture ou l’histoire sociale du Sud, mais par son économie et les relations raciales et sociales qui l’ont soutenue. W.E.B. Du Bois, peut-être le plus pénétrant – et, à mon avis, le plus grand spécialiste nord-américain des sciences sociales du XXe siècle, l’avait bien compris. Du Bois soutient implicitement que la réponse à la vieille question, posée à l’origine par Werner Sombart, « Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis ? » (dans le sens où les États-Unis étaient le seul pays industriel à ne pas avoir vu l’émergence d’un parti ouvrier, socialiste, social-démocrate ou communiste significatif sur le plan électoral et soutenu par une fraction significative de la classe ouvrière) se réduit en fait à « Pourquoi n’y a-t-il pas de libéraux progressistes dans le Sud ? ».

Le Sud, selon Du Bois, était intrinsèquement réactionnaire, de sorte qu’il ne pouvait y avoir « aucun mouvement tiers réussi » dans le pays dans son ensemble (il entendait par là un mouvement avec une orientation pro-ouvrière de gauche), du moins jusqu’à ce que le Sud change radicalement.

Cette histoire, bien sûr, commence à l’époque coloniale britannique, d’abord avec le développement des cultures de tabac et de sucre, puis de coton, toutes produites en grande partie par le travail des esclaves. Je souhaite ici me pencher sur l’histoire plus récente du Sud, en particulier sur l’échec, dans les années 1930, 1940 et 1950, de la syndicalisation des principales industries du Sud (dont le succès, selon moi, aurait pu transformer radicalement le Sud, et donc les Etats-Unis dans leur ensemble), un facteur qui joue un rôle central dans la compréhension de la nature de l’Amérique d’aujourd’hui. En outre, l’échec des syndicats à organiser dans le Sud les travailleurs des deux côtés de la « ligne de couleur » n’était pas du tout prédéterminée, ni à l’époque ni aujourd’hui.

Le caractère unique du Sud

L’héritage de l’esclavage et de la suprématie blanche a laissé dans le Sud d’aujourd’hui un mépris insensible pour la dignité humaine et le caractère sacré de la vie humaine (malgré la force des militants anti-avortement prétendument pieux). Cela se reflète entre autres dans la répartition des exécutions de la peine de mort. Plus de 80 % des 1 460 exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976 ont eu lieu dans le Sud, dont plus de la moitié dans trois États seulement : le Texas, l’Oklahoma et la Virginie. Ce manque de respect pour la vie humaine est lui-même l’héritage de l’esclavage et du système des plantations. Le faible niveau d’aide sociale aux personnes dans le besoin (qu’il s’agisse de soins de santé pour les enfants, d’assurance chômage, d’indemnisation des accidents du travail et de prestations d’invalidité) est sans doute également aussi le reflet de ces attitudes.

Le Sud continue à ce jour d’avoir les niveaux les plus bas de syndicalisation, les lois les plus antisyndicales (c’est là que se trouve l’écrasante majorité des lois anti-travail dites « droit au travail »[1]) et les violations les plus flagrantes de la sécurité des travailleurs. Il n’est pas surprenant que ce soit la partie du pays où le niveau et le soutien à l’éducation scolaire et aux soins de santé publics sont les plus faibles. Et, c’est probablement loin d’être une coïncidence que le Texas soit aujourd’hui, malgré sa relative aisance, l’État qui compte le plus grand pourcentage de personnes sans assurance maladie. En 2015, 17,1 % des Texans n’avaient pas d’assurance maladie, soit près du double de la moyenne nationale de 9,4 %. Sur les vingt-deux États où la proportion de non-assurés est supérieure à la moyenne nationale, onze se trouvent dans le Sud.

Les faibles niveaux de syndicalisation sont en grande partie la cause de tant d’ignorance et de superstition. Le manque d’organisation de la classe laborieuse conduit à l’atomisation, à l’individualisme et à une réceptivité accrue à la manipulation par les intérêts économiques dominants. En conséquence, le Sud est la région où le plus grand pourcentage de personnes sont des Créationnistes, rejettent la théorie de l’évolution et l’existence du réchauffement climatique, malgré les preuves du contraire sur ces questions. C’est dans le Sud qu’il existe une pression législative accrue pour l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques – par exemple, le projet de loi du Texas (HB 1485) qui permettrait effectivement aux enseignants d’enseigner à la fois le créationnisme et le déni du changement climatique.  Et le Sud est l’endroit où Donald Trump bénéficie du plus grand soutien, en particulier parmi les Blancs.

Il ne s’agit pas de dire que le Sud est foncièrement infréquentable et mauvais. Le Sud a joué un rôle important et enrichissant dans la culture américaine, sa cuisine, en tant que berceau du blues et du jazz, et bien plus encore. La littérature américaine serait moins riche sans nos écrivains du Sud (dont certains ont émigré de leurs lieux de naissance oppressifs). Plus récemment, c’est le site de nombreuses grandes universités et de centres de recherche, dont certains forment beaucoup plus de doctorants afro-américains que les institutions du Nord, prétendument plus libérales et tolérantes sur le plan racial. 13 des 20 premiers établissements délivrant des doctorats à des Noirs se trouvent dans le Sud.

C’est aussi la région où se sont déroulées certaines des luttes populaires les plus vaillantes du pays. Dans de nombreux endroits, les Blancs et les Noirs ont lutté ensemble contre la sécession menée par les propriétaires d’esclaves avant la guerre civile, s’engageant même dans une guérilla contre les confédérés dans le comté de Jones, au Mississippi. Des organisations syndicales interraciales ont été organisées avec succès dans tout le Sud à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, sous la bannière des Knights of Labor, puis des Industrial Workers of the World. Les batailles syndicales interraciales des années 1930 et 1940 et les luttes pour les droits civiques des années 1950 à 1970 dans le Sud ont été des sources d’inspiration au siècle dernier.

Néanmoins, le Sud reste, comme Du Bois l’a affirmé de manière si poignante, une région réactionnaire distincte du pays, et ce depuis l’époque coloniale.

Mythes sur la culture du Sud

Il existe une variété de mythes, promulgués en grande partie par une vaste littérature sociologique, qui attribuent les faibles niveaux de syndicalisation dans le Sud aux attitudes et à la culture des travailleurs du Sud. Les travailleurs y seraient trop individualistes pour se subordonner à une organisation collective. En outre, il est également avancé (de manière un peu contradictoire) que le passé agricole des travailleurs les rend particulièrement soumis aux figures d’autorité, peu enclins à faire grève ou à défier ceux qui sont au pouvoir.  Pourtant, le dossier historique, comme je tente de le documenter, dans mon ouvrage récemment publié The Southern Key : Class, Race, and Radicalism in the 1930s and 1940s, dément cette conclusion.

Les travailleurs du Sud, qu’ils soient blancs ou noirs, ont un riche héritage de lutte et d’organisation, depuis l’organisation des 19ème et 20ème siècle sur les docks de la Nouvelle-Orléans, jusqu’à la vaste organisation interraciale de la fin du 19ème siècle dans de nombreuses industries sous la rubrique des Chevaliers du travail. Les travailleurs du bois du Sud, en particulier en Louisiane et au Mississippi, se sont syndiqués de manière interraciale, sous la direction militante des Industrial Workers of the World de 1911 à 1913, tandis que les travailleurs du Sud, comme leurs compatriotes du reste du pays, se sont organisés de manière interprofessionnelle pendant la Première Guerre mondiale.

Dans les années 1930 et 1940, alors que les travailleurs industriels de l’ensemble du pays s’organisaient, les travailleurs du Sud ont également formé des syndicats, bien que de manière moins importante que dans le Nord. Je souhaite mettre en lumière une région surprenante où ils étaient particulièrement forts – l’État de l’Alabama.

L’exceptionnalisme de l’Alabama

L’Alabama, avec le Mississippi, la Caroline du Sud, la Louisiane et la Géorgie, était le cœur du Sud profond. Contrôlée par les propriétaires de plantations de la Black Belt et leurs alliés industriels de Birmingham, votant pour le candidat présidentiel « Dixiecrat » (NdT appellation combinant le Dixieland comme identité régionale et celle de Démocrates) Storm Thurmond de Caroline du Sud en 1948, partisan fervent de son gouverneur ouvertement raciste George Wallace en 1964 et 1968, l’Alabama semble être un endroit peu propice à l’enracinement du libéralisme progressiste et du radicalisme interracial. Même dans les années 1960, par exemple, les 1 600 Blancs du comté de Lowndes avaient une représentation égale au niveau de l’État à celle du ½ million de citoyens vivant dans le comté de Jefferson, qui comprenait Birmingham (les 23 000 Noirs du comté de Lowndes, comme ailleurs dans la majeure partie de l’Alabama, étaient complètement privés de leurs droits). Les lynchages, l’enchaînement de victimes et la ségrégation rigide faisaient partie du paysage.

Pourtant, en 1946, lorsque James (« Big Jim ») Folsom, soutenu par le CIO (Congres of Industrial Organisations) et populiste de gauche, est élu gouverneur, le toujours optimiste Nation déclare que l’Alabama est « l’État le plus libéral du Sud ». Bien que Folsom soit un peu unique, même en Alabama, il n’est pas le seul. L’Alabama avait l’habitude d’élire des candidats relativement pro-travaillistes et non ségrégationnistes au niveau de l’État, notamment les sénateurs Hugo Black, Lester Hill et John Sparkman. Cependant, même dans ce contexte, Folsom se démarque. Se qualifiant lui-même de « grand ami du petit homme » (il mesurait 6’8″ et pesait bien plus de 270 livres), il était carrément ancré dans la tradition du populisme radical des collines de l’Alabama.

Folsom, contrairement à la plupart des autres gouverneurs du Sud, ne se contentait pas de plaider pour plus d’opportunités pour les Noirs, il déclarait explicitement que “la race était un faux problème, un stratagème utilisé par les riches et les puissants pour diviser les pauvres et les aveugler sur leurs intérêts communs. » Il s’est opposé à une Poll Tax (taxe d’habitation forfaitaire NdT) et a fait valoir que tous les Afro-Américains d’Alabama devaient avoir le droit de vote.  Il mettait un point d’honneur à accueillir les Afro-Américains à ses meetings de campagne, leur serrant la main comme tout le monde. Et, alors même que la tempête de la réaction blanche enveloppait l’Alabama, ainsi que le reste du Sud, Folsom (qui avait été élu pour un second mandat en tant que gouverneur en 1954) en novembre 1955, non seulement invita le flamboyant membre afro-américain du Congrès de Harlem Adam Clayton Powell à la Statehouse, mais le fit prendre en limousine à l’aéroport et fut photographié dans le manoir du gouverneur en train de boire du scotch avec lui. Il a qualifié la résolution quasi unanime de l’assemblée législative de l’Alabama – déclarant que la décision de la Cour suprême de 1954 dans l’affaire Brown contre Board of Education (qui a jugé à l’unanimité que la ségrégation scolaire était inconstitutionnelle) était nulle et non avenue en Alabama – de « foutaises ». Bien entendu, je ne veux pas dire que Folsom était un militant des droits civiques ou un intégrationniste convaincu, mais simplement qu’il se situait bien en dehors du consensus Dixiecrat qui régissait la majeure partie de la politique du Sud à l’époque.

Alors, pourquoi l’Alabama – un État Dixiecrat pur et dur du Sud profond – a-t-il semblé pendant un temps être si différent ? Bien sûr, l’Alabama comptait sa part de Blancs de l’arrière-pays, qui s’irritaient de la domination de leur État par les Dixiecrates et leurs alliés, qui n’avaient que faire de la suprématie blanche. Nombre de ces régions s’étaient historiquement opposées aux propriétaires de plantations de la Black Belt. Elles s’étaient opposées à la sécession et avaient souvent combattu pour l’Union pendant la Guerre de sécession, soutenu les populistes dans les années 1890, et même voté pour le candidat socialiste Eugene Debs à la présidence en 1912 et 1920. Pourtant, cela ne les rendait pas uniques dans le Sud, et leur nombre en Alabama n’était pas particulièrement élevé par rapport aux autres États.

Ce qui rendait l’Alabama exceptionnel, c’est que dans les années 40, c’était l’Etat le plus syndiqué du Sud. Les effectifs syndicaux étaient passés d’environ 70 000 en 1933 à plus de 200 000 en 1945, soit plus de 25 % de la population active cette année-là. Pour mettre cela en perspective, le pourcentage de travailleurs syndiqués en Alabama en 1945 était plus élevé que celui existant dans n’importe quel État des États-Unis aujourd’hui. Le mouvement ouvrier de l’Alabama était centré sur la région de Birmingham, le fief des United Mine Workers, qui avaient déjà montré leur force en 1928 en prenant la tête d’une coalition qui a réussi à abolir le travail des prisonniers dans l’État. Les quelque 23 000 mineurs de charbon syndiqués de l’Alabama étaient clairement l’avant-garde du mouvement ouvrier, contribuant à l’organisation de tous les autres travailleurs de l’État dans les années 1930, y compris les sidérurgistes, les travailleurs du bois, les travailleurs du textile, les enseignants et même les directeurs d’école dans un comté.

Ils ont été rejoints par d’autres dans la région de Birmingham, notamment des sidérurgistes et des travailleurs des mines de métaux, par dizaines de milliers. Il y avait également des enclaves industrielles à travers l’État où les travailleurs du textile et d’autres usines étaient organisés, notamment à Gadsden et à Huntsville. Les travailleurs de la construction navale et ceux qui travaillaient pour la Tennessee Valley Authority, une entreprise fédérale située à Muscle Shoals, en Alabama, étaient pleinement organisés. Enfin, les débardeurs de l’Alabama – dont 95 % étaient noirs – étaient organisés, y compris ceux de Mobile, le plus grand port de l’Alabama. Dans les années 1930 et 1940, les zones syndiquées ont constamment soutenu des candidats plus libéraux, pro-travailleurs et non ségrégationnistes, tout en s’opposant aux Poll taxes[2]. Ainsi, le niveau élevé de syndicalisation en Alabama suggère le degré auquel une syndicalisation plus poussée de l’Alabama et du Sud dans son ensemble aurait pu transformer politiquement la région.

L’organisation de tous les travailleurs comme enjeu en Alabama

Les mineurs de charbon ne luttaient pas seulement pour eux-mêmes, mais avaient une vision large de leur rôle et de leurs responsabilités au sein du mouvement ouvrier. Cela était certainement évident dans les comtés miniers du nord de l’Alabama. Dans le Walker Country, juste au nord-ouest du Jefferson County (ce dernier contenant Birmingham), les mineurs de charbon, comme leurs confrères d’ailleurs, se sont pleinement organisés en 1933. Ils ont ensuite procédé à l’organisation des travailleurs de pratiquement toutes les autres industries et professions, from wall to wall (de mur à mur). Non seulement les mineurs de charbon, mais aussi les nombreux travailleurs du bois, les porteurs de bogues, les lavandières, les prédicateurs et les enseignants se sont tous syndiqués. Selon le Union News, le journal du CIO du comté de Walker, le comté était le comté le plus fortement syndiqué du pays, avec, du moins selon un rapport, même les directeurs d’école syndiqués. Ce qui était le cas dans le comté de Walker l’était également dans de nombreux autres comtés du nord de l’Alabama, où les mineurs de charbon étaient organisés. Les mineurs de charbon étaient également les plus fervents partisans de la Farmers Union, qui a réussi dans le nord de l’Alabama à syndiquer les métayers et les locataires noirs et blancs, non seulement dans le comté de Walker, mais aussi dans les comtés de Bibb, Tuscaloosa, Marion et Shelby.

Les mineurs de charbon d’Alabama ont montré la voie à tous les autres travailleurs et les ont soutenus dans leurs luttes. Les travailleurs du textile en Alabama ont été parmi les premiers à s’organiser dans le Sud. Parmi les travailleurs du textile du Sud, ils étaient à l’avant-garde des événements qui ont mené à la grève générale du textile de 1934, et de loin le plus fort contingent du Sud. Ils ont été renforcés par leur capacité à compter sur le soutien immédiat des plus de vingt-trois mille mineurs de charbon organisés dans l’Etat, et par un gouvernement d’Etat plus réticent que beaucoup d’autres, en particulier dans le Sud, à mobiliser ses pouvoirs répressifs pour soutenir les propriétaires des entreprises textiles, dont ils devaient peser la force politique contre celle de la main-d’œuvre fortement syndiquée.

Les travailleurs du Sud se sont organisés avec succès au cours des années 1930 et 1940 dans un grand nombre d’industries, y compris les mines de charbon et de métal, les débardeurs, l’automobile, la sidérurgie, le pétrole, l’abattage de la viande, les équipements agricoles et autres.  Le CIO consolide et étend ses gains dans un certain nombre d’importants centres industriels du Sud, notamment à Gadsden, en Alabama, à Memphis, au Tennessee, à la Nouvelle-Orléans, à Atlanta et à Laurel, Jackson et Natchez, dans le Mississippi. A Laurel, Mississippi, une ville de 30.000 habitants, le CIO comptait plus de 6.000 membres. À la fin de 1948, le Textile Workers Union a remporté une élection à la Laurel Textile Mill, la dernière grande usine non syndiquée de la ville. Cette victoire a eu lieu malgré le fait que le sénateur Theodore Bilbo et le représentant John Rankin, ouvertement suprématistes blancs, soient venus en ville spécifiquement pour faire campagne contre le CIO (Business Week 1948), ce qui (contrairement à la défaite de l’UAW chez Volkswagen à Chattanooga en 2014) n’a pas empêché les travailleurs blancs majoritaires de voter massivement pour le CIO.

Pourtant, les syndicats ont fini par être vaincus dans les deux plus grandes industries du Sud, le textile et le bois.  Dans d’autres endroits, leurs syndicats ont souvent dégénéré en organisations tièdes, ne parvenant pas à contester le statu quo raciste. Rien de tout cela n’était prédéterminé.

Le Sud aujourd’hui

L’économie du Sud a beaucoup changé depuis les années 1930 et 1940. Le charbon a pratiquement disparu et ne reviendra pas. La production textile a disparu. L’acier de base a également disparu, bien que certains types de fabrication d’acier subsistent. Pourtant, le Sud a un dynamisme économique bien plus grand qu’il ne l’a jamais eu. Il compte un grand nombre de villes économiquement vitales, dont Miami, Atlanta, Houston, Dallas, Austin, Charlotte, Memphis et bien d’autres. Il s’agit d’une arène en expansion pour la production automobile (surtout parmi les transplants étrangers) ainsi que d’un centre croissant pour la production de pièces automobiles. La production de pétrole et d’autres sources d’énergie est importante, tandis que de nouvelles industries, allant des élevages de poissons-chats et autres productions alimentaires à l’aérospatiale, ont vu le jour. Des centres logistiques au service de la nouvelle économie numérique sont situés dans de nombreuses grandes villes du sud. Les coupes budgétaires, en particulier dans les États dominés par les républicains, ont eu un tel impact sur les travailleurs du secteur public, notamment les enseignants, que des vagues de grèves militantes ont vu le jour.

Ainsi, les possibilités d’un nouveau soulèvement ouvrier dans le Sud semblent palpables, et les possibilités d’un leadership insurgé et plus radical ne sont pas inconcevables.

Michael Goldfield est professeur émérite de sciences politiques et actuellement chargé de recherche au Fraser Center for Workplace Issues de la Wayne State University.

traduction de l’anglais: Stéphen Bouquin & Donna Kesselman

 

[1]. Dans les États qui interdirent le Closed shop et le monopole syndical, il est permis aux salariés de refuser de payer des cotisations et de devenir membre du syndicat représentatif qui négocie la convention collective pour l’ensemble des salariés d’une entreprise. Voire Marie A. Ménard, in Les Mondes du Travail, n°28.

[2] Cet impôt était imposé dans certaines parties des États-Unis, notamment dans les Etats du Sud, dans le but de restreindre l’accès au vote aux pauvres, visant surtout les Noirs mais également les Amérindiens et aux Blancs d’origine étrangère. Le paiement de cet impôt était une condition préalable à l’inscription sur la liste électorale et donc à l’accès au suffrage.

 

La bataille de la logistique en Italie. Les syndicats de base face à la répression policière et les restructurations capitalistes

Les arrestations et les inculpations des syndicalistes de la logistique s’inscrivent dans le cadre du processus de restructuration du secteur et de la tentative de restriction du droit de grève.  Certains voudraient revenir à une époque antérieure au vingtième siècle.

Francesco Massimo et Alberto Violante *

25 juillet 2022

« Le capitaliste fait valoir son droit d’acheteur lorsqu’il s’efforce de prolonger cette journée autant qu’il le peut et de faire de deux jours un seul. D’autre part, la nature particulière de la marchandise vendue exige que sa consommation pour l’acheteur ne soit pas illimitée, et le travailleur fait valoir son droit de vendeur lorsqu’il veut limiter la journée de travail à une durée normalement déterminée. Il y a donc droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui régit l’échange de biens. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force ».

Karl Marx

« La justice n’est conçue pour rien d’autre que pour enregistrer sur un plan officiel, juridique et rituel ces contrôles qui sont essentiellement des contrôles de normalisation effectués par la police. La justice est au service de la police, historiquement et, de fait, institutionnellement aussi ».

Michel Foucault

Le 19 juillet à Piacenza, une opération de police ordonnée par le parquet de Piacenza a été lancée contre les syndicats indépendants Si Cobas et Usb. Ces deux syndicats de base sont parmi les plus actifs dans le secteur de la logistique en Italie, un secteur dont l’un de ses épicentres est précisément situé à Piacenza, et qui depuis 2011 a connu, dans cette même ville, quelques-uns des conflits syndicaux les plus importants pour améliorer les conditions de travail de milliers d’ouvriers magasiniers, souvent étrangers, toujours surexploités. Des conflits durs, nés dans des contextes d’exploitation extrême, de travail non déclaré, de violences et d’intimidations, d’évasion fiscale et de fraude aux cotisations à la sécurité sociale et d’infiltration mafieuse. Des conflits sociaux qui ont marqué la résurgence de la conflictualité en Italie et le rétablissement, au moins partiel, du droit du travail, du respect de la négociation collective et de l’amélioration substantielle des conditions de vie et de travail dans le secteur. Des conflits qui se sont traduits par des dizaines d’arrestations, de dénonciations et d’amendes ; des assauts sur les piquets de grève, tantôt par la police, tantôt par des escouades patronales ou des camionneurs incités à foncer sur les piquets de grève avec leurs véhicules. Ainsi, deux hommes ont été tués : Abd Elsalam Ahmed Eldanf, égyptien, 53 ans et cinq enfants, écrasé et tué par un chauffeur de camion devant les portes de GLS à Piacenza en septembre 2016, alors qu’il était en grève ; Adil Belakhdim, marocain, 37 ans, assassiné devant l’entrepôt Lidl de Novara en juin 2021, alors qu’il était en grève. Justice n’a pas encore été rendue pour eux. Les procureurs ont d’autres priorités.

Une approche judiciaire du syndicalisme

Mardi, une assignation à résidence a été signifiée à six militants syndicaux, quatre membres des Si Cobas et deux d’Usb, et une interdiction de séjour et une obligation de se présenter devant les autorités pour deux autres militants d’Usb. Huit suspects font face à des accusations graves et infamantes : 150 chefs d’accusation, dont l’association de malfaiteurs pour commettre diverses infractions, telles que des violences privées, la résistance et la violence à l’égard d’un fonctionnaire, le sabotage et l’interruption d’un service public. Les mesures de précaution reposent sur un dossier de 350 pages, résultat d’une enquête qui a débuté en 2016 et qui a été principalement menée par le Digos, le bureau des dossiers politiques au sein des commissariats de police. La presse locale et nationale s’est fait l’écho de l’opération.

Selon l’instruction, les suspects auraient organisé des grèves et des actions collectives non pas dans le but de protéger et d’améliorer les conditions de vie et de travail, mais au profit de leurs organisations respectives :

« Ils organisaient des blocages de marchandises en dehors de tout conflit syndical physiologique (sic !) afin d’augmenter le nombre d’adhérents. Un épisode de blocage de marchandises dans une entreprise est emblématique : soudain, l’un des dirigeants de Si Cobas, pour des raisons de grief personnel subi par une autre entreprise, détourne un bus de travailleurs pour faire du piquetage dans cette autre entreprise. Ce qui ressort des interceptions, c’est que les intérêts des travailleurs sont progressivement dépréciés et que l’on tente de faire avancer les positions de son propre syndicat, au moyen d’une agressivité et d’une violence privée qui perturbe l’activité des centres de logistique. »

Et même d’enrichir indûment certains de ses membres :

« Nous avons prouvé que ces syndicalistes agissaient pour leur profit personnel […] Nous avons une interception de communication téléphonique dans laquelle deux exposants parlent du syndicat comme d’un “distributeur automatique de billets et pour cela ils pouvaient faire des histoires à son sujet”. Ceci est l’environnement dans lequel ces agissements ont eu lieu ce qui nous conduit à croire qu’ils ne répondaient pas aux intérêts des travailleurs mais plutôt de certains des dirigeants syndicaux. J’insiste à nouveau sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une opération contre les syndicats de base, mais contre quelqu’un qui appartient à ces syndicats et qui a mobilisé le syndicat de manière privative comme sa chose. »

Il s’agit là d’une accusation que nous pourrions désormais qualifier de « typique », qui vise à délégitimer l’activité conflictuelle des syndicats à partir d’écoutes et de documentation décontextualisées. Cette singulière philosophie policière du syndicalisme ressort explicitement de la note de la préfecture de police de Piacenza :

« Derrière les nombreuses actions de piquets et de protestation visant ostensiblement à protéger les droits des travailleurs, se cachaient des actions criminelles visant à accroître à la fois le degré de conflictualité avec l’employeur et vis-à-vis d’autres syndicats, afin d’augmenter le poids spécifique des représentants syndicaux au sein du secteur de la logistique pour obtenir des avantages allant au-delà des droits syndicaux apparemment protégés. Les bénéfices économiques obtenus servent également à la direction de l’organisation, non seulement pour un gain personnel direct, mais aussi pour alimenter les revenus intermédiaires des délégués, à maintenir sur la liste de paie du système, avec la perspective d’une « carrière ». Les multinationales ou les employeurs individuels ont été soumis à un chantage exaspérant ce qui les a contraints d’accepter les exigences économiques qui leur étaient imposées. »

En d’autres termes, le rapport du ministère public décrit prosaïquement – on dirait même sociologiquement – le fonctionnement réel de tout syndicat, sous toutes les latitudes, à l’exception peut-être des syndicats domestiqués dans les régimes autoritaires et post-démocratiques. Le fait qu’un syndicat organise un conflit collectif est un crime. Le fait qu’un syndicat se finance lui-même pour mener à bien ses activités est un crime. Le fait qu’un syndicat gagne un conflit et arrache de meilleures conditions de travail et de vie à une multinationale est le crime des crimes. Que reste-t-il à faire pour un syndicat s’il ne peut pas remplir exactement cette fonction ? Supprimer les grèves, ne pas avoir d’argent, et pas de caisses de grève. Et, surtout, toujours négocier des conditions de travail au rabais, pour ne pas pénaliser les multinationales.

Ce n’est pas la première fois que les autorités judiciaires et policières s’octroient la prérogative d’établir ce qui est légitime ou illégitime pour un syndicat. L’année dernière, toujours à Piacenza, le parquet était intervenu directement dans le conflit concernant la fermeture de l’entrepôt de FedEx-Tnt. Alors que les syndicats de base protestaient contre la fermeture de l’établissement, le ministère public avait placé deux militants de Si Cobas en état d’arrestation, sous l’accusation de lésions corporelles aggravées, de violences privées et d’occupation de terrain public. Mais il y a aussi davantage : la thèse du procureur était que les modes d’action du syndicat conflictuel étaient censurables et les syndicalistes méritaient d’être arrêtés, tandis que d’autres modes d’action, définis comme « loyaux », en particulier ceux du syndicat « modéré » CISL, étaient explicitement indiqués par le parquet comme les seules légitimes. En outre, le ministère public est allé jusqu’à dire que, d’après les fiches de paie observées, les salaires étaient déjà « décents » et qu’il n’y avait donc aucune raison valable de protester. Les enquêteurs n’ont pas tenu compte du fait que les revendications du syndicat de base étaient soutenues par l’inspection du travail et qu’un accord avait déjà été signé à la préfecture, puis piétiné par FedEx. Pour le ministère public, il y a un bon et un mauvais syndicat, et les magistrats considéraient comme leur tâche de réprimer les seconds, de soutenir les premiers et de servir de bouclier aux profits des multinationales. Quelques semaines plus tard, le tribunal de réexamen de l’accusation (agissant comme un tribunal de recours) de Bologne a partiellement démantelé le théorème de l’accusation, libérant les deux syndicalistes. Le dossier n’a toutefois pas été clôturé.

Un autre épisode frappant concerne la ville de Modène, centre de l’industrie de la viande, un secteur qui repose également sur des chaînes de contrats et l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée. Entre 2016 et 2017, certaines entreprises clés au centre des systèmes d’exploitation, comme le groupe Levoni et Italpizza, ont été impliquées dans une série de grèves organisées par Si Cobas. Face à une chaîne d’exploitation dont les victimes sont des travailleuses et des travailleurs, au lieu de réprimer la surexploitation, les autorités ont réprimé les grévistes : entre 2018 et 2020, dans la seule province de Modène, 481 procédures pénales ont été ouvertes contre des travailleuses et des travailleurs pour des faits liés à l’activité syndicale. Toujours à Modène, une opération particulièrement alarmante a été menée contre le porte-parole national de Si Cobas, Aldo Milani, arrêté en 2017 pour « extorsion aggravée et continue » alors qu’il exerçait simplement son activité syndicale, à savoir négocier de meilleures conditions de travail par la mobilisation collective. Sur la base d’un acte d’accusation comportant de nombreuses zones d’ombre, Milani a été jugé mais, finalement, acquitté en appel en 2019. Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes de répression judiciaire qui ont impliqué Si Cobas et d’autres syndicats de base, de Adl Cobas à Usb.

Les particularités des relations professionnelles dans la logistique

Ces opérations judiciaires font partie d’un ensemble plus vaste, qui mérite d’être analysé dans ses traits saillants, afin de ne pas être victime de mystifications faciles ou de simples positions identitaires.

Premier élément : les luttes dans le domaine de la logistique se déroulent dans un secteur avec une valeur ajoutée relativement faible par rapport au capital immobilisé et une forte intensité de main-d’œuvre. Ces dernières années, il a été un terrain d’investissement idéal pour le blanchiment de capitaux d’origine illicite. Les anciennes coopératives de transport (qu’on appelle « Facchini » en Italie) ont été remplacées par des structures qui existent juste assez longtemps pour être exemptées des contrôles – il y a une période de discrétion garanti par le code civil aux coopératives nouvellement créées). Puis elles sont dissoutes et leurs bilans sombrent dans l’oubli avec leurs secrets de fraude et d’évasion fiscales, comme en témoigne l’enquête dite « Miliardo » menée par la Guardia di Finanza pour le compte du parquet de Rome. L’opacité dans la gestion financière et les formes d’exploitation du travail ont donné à ces coopératives l’avantage concurrentiel qui les a rendues si répandues dans le secteur.

Deuxième élément : les coopératives ne sont qu’un maillon de la chaîne, le plus bas. Au sommet de la pyramide se trouvent les donneurs d’ordre : les grands groupes nationaux et multinationaux de la grande distribution, de la messagerie ou de l’agroalimentaire. Ces grandes marques externalisent leurs opérations de manutention et de livraison à des coopératives et des consortiums de coopératives (plus récemment des Srl et même des agences temporaires peut-être créées par les coopératives elles-mêmes). Ce sont ces grands groupes monopolistiques qui dictent les tarifs des contrats, réduisant à tel point les marges que les conditions tarifaires deviennent incompatibles avec le respect des conventions collectives du secteur (quand il ne s’agit pas de conventions collectives « pirates », soit des contrats signés par des organisations syndicales complaisantes afin d’alimenter le dumping).

Troisième élément : le caractère saisonnier et la précarité du travail. La logistique est un secteur qui comporte une forte composante de saisonnalité et d’intermittence dans les volumes de production. Dans le paradigme du « juste à temps », les volumes de manutention suivent la volatilité de la demande, et cette volatilité mine la stabilité de l’emploi des porteurs. Cela génère non seulement de l’incertitude et une discontinuité dans les carrières, mais représente également une arme de chantage que les patrons des coopératives utilisent pour discipliner la main-d’œuvre : « Oubliez d’être rappelé au travail si vous criez au scandale et si vous parlez de droits et de syndicats ».

Dans ce contexte, à partir des années 2010, émerge un type de syndicalisme alternatif à celui, pacifié et concerté, des grandes organisations syndicales – qui, par ailleurs, ne s’étaient pas, jusqu’alors, posées le problème de la représentation de ces segments exploités de la force de travail. Le syndicalisme de base a retrouvé des formes de lutte efficaces qui avaient été oubliées par le syndicalisme majoritaire de l’après-93 et, grâce à des blocages et des grèves simultanés sur plusieurs point sensibles des chaines de distribution, a réussi à mettre en échec les patrons de la logistique.

Le syndicalisme de base (même si sous ce terme on indique des organisations aux nuances différentes) présente un certain nombre de paradoxes. La première est que, bien qu’ils ne signent pas la convention collective concernée, ils deviennent le garant du respect de celle-ci. Même, lorsque cela est possible (notamment dans le sous-secteur plus riche de la logistique de livraison), les syndicats de base est également signataire de véritables accords nationaux d’intégration, avec des conditions meilleures que celles prévues dans les Convention collective. Des accords qui sont également signés par les multinationales et les associations patronales sectorielles et qui sont ensuite appliqués dans les différents entrepôts. Ce sont ces contrats, dont le dernier a été signé en juin, qui font l’objet de critiques de la part du parquet de Piacenza.

Le deuxième paradoxe c’est qu’il s’agit d’un syndicalisme de classe, interprofessionnel mais qui est concentré dans la logistique. C’est précisément ici que s’accumulent les plus grandes contradictions de la chaîne d’approvisionnement ; c’est aussi le point le plus sensible de la logique organisationnelle du juste-à-temps qui guide les chaînes logistiques.

La troisième est que les associations patronales entretiennent une relation ambiguë et déstructurée avec le syndicalisme de base : lorsqu’elles y sont contraintes, elles reconnaissent le syndicat mais, dès qu’elles en ont l’occasion, elles tentent de le réprimer, par exemple en licenciant la main-d’œuvre syndiquée et en essayant de la remplacer par des travailleurs isolés et soumis au chantage.

Ces contradictions s’ajoutent à la précarité particulière de la main-d’œuvre migrante, en raison de l’accès restreint aux droits de citoyenneté et du caractère saisonnier du secteur. Dans cette situation de précarité et de dérégulation, le syndicat de base cherche à protéger les conditions salariales et la continuité de l’emploi au cas par cas, en fonction du rapport de force. Lorsque les conditions le permettent, le syndicat tente de contrôler l’accès au marché du travail, notamment en négociant avec les patrons des mécanismes de recrutement fondés sur des critères « objectifs », tels que l’ancienneté. Il s’agit de soustraire le contrôle du recrutement à l’arbitraire de l’entreprise, afin de protéger la solidarité entre les travailleurs. Cette configuration est très proche des traditions syndicales étatsunien, basé sur les mécanismes de closed shop et du union shop (ce qui équivaut au contrôle syndical sur l’embauche, NDT), et ce n’est pas une coïncidence. Ces dispositifs s’avèrent les seuls efficaces lorsque la déréglementation et la concurrence à la baisse font exploser les formes classiques de négociation et de représentation.

A la lumière de ce qui précède, toutes les limites du formalisme juridique du parquet de Piacenza apparaissent. A l’opposé de l’approche du procureur, il serait nécessaire d’adopter une approche substantive de l’interprétation de la dynamique syndicale. L’idée que, face à des violations flagrantes de la réglementation – et à l’inaction des appareils administratifs et sociaux visant à s’y opposer – la dynamique du syndicalisme ne devrait se déployer qu’à travers la présentation de procédures et selon les délais des tribunaux du travail, amplifie, au lieu de la rééquilibrer, l’asymétrie entre les parties patronale et salariale, qui est reconnue dans le droit du travail tant national qu’international : les blocages et les piquets de grève sont des actions coessentielles qui justifient l’exercice immédiat d’un droit et l’effectivité de ses conséquences.

Les conflits syndicaux ne se déroulent pas dans un vide absolu, mais dans le cadre de relations qui contraignent les acteurs à certains choix et stratégies. Par exemple, la stratégie de faire recours, dans un conflit sur un lieu de travail où l’on est plus faible, le soutien et la solidarité de membres du syndicat d’autres lieux de travail (ou de militants solidaires du conflit), permet de ne pas abandonner les lieux de travail plus petits, où le syndicat est moins capable de négocier. En Italie, les grèves ont arrêté de faire objet d’interdiction explicite pour la première fois en 1889 avec l’introduction du code Zanardelli, qui stipulait toutefois à l’article 165 : « Quiconque, par la violence ou la menace, restreint ou entrave de quelque manière que ce soit la liberté de l’industrie ou du commerce, est puni d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt mois et d’une amende de cent à trois mille lires ». L’interprétation large de la notion de « violence ou menace » devient donc cruciale. le fait de présenter un courriel d’un syndicaliste dans lequel les raisons de l’agitation syndicale sont longuement expliquées, comme preuve d’extorsion est le résultat d’une interprétation radicalement conservatrice du phénomène syndical.

La logistique italienne entre répression, re-régulation et restructuration

Cela nous rappelle la nécessité de mettre en relation la stratégie répressive des appareils d’État en parallèle avec la dynamique réelle du conflit social tel qu’il se déroule dans le tissu productif. La perspective d’avenir, dans ce sens, s’articule sur trois niveaux.

Tout d’abord, une dialectique qui se consolide entre deux pôles. D’une part, les grandes entreprises multinationales, dont certaines s’apprêtent à gérer elles-mêmes des hubs, en internalisant partiellement les services d’entreposage tant qu’elles parviennent – même de manière grossière, comme cela s’est produit à Peschiera Borromeo, où Fedex a utilisé des vigiles privés pour battre les travailleurs – à purger le personnel de la présence des syndicats de base. De l’autre, la réalité fragmentée des petits et moyens opérateurs qui doivent maintenir un modèle patronal précis de compression des coûts vers le bas, fondé sur l’exploitation brutale de la main-d’œuvre.

Deuxièmement, les interventions réglementaires de l’État semblent intervenir dans cette dialectique à partir des demandes directes des lobbies entrepreneuriaux, en déréglementant l’activité tout en donnant des latitudes aux derniers maillons de la chaîne – qui en plus d’être la base sociale des forces de droite, sont ceux qui ont été le plus secoués par ce cycle de luttes, coincés qu’ils sont entre les revendications des travailleurs et la dépendance à une structure de coûts décidée par l’oligopole des grands transporteurs. C’est pourquoi Assologistica – comme le rapportait il y a quelques jours le journal Domani – est intervenue pour rédiger un amendement au DL 36/2022 qui, pour les seules entreprises du secteur, modifie les règles du code civil en matière de contrats. Grâce à cette règle, les comportements illégaux dans la fourniture de services logistiques pourraient redevenir attractifs – même pour les grandes enseignes de transport de colis ou de la grande distribution qui ré-internalisent ou régulent plus clairement la chaîne d’approvisionnement – car, selon la nouvelle loi, personne ne sera solidairement responsable des infractions commises par les sociétés contractantes telles que les coopératives et les sociétés anonymes.

Enfin, la répression, qui vise à interdire et à empêcher de manière disproportionnée toute forme de protestation qui bloquerait ce possible retour à l’exploitation sauvage dans ce secteur, finissant toutefois par peser non seulement sur la logistique, mais sur l’ensemble de la pratique syndicale. L’article 23 du décret Salvini de 2018, qui a re-pénalisé le délit de blocage routier dans l’intention de pousser les procureurs à infliger des sanctions aux participants des piquets logistiques, a également été utilisé par le parquet de Syracuse pour les manifestations devant la raffinerie Lukoil en 2018.

C’est en tenant compte de ces trois niveaux d’analyse qu’il est possible de saisir la portée des arrestations du 21 juillet 2022. Des arrestations qui s’inscrivent dans un processus de restructuration du secteur logistique et des tentatives de plus en plus fortes d’imposer une re-réglementation plutôt qu’une simple déréglementation : restrictions du droit de grève et des formes de représentation collective, laisser-faire des entreprises, restructuration du secteur. Une dynamique destinée à faire reculer le monde du travail : du Statut des travailleurs au Statut Albertin (faisant référence au règne de Charles-Albert de Savoie où l’Etat de droit était entièrement au service des classes dominantes, NDT).

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Article publié par Jacobin Italia

Traduction par Francesco Massimo et Stephen Bouquin

* Francesco Massimo est chercheur à Science Po Paris ; Alberto Violante est sociologue et militant syndical, représentant syndical à l’Istat (Institut national des études statistiques), Rome.

 

Références bibliographiques

Massimo, Francesco S.. « Des coopératives au syndicalisme de base : la citoyenneté industrielle dans le secteur de la logistique en Italie (1990-2015) », in Critique internationale, vol. 87, no. 2, 2020, pp. 57-78.

Benvegnù, Carlotta, et Lucas Tranchant. « Warehousing consent? Mobilité de la main-d’œuvre et stratégies syndicales au principe d’une conflictualité différenciée dans les entrepôts italiens et français », in Travail et emploi, vol. 162, no. 3, 2020, pp. 47-69.

Les émotions et la morale dans l’étude des relations professionnelles

Retour sur quelques interventions du Colloque CR25 de l’AISLF– Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme, qui s’est tenu à l’Université de Mons (Belgique) du 23 au 25 mai 2022.

Nicola Cianferoni [1]

Parmi les nombreux Comités de recherche (CR) et Groupes de travail (GT) qui constituent les axes thématiques de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), le CR 25 « Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme » s’est réuni en colloque à l’Université de Mons du 23 au 25 mai 2022. La fin de la phase aiguë de la pandémie a offert une belle opportunité pour retrouver des échanges en présentiel autour de cette thématique en attendant le prochain congrès de l’AISLF à Ottawa (Canada) du 8 au 12 juillet 2024. Les organisatrices et organisateurs ont choisi de reprendre thème du dernier congrès de 2021 (la société morale) et de le décliner comme suit : « Emotions, épreuves, morale : une nouvelle cartographie pour l’analyse des relations professionnelles ? ». Ainsi que l’indique l’appel à communications, si les sociologues des relations professionnelles s’intéressent de longue date aux valeurs et aux dimensions normatives que les acteurs concernés accordent à leur travail, les transformations en cours de l’emploi sont d’une profondeur telle qu’elles bouleversent désormais la nature et le contenu des normes sociales. C’est la raison pour laquelle les animatrices et animateurs du CR 25 s’interrogent sur la manière dont l’expérience au/du travail, et les revendications sociales qui lui sont liées, empruntent aujourd’hui au registre moral et modifient le rapport subjectif au travail.

Le mouvement des Gilets Jaunes qui a secoué la France en 2018-19 a rendu d’autant plus actuelles ces interrogations. Il confirme la nécessité (si ce n’est l’urgence) de développer des outils de compréhension et d’analyse adaptés à la prise en compte de ces nouveaux phénomènes sociaux qui sont inédits par rapport à leur forme et leur contenu. Les grilles d’analyse traditionnelles, basées sur l’entreprise comme lieu central de la conflictualité ouvrière et du syndicalisme, sont désormais devenues partiellement inopérantes. Jean-Michel Denis, membre du comité organisateur du CR 25, a rappelé lors de l’ouverture du colloque que la dimension émotionnelle et morale est constitutive des faits sociaux et donc aussi des relations professionnelles. Le mouvement des Gilets Jaunes a eu précisément le mérite de placer la dimension morale au centre de la question sociale. Pour lui, l’interrogation des catégories d’analyse traditionnelles nécessite la prise en compte des émotions, ce qui peut déboucher sur l’élaboration d’une nouvelle cartographie des relations professionnelles.

L’appel à communication sollicitait des contributions autour de trois axes. Le premier est celui de l’évolution des discours et des représentations des acteurs des relations professionnelles, qu’ils soient traditionnels (syndicats, patronats, États) ou émergents (collectifs plus ou moins auto-organisés d’auto-entrepreneurs, travailleuses et travailleurs des plateformes, groupes d’expression réunis autour d’un appel relayé par les réseaux sociaux, etc.). La deuxième interroge le rôle des normes morales et juridiques qui encadrent le travail et permettent la régulation des relations professionnelles, ce au moment où l’Organisation internationale du travail (OIT) vient de célébrer son centième anniversaire en 2019. La troisième invite enfin à discuter la place des valeurs et de la morale dans l’action collective, y compris lorsque celle-ci donne une place centrale au travail tout en restant à l’écart des organisations représentatives traditionnelles et des entreprises. Il nous paraît difficile de rattacher les contributions dans l’un des trois axes, parce que les sujets abordés permettent souvent de discuter plusieurs thématiques à la fois. Nous allons donc revenir brièvement sur quelques-unes des contributions qui ont attiré notre attention. La sélection est très restrictive. La liste complète des intervenant·e·s se trouve en ligne sur le site internet du colloque : https://web.umons.ac.be/fr/evenements/cr25/

Commençons avec les conférences plénières dont le format plus long a permis aux intervenant·e·s de disposer de plus de temps pour développer un sujet et le soumettre à la discussion. Antoine Bonnemain est intervenu sur le thème : « Instituer le conflit sur la qualité du travail dans l’organisation : un ressort pour le développement des relations professionnelles ? » En se basant sur les travaux récemment publiés dans un livre [2], il a exposé les résultats d’une étude menée auprès du service de propreté de la Ville de Lille. Les chercheurs observent que l’entreprise est traversée par deux conflits latents, l’un « classique » entre capital et travail, l’autre ayant pour objet la qualité du travail et impliquant les valeurs et la morale dans sa définition. Ces deux conflits sont indirectement liés et la prise en compte d’un seul peut amener au refoulement de l’autre avec des conséquences délétères. Il est courant que des décisions managériales soient prises ou que des revendications soient portées par les syndicats sans considérer la qualité du travail. La non-prise en compte de la réalité quotidienne des travailleuses et travailleurs peut conduire à une exacerbation de la conflictualité et à des risques accrus pour leur santé. Pour le chercheur, tout cela pose la question du droit dont disposent les travailleuses et travailleurs dans la définition de leurs conditions de travail.

Une autre conférence plénière a été donnée par Marc Loriol. Le chercheur a discuté le rôle des normes morales et les enjeux qu’elles soulèvent dans la régulation des relations professionnelles. C’est le cas lorsque la dimension relationnelle, présente dans beaucoup d’emplois féminins (soins à la personne, hôtesses de l’air, etc.), est une caractéristique fondamentale du travail sans toutefois être reconnue et rémunérée « en tant que telle ». La dimension émotionnelle fournit un autre exemple : si elle vue d’abord comme un facteur de risque (en témoigne le rapport du Collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, publié sous le titre Les facteurs psychosociaux de risque au travail aux éditions Octarès en 2018), le management interprète la gestion des émotions comme faisant partie des compétences individuelles que chacun·e doit être à même de gérer.

Les interventions étaient bien plus nombreuses dans les ateliers. Relevons tout d’abord celle intitulée « Analyser le travail hors les murs de l’entreprise. Construction de catégories morales du travail en formation à l’Union Syndicale Solidaires (USS) », dans laquelle Lina Cardenas revient sur un syndicalisme consistant à prendre en compte le travail réel, c’est-à-dire à interroger l’organisation du travail, ce qui est l’expression d’une volonté consistant à élaborer des revendications en puisant dans la pratique des travailleuses et travailleurs. Cette approche avait été développée par la Confédération française démocratique du travail (CFDT) entre 1968 – 1978 avant d’être reprise aujourd’hui reprise par l’l’Union Syndicale Solidaires (USS). Si elle apparaît comme étant très radicale parce qu’elle interroge l’organisation du travail qui est une prérogative de l’employeur, elle est aussi conservatrice du fait qu’elle implique une acceptation du « cadre » existant, à savoir un lien de subordination qui s’inscrit dans des rapports sociaux de classes.

Une autre contribution qui a attiré notre attention est celle de Clara Lucas. Intitulée « Gilets Jaunes, quel est votre métier ? La place du travail dans l’économie morale jaune », la chercheuse interroge le rapport que les nouvelles formes de contestation entretiennent avec le syndicalisme lorsqu’elles portent des revendications sur le travail en dehors des entreprises et des instances représentatives des salarié·e·s. La chercheuse a expliqué comment les Gilets Jaunes se sont construits en dehors des organisations syndicales en distinguant plusieurs postures critiques par rapport au syndicalisme. Si la prise en compte de la dimension subjective et morale permet de comprendre sa radicalité, l’adoption d’une approche analytique basée uniquement sur ces aspects tendrait à renfermer le mouvement dans sa dimension émotionnelle, La diversité des expériences que caractérisent ce mouvement ne pourrait alors pas être pris entièrement en considération.

Un autre regard sur des mobilisations ayant comme thème les conditions de travail sans passer par les organisations syndicales traditionnelles a été proposé par Aris Martinelli dans une intervention intitulée : « L’économie morale du transport routier en Suisse : discours et pratiques d’une communauté de travail face aux restructurations du marché » (qu’il a rédigé avec Patrick Ischer et Nicole Weber). Cette contribution a permis de discuter l’impact indirect des politiques de libéralisation du transport routier sur les conditions de travail des camionneuses et camionneurs. En effet, bien qu’une loi anti-cabotage soit en vigueur (interdisant les transports effectués à l’intérieur d’un pays avec des véhicules qui sont immatriculés à l’étranger), la concurrence internationale est ressentie par les transporteurs suisses au niveau des tarifs des prestations et des conditions de travail. Pour le chercheur, l’existence d’une économie morale au sein de cette communauté professionnelle représente un levier important dans la mobilisation visant à protéger le marché intérieur et à le préserver des concurrents étrangers.

La dimension émotionnelle de la conflictualité a été enfin discutée par Jean Vandewattyne dans son intervention intitulée : « Vers une reconnaissance des grèves émotionnelles ? Le cas des chemins de fer belges ». Le chercheur interroge l’efficacité d’un accord social de 2013 sur les nouvelles procédures visant à éviter et encadrer les grèves spontanées lorsque la composante émotionnelle constitue un levier central de la mobilisation. Il constate que le flou entourant la définition des émotions conduit cet accord à un échec. La reconnaissance du caractère émotionnel d’une grève spontanée est pourtant nécessaire pour qu’elle ne soit pas considérée comme relevant d’une absence injustifiée. Le thème de la conflictualité sociale en Belgique a par ailleurs fait l’objet d’une table ronde présidée par Jean Faniel, où sont intervenus deux syndicalistes : Fabrice Eeklaer pour la Confédération des Syndicats chrétiens (SC) et Jean-François Tamellini pour la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) Wallonne.

Les diverses contributions de ce colloque ont montré que la prise en compte de la dimension subjective du travail – par rapport à sa qualité, à son caractère émotionnel ou moral – apporte des clefs de lecture indispensables pour comprendre les relations professionnelles. Si cette dimension subjective n’est pas une nouveauté en tant que telle, comme en témoignent les nombreuses références de la part des chercheuses et chercheurs aux travaux de E.P. Thompson [3], elle peut être analysée aujourd’hui sous des formes plus contemporaines que ce soit dans les « communautés de travail » ou sur les ronds-points. Quelques points abordés dans la discussion restent toutefois en suspens et pourraient être mis à l’ordre du jour lors des échanges futurs. Mentionnons par exemple de l’articulation entre émotion et raison. Faut-il les opposer ? Ou doit-on considérer que l’un ne peut pas être compris sans l’autre ? L’élaboration d’une nouvelle cartographie des relations professionnelles est, elle aussi, un chantier en friche. Si les échanges du colloque ont permis de poser quelques jalons, notamment en interrogeant le rôle des organisations représentatives non-traditionnelles dans les relations professionnelles, les questions posées par l’affaiblissement structurel du mouvement syndical à l’échelle internationale n’ont pas été soulevées. La prise en compte de ces différents aspects pourrait à nos yeux renforcer ultérieurement les échanges autour du CR 25 lors du prochain congrès de l’AISLF.

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[1] Membre du comité scientifique du Colloque CR25 – Sociologie des relations professionnelles et du syndicalisme.

[2] Yves Clot, Jean-Yves Bonnefond, Antoine Bonnemain et Mylene Zittoun (2021), Le prix du travail bien fait. La coopération conflictuelle dans les organisations, Paris : La Découverte.

[3] Dans ses travaux, E.P. Thompson forge le concept d’économie morale pour décrire la résistance des communautés paysannes contre la libéralisation du commerce des grains à la fin de l’Ancien Régime.

Dominations plurielles au travail, conflictualités et action syndicale – AAA numéro 32

Coordination dossier n° 32 : Rachid Bouchareb (UMR 7217 CRESPPA), Saphia Doumenc (UMR 5206 Triangle Lyon 2), Claire Flécher (Institut d’études du Travail, Lyon, Centre Max Weber)

Le dossier du numéro 32 ambitionne de faire dialoguer ensemble une série de travaux attentifs à l’impact des différents marqueurs de division sociale (de classe, de race, de genre mais également d’âge, de génération, de handicap, d’orientation sexuelle, etc.) sur la genèse et le déroulement de formes diverses de conflictualités dans la sphère professionnelle. Ces dernières peuvent avoir pour enjeu la dénonciation d’injustices ou des inégalités de traitement sans nécessairement se définir comme discriminatoire. Comment l’imbrication de plusieurs rapports sociaux recompose-t-elle la domination inhérente au rapport salarial, et, fait-elle émerger des formes de contestation individuelles et/ou collectives ?

Cet appel constitue une double invitation, d’abord à destination des chercheurs et des chercheuses investi.es dans des approches intersectionnelles[1], à questionner leurs travaux, voire à effectuer une revisite de terrain à l’aune, spécifiquement, des formes de conflictualité au travail. Une invitation également faite aux sociologues du travail, du syndicalisme, à prêter une attention particulière aux conditions de possibilité des conflictualités au regard des articulations des différents rapports sociaux dans lesquels sont pris les travailleur.euses.

Le spectre de ces conflictualités adopté ici se veut délibérément large : des résistances informelles (Bouquin, 2008), notamment aux humiliations silencieuses (Jounin, 2008) aux formes plus institutionnalisées d’organisation collective (syndicats, collectifs autonomes, etc.), nous souhaitons donner à voir comment la reconnaissance de rapports sociaux complexes vient renouveler les formes de contestation au travail. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que, ailleurs, dans les luttes sociales, la construction d’un cadre commun de lutte contre les discriminations fait son chemin[2]. Ce dernier se construit en référence aux luttes déployées dans le contexte anglo-saxon dès le milieu du XXème siècle, mais est aussi impulsé par un nouveau cadre juridique de non-discrimination, porté au niveau européen (Fassin, 2002). La construction de ce cadre se traduit par une certaine circulation des savoirs et savoir-faire militants entre luttes menées contre le racisme, le sexisme, l’âgisme, ou encore le validisme (Rennes, 2020 ; Masson, 2013 ; Revillard, 2020), permettant ainsi le renouvellement des argumentaires et des formes de conflictualité (Bouchareb, 2011).

Mais qu’en est-il dans les sphères du travail ? Dans quelle mesure celles-ci s’inspirent-elles de mouvements situés hors de la sphère du travail ? Car si les liens entre organisations syndicales et mouvements sociaux dits « intersectionnels » restent peu visibles, nombreuses sont les luttes du travail articulant plusieurs dimensions sociales (territoriale, ethnique, professionnelle…). Dans une actualité très récente, on peut par exemple citer les grèves des femmes de ménage (Nizzoli, 2015 ; Doumenc, 2021), les mobilisations de coursiers à vélo (Jan, 2018), les grèves pour la reconnaissance du caractère systémique des discriminations raciales dans le BTP. A l’international aussi, de nombreux travaux pointent les différents leviers d’action à disposition des populations précaires, que ce soient à travers les luttes des travailleurs sans-papiers (Soumahoro, 2022), des salariés de Walmart (Hocquelet, 2014) ou le mouvement Justice for Janitors à Los Angeles (Kesselman, Sauviat, 2017), des salarié·es de la logistique en Italie (Benvegnu et Tranchant, 2020) ou encore celles des travailleurs saisonniers de l’agro-industrie en Espagne (Hellio, 2008). Toutes ces luttes mettent sur le devant de la scène des travailleurs et des travailleuses articulant plusieurs propriétés sources de discriminations qui participent de leur assignation à des places subalternes. Ces mobilisations interrogent également la manière dont les syndicats renouvellent leurs moyens de lutte – par le répertoire juridique (Chappe, 2019) ou l’organizing en se connectant à de nouveaux mouvements sociaux (Thomas, 2016) – et leurs revendications. Car si le statut de travailleurs semble primer par-delà toute distinction de statut ou d’identité (comme dans la lutte des travailleurs sans-papiers en France (Baron et al., 2011)), force est de constater que certaines luttes mettent au cœur de leurs revendications des préoccupations variables et spécifiques aux travailleurs concerné·es (comme l’installation de salles de prière sur le lieu de travail par exemple (Gay, 2021)).

Ce numéro propose de prêter attention à la manière dont l’ensemble de ces rapports sociaux de pouvoirs s’articulent dans les luttes au travail, en s’intéressant en priorité aux pratiques, et à la manière dont un cadre commun de lutte contre les discriminations « infuse » les conflictualités au travail, menées par ou à côté des organisations syndicales. Au-delà d’un état des lieux, nous souhaitons ainsi interroger la signification de ces évolutions.

Les interrogations pourront prendre plusieurs directions (non exhaustives).

  • Un premier ensemble de question pourra porter sur les liens dynamiques entre assignation à des positions minorisées dans l’espace de travail et les possibilités de leur contestation. La progression et le renouvellement de la part des emplois non-qualifiés dans les services ou la gig economy notamment depuis une trentaine d’année et, à l’inverse, l’accroissement des emplois très qualifiés exacerbe un mouvement de polarisation. Les interactions ou précisément l’absence d’interactions, encouragées par le recours massif à l’externalisation, entre salarié.es qualifié.es d’un côté et les travailleur.euses disqualifiés de l’autre, segmentés selon les nationalités, le genre et la classe sociale n’encouragent-t-elles pas l’apparition de sentiment d’injustice ? En outre l’imposition de conditions de travail plus dégradées, en dehors du droit du travail, conduit-elle à faire émerger des résistances pouvant prendre la forme d’une opposition commune ? Le fait de partager au travail bien plus qu’une série de tâches prescrites, mais également des propriétés sociales analogues permet-il de nourrir des « visions du mondes » similaires et, en cas de moment conflictuel, de fournir un socle commun de revendications (Kergoat, 2009 ; Beaumont et al., 2018) ?
  • Dans la continuité de ce premier axe, un autre point attirera particulièrement notre attention : celui du lien entre ces contestations et le hors-travail. L’ancrage territorial, par exemple, est un mode d’organisation historique des syndicats (UL, UD, etc.) – permettant notamment de penser des luttes interprofessionnelles -, néanmoins tombé en désuétude. Or le contexte actuel semble appeler à un renouveau de cet échelon organisationnel (Béroud et Martin, 2020). Parallèlement, un certain nombre de travaux insistent sur le rôle joué par l’ancrage territorial dans l’organisation de la vie collective des salariés, en particulier lorsqu’ils sont très discriminés (Benquet, 2011 ; Collectif du 9 août, 2016 ; Rosa Bonheur, 2019 ; Doumenc, 2022). Dans quelle mesure les organisations syndicales intègrent-elles cette articulation souvent étroite entre le travail et le hors-travail pour renouveler leurs pratiques ? Par ailleurs, le hors-travail ne se limite pas aux lieux de résidence, il concerne l’ensemble des sphères dans lesquelles les individus évoluent. De cette manière, les appartenances communautaires, nationales, familiales, amicales, religieuses, etc. apparaissent intéressante à prendre en considération dans l’étude des conflictualités ordinaires au travail. Encouragent-elles la contestation et, éventuellement, l’adhésion syndicale, ou, au contraire concourent-elles à opérer de nouvelles formes de hiérarchisation dans les luttes (Dunezat, 2007) ?
  • Parce que l’acteur syndical constitue un des acteurs historiques de la contestation au travail, un troisième ensemble de questions pourra porter sur la manière dont les syndicats se positionnent vis-à-vis de ce nouveau cadrage des conflictualités. En effet, un des enjeux centraux du syndicalisme reste la possibilité de gagner de nouveaux adhérent·es et de les garder sur le temps long (Giraud et al. 2018). Or pour que cela fonctionne, encore faut-il que les nouveaux·elles adhérent·es parviennent à s’y faire une place. Autrement dit, pour mener des luttes, il revient aux organisations syndicales de comprendre ce que les gens veulent (Tapia et Tamara, 2021). Or les difficultés à ce « renouveau syndical » sont nombreuses. Elles se traduisent parfois sur le terrain par la création de collectifs spécifiques la plupart du temps sectoriels (Collectif de la force invisible des Aides à domicile, Collectif Pas de bébés à la consigne, pour n’en citer que deux). L’émergence de ces formes d’organisations alternatives au syndicalisme interroge dès lors les frontières et les limites de l’action syndicale. Par ailleurs, les organisations syndicales peinent encore à intégrer des minoritaires (femmes, racisé.es, personne en situation de handicap…) en haut de la hiérarchie syndicale ou lors des négociations collectives (Contrepois, 2014). A quelles nouvelles dynamiques, stratégies, processus de cadrage l’approche intersectionnelle donne-t-elle lieu dans les organisations syndicales ? Comment se renouvellent les pratiques à l’aune de cette approche (davantage de recours au droit, alliances renouvelées avec le tissus associatif, politiques actives de syndicalisation, etc. ?) ? On pourra se demander par exemple comment ces pratiques se nourrissent d’autres mouvements sociaux (mouvements Gilets jaunes, Black Lives Matters, #me too, etc.) ou d’autres sphères sociales (quartier, famille, associations, etc.).

Le dossier accueillera des contributions s’appuyant aussi bien sur des enquêtes quantitatives que qualitatives (monographiques, ethnographies, études comparatives, etc.) et donnant à voir le renouvellement de ces pratiques et formes de conflictualité salariale au croisement des différents rapports sociaux. Les contributions pourront prendre en considération divers critères, au-delà de la classe, de la race sociale ou du genre : le handicap, la religion, l’âge, l’orientation sexuelle, l’état de santé ou la structure familiale. Des articles d’ordre plus méthodologiques seront également bienvenus, afin de mettre en évidence comment l’étude de ces pratiques induit un regard sociologique renouvelé. Dans quelle mesure l’approche intersectionnelle renouvelle-t-elle les pratiques d’enquête afin d’être en mesure d’identifier les capacités d’agir plurielles dont disposent les salarié·es ? Enfin, des propositions faisant état de retours d’expériences de la part d’acteurs (salarié·es, syndicalistes, militant·es, etc.) ayant participé ou observé de tels moments sont aussi vivement encouragés. Ce faisant, ce dossier espère contribuer au décloisonnement de l’étude du syndicalisme pour l’ouvrir à d’autres champ de la sociologie (urbaine, du travail, du racisme, des mouvements sociaux, de la famille, etc.).

 

Calendrier

Les contributions ne peuvent pas excéder 40 000 signes, espaces inclus.

Normes typographiques et bibliographiques : https://lesmondesdutravail.net/contrib/

Date de livraison des propositions d’articles : 30 mai 2023

Date de livraison des articles : 1er septembre 2023

Date de parution du numéro :  Avril 2024

Adresse de livraison des fichiers : rachidbouchareb@aol.com, doumenc.saphia@gmail.com et claire.flecher@univ-lyon2.fr  avec copie à info@lesmondesdutravail.net

 

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Références

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Béroud S. et Bouffartigue P. (dir.), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009.

Béroud S. et Thibault M., En luttes ! Les possibles du syndicalisme de contestation, Paris, Raisons d’agir, 2021.

Benvegnù C. et Tranchant L., « Warehousing consent? Mobilité de la main-d’œuvre et stratégies syndicales au principe d’une conflictualité différenciée dans les entrepôts italiens et français », Travail et emploi, 2020, n° 162, p. 47-69.

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Collectif du 9 aout, Quand ils ont fermé l’usine. Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée, Agone, 2016.

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[1] La perspective intersectionnelle permet, dans un double mouvement, à la fois de penser la (re)production des inégalités sociales de classe, de genre et de race, mais également de saisir concrètement les stratégies mises en œuvre pour les dénoncer ou les combattre. Voir l’article d’Irène Pereira (2018) sur sa réception et les controverses militantes et théoriques en France.

[2]Aux États-Unis, des stratégies de renouvellement syndical accordant le primat à l’organisation des non syndiqué·e·s se focalisent sur le développement de campagnes allant au-delà des seules sphères professionnelles, s’inspirant du modèle du community organizing proposé par Saul Alinsky.

n° 28 – Varia (juin 2022)

accéder au n°28 (pdf)   n°28 – 176 p.

GRAND ENTRETIEN / Comment supprimer des dizaines de milliers d’emplois sans licenciement ? Retour sur la violence managériale à France Telecom et La Poste / Eric Beynel et Nicolas Jounin / Propos recueillis par Sophie Béroud et David Gaborieau

DOSSIER – VARIA 

Pénibilités et rapports différentiels au travail. Comprendre le vécu des ouvriers d’une industrie de carrière marocaine / Hajar Jerdioui // Le bureau et le terrain des préventeurs en santé travail. Le cas d’une grande collectivité locale / Caroline Arnal et Jérôme Pélisse // L’expertise CHSCT au prisme de la relation client-fournisseur / Raoul Nkuitchou Nkouatchet // Le syndicalisme enseignant aux Etats-Unis / Marie A. Ménard

D’ICI ET D’AILLEURS

L’emploi précaire et la transformation du marché du travail japonais (1980-2010) / Stéphane Heim

CONTRECHAMP

Une brève présentation de Sujets indisciplinés / Stephen Bouquin, Meike Brodersen, Marc Loriol, Jérôme Pélisse

Sujets indisciplinés: la méconduite sur le lieu de travail / Stephen Ackroyd et Paul Thompson

NOTES DE LECTURE

Nicolas Hatzfeld (2021), Les frères Bonneff, reporters du travail. Articles publiés dans l’Humanité (1908 à 1914) / Jean-Charles Geslot // François-Xavier Devetter et Julie Valentin (2021), Deux millions de travailleurs et des poussières. L’avenir des emplois du nettoyage dans une société juste / Saphia Doumenc // Michel Offerlé (2021), Ce qu’un patron peut faire. Une sociologie politique des patronats / Françoise Piotet // Mathieu Quet (2022), Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde / Lucas Tranchant // Vincent Gay (2021), Pour la dignité. Ouvriers immigrés et conflits    sociaux dans les années 1980 / Rachid Bouchareb // Eve Meuret-Campfort (2021), Lutter “comme les mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes / Marc Loriol //

Mobilité et mobilisations des travailleurs

Compte-rendu de la 40ème International Labour Process Conference (Padoue, 22-24 avril 2022). // Stephen Bouquin //

Fin avril avait lieu à Padoue la 40ème édition de cette conférence annuelle. Admettons-le, dès lors qu’elle est traduite en français – « Conférence Internationale du Procès de Travail – l’appellation vous arrache l’oreille, alors qu’en anglais, elle est des plus banales. Pour certains, il s’agit d’une conférence de crypto-marxistes. Pour d’autres, il s’agit d’une approche critique presque mainstream, à la fois ouverte aux apports extérieurs et très hétérogène en son sein. Pour une présentation succincte de cette tradition théorique, nous renvoyons à un autre article.

L’appel à communication de cette conférence était centrée sur la double question de la mobilité et de la mobilisation des travailleurs, l’objectif étant de développer une meilleure compréhension de l’imbrication des phénomènes migratoires avec le procès de travail, ses liens avec la précarisation de l’emploi, tout en abordant les mobilisations et la mobilité sur le marché du travail et au niveau des territoires.

Le thème de la mobilité englobe une variété de sujets connexes, allant des expériences de migrants sur le marché du travail aux questions plus larges telles que la mobilité professionnelle. La mobilité des travailleurs est un sujet devenu incontournable vu la croissance de l’emploi précaire et de la gig economy, un secteur mobilisant le travail de plate-forme et suscitant la crainte d’un enfermement dans l’insécurité socio-professionnelle propre au sous-segment de ces mini-jobs.

La pandémie a eu des répercussions considérables sur ces réalités enchevêtrées. Les tensions autour des populations migrantes ont été exacerbées par la crise sanitaire et la fermeture des frontières qui s’en est suivie, ce qui démontre en passant à quel point la mobilité de la main-d’œuvre est cruciale pour de nombreuses institutions impliquées dans le procès de travail. La période ouverte par la pandémie tend également à aggraver la segmentation du marché du travail suivant le genre, l’origine ethnique, la nationalité, l’âge, le niveau d’instruction, l’appartenance de classe et les « frontières de papier » (le fait d’avoir besoin d’un visa pour franchir la frontière ou, à défaut, d’entrer de façon clandestine sur le territoire).

L’appel à communication intégrait pleinement la dimension sexuée du travail. La mobilité professionnelle sur le marché du travail est, on  le sait, fortement influencée par la répartition des tâches au sein de la famille (le travail domestique ou reproductif). Les migrations internationales de main-d’œuvre qui soutiennent les activités de reproduction sociale  (les « chaînes invisibles du care ») transforment également ce travail reproductif, tant du côté des pays d’origine (les grands parents s’occupent des enfants en bas âge) que du côté des pays destinataires où les jeunes femmes font le ménage et s’occupent des personnes âgées.

Un autre objectif de la conférence était de comprendre comment la mobilité de la main-d’œuvre transforme les relations de travail et d’emploi, en affectant les dynamiques de contrôle et de résistance au travail ou encore les mobilisations syndicales. Bien que la rotation de la main-d’œuvre et les pratiques de mobilité subjective aient été, pendant longtemps, conçues pour empêcher les stratégies collectives d’auto-défense du travail, les expériences récentes de mobilisation montrent que l’opposition entre les deux voies est en réalité beaucoup moins forte que l’on pense. En d’autres termes, les conduites de type exit – comme actuellement avec la vague de démissions qui a commencé aux États-Unis – et celles de type voice (ou revendication) ne se contredisent pas forcément.

amphithéâtre de la faculté de médecine

La conférence abordait également les rapports entre le processus de mondialisation et la question des conflits sociaux. Constatant que dans de nombreux  pays, les mobilisations sociales et l’engagement syndical se développent particulièrement parmi les travailleurs racisés et les travailleuses – ou dit  rapidement, du côté de celles et ceux longtemps invisibilisés et qui sont devenus les « essentiels » à la faveur d’un pandémie – il s’agissait de comprendre dans quelle mesure les convergences avec les mobilisations des catégories de travailleurs plus protégés étaient encore possible.

Avec 355 communications, auxquelles étaient associés plus de 600 chercheur·e·s, le programme de la conférence était extrêmement dense. Sur les 600 cosignataires de communications, près de 300 ont participé en présentiel et plus de 150 ont participé aux sessions en ligne. Cette organisation hybride fut une véritable prouesse technique puisque les panels alternaient des interventions orales en présentiel avec des communications faites à distance, avec partage d’écran. Les chercheur·e·s en distanciel pouvaient également suivre les présentations projetées sur écran et participer aux échanges.

Coup de projecteur sur les thématiques des communications

Les travailleurs de plateforme, les gig workers comme on les appelle en anglais, étaient très représentés dans le programme. La quasi-totalité des 30 communications témoignaient avant tout de la capacité de ces travailleurs à s’engager dans des actions collectives, souvent en lien avec des combats politico-juridiques pour la reconnaissance du statut salarial. Même minoritaires, ces actions produisent des résultats, certes instables et fragiles, comme en témoignent les verdicts de tribunaux aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Espagne, ou encore les discussions d’une directive cadre à l’échelle de l’UE. Le constat de cette propension minoritaire à l’action alimente ensuite des réflexions plus théoriques sur la nécessité de renouveler le paradigme de la mobilisation collective élaboré par John Kelly et Charles Tilly autour des concepts que sont le « sentiment d’injustice » et le « répertoire d’action collective ».

Parfois, les communications allaient très loin dans ce qui serait perçu en France comme absolument iconoclaste. Ainsi une équipe de chercheurs (Dario Azzelini e.a.) défendaient l’assertion que l’ubérisation de l’emploi relève de la mythologie néolibérale. Pour résumer leur argumentation, élaborée à partir d’une enquête de terrain, l’ubérisation est et sera toujours un fiasco. Plateformiser les musiciens professionnels n’aurait donc aucun sens. Il manque toujours un saxophoniste ou un batteur et si ce n’est pas le cas, le public prend la fuite tellement le son est inaudible. Appliqué au secteur du nettoyage, les prestations uberisées sont de si piètre qualité que ce n’est pas avec l’évaluation de la part des clients (particuliers ou structures) que le problème sera résolu. Le travail de plate-forme appliqué à l’enseignement ou au care produit des situations ubuesques et ingérables, de qualité médiocre, ce qui conduit à une perte de fonctionnalité de la plateforme et cela d’autant plus rapidement que les marges de profit sont déjà très réduites au départ.

Pour donner une idée de la richesse et de la diversité des questions traitées, je citerai quelques intitulés de streams qui représentent des sous-thématiques avec plusieurs ateliers : travail, labeur et reproduction sociale (3 ateliers) ; conflits de travail, organisation et classe laborieuse (4 ) ; migrations, nouvelles technologies et recomposition sociale de la main-d’œuvre (3) ; recomposition des identités et procès de travail (3) ; précarité, discipline et résistances au travail (4); nouvelles technologies et temporalités du travail (3) ; chaînes de valeur globales (2) ; nouvelles formes de contrôle managérial et procès de travail (3) ; écologie et travail (3) ; rôle de l’Etat, les réformes du marché du travail et le procès de travail (2)..

Participer aux travaux d’une ILPC, sachant la grande diversité des participants, leurs pays d’origine ou les situations abordées, est un voyage qui pourrait donner à certain·e·s le tournis ou le mal de mer. Mais à coup sur, il s’agit aussi d’une expérience « transformatrice »… En moins de deux heures, on passe allègrement des aciéries du Brésil aux gig workers du Danemark, des luttes des travailleurs de la santé en Espagne à l’analyse du syndicalisme islamiste en Turquie pour embrayer ensuite sur le travail des serveuses à New York (qui explique très bien pourquoi tant d’entre elles ne sont pas revenues travailler après la pandémie). De manière un peu impromptue, on découvre la « récalcitrance » de travailleurs du bâtiment en Chine, pourtant réputés très dociles et extrêmement rapides dans l’exécution de leur tâches. Après avoir été immergé dans la vie quotidienne des sweatshops (« ateliers de sueur », surtout dans la confection) du sud-est asiatique, on découvre comment la cueillette des noisettes en Turquie requiert un régime de main-d’œuvre familialiste. Après avoir compris combien l’action syndicale des chantiers navals Fincantieri intègre la question des travailleurs périphériques, on prend connaissance de l’efficacité des campagnes de syndicalisation de travailleurs ruraux originaires d’Afrique de l’ouest mobilisés par régiments entiers dans les provinces du Mezzogiorno.

Faute de temps, la contextualisation est souvent très minimale et les papiers ne sont pas forcément tous présentés sous une forme achevée. Rares sont les communications disponibles, mais on peut toujours s’informer et demander à recevoir le diaporama (l’exercice obligé). L’intérêt de la conférence réside justement dans le fait que chaque communication est réellement présentée (15 minutes avec 10 minutes de discussion), ce qui conforte chez chacun·e le sentiment d’être partie prenante d’une véritable conférence et non d’assister à une retransmission en direct de résumés de communications.

Méconduite et résistance

La méconduite et les résistances au travail sont des thématiques régulièrement traitées lors de ces conférences.  A l’inverse de la sociologie du travail hexagonale, très centrée sur l’analyse de l’activité de travail déployée sous la domination managériale, les recherches anglo-saxonnes, inspirées par la théorie du procès de travail, croisent l’étude des situations de travail avec celle des conduites informelles, tout en y intégrant à la fois l’organisation ou la structure (l’entreprise et sa logique de profit) et une éventuelle présence syndicale.

Paul Thompson, figure historique de ce paradigme est revenu sur les débats au sujet de la méconduite organisationnelle à l’occasion de la réédition de l’ouvrage co-écrit avec Stephen Ackroyd (Organisational misbehaviour). Pour Paul Thompson, la question n’est pas de savoir si les méconduites existent ou non mais de savoir pourquoi parfois on tend à reconnaître leur existence tandis qu’à d’autres moments, elles deviennent invisibles ou ne sont plus reconnues. Même si les méconduites se pratiquent dans un environnement coercitif, l’enjeu premier reste la mobilisation de la force de travail afin d’en extraire une survaleur. A l’inverse des approches structuro-fonctionnalistes ou post-structuralistes (centrées sur l’identité et les discours), la Labour Process Theory reconnaît la nature à la fois conflictuelle et incertaine de la relation de travail, ce qui justifie l’usage du concept de « agency », difficile à traduire en français. Les collègues du Québec le traduisent par « agencivité » ou « puissance d’agir » qu’il faut toutefois concevoir comme une puissance en action, qui est déjà-là et qui le sera toujours d’une manière ou d’une autre. Je ne développe pas davantage puisque nous publions dans le numéro 28 de la revue un article de Stephen Ackroyd et Paul Thompson, publié dans le manuel de sociologie générale publié par SAGE en 2015, ce qui témoigne aussi de la centralité de cette question dans le monde anglo-saxon.

Le jeudi soir, nous étions conviés à la présentation d’une nouvelle revue interdisciplinaire, Work in the Global Economy, éditée par les Presses Universitaires de Bristol, étroitement associée à l’ILPC et dont la coordination est assurée par Sian Moore de l’université de Londres et Kirsty Newsome de l’université de Strathclyde. Le numéro de lancement de la revue contient des papiers très variés sur le capitalisme racialisé dans les secteur des abattoirs ; la théorie du process de travail face au déterminisme technologique, le travail de service en temps de Covid19 comme« roulette russe », le mouvement double d’automatisation et de gamification. Pour un aperçu global du sommaire, voir ici.

Les plénières

La plénière inaugurale fut l’occasion de découvrir le Palazzo Bo. Après une allocution par les autorités de cette très ancienne université datant du début du XIIIème siècle, nous étions conviés à deux conférences. La première de Pun Ngai, professeure de l’université de Hong-Kong portait sur le « capitalisme infrastructurel » à partir de l’exemple du développement accéléré du réseau de chemin de fer à haute vitesse en Chine, orientant notre réflexion sur le rôle de l’Etat dans la mondialisation. La seconde conférence fut celle de Ruth Milkman de la CUNY, l’université de la ville de New York. Ruth Milkman, professeure qui fait autorité dans les labor studies et l’étude des migrations et qui a souligné combien la mobilisation des Black Lives Matter, le renouveau syndical et la reconnaissance de la centralité du travail des essentiel·le·s sont reliés.

Le lendemain après-midi, deux symposiums avait lieu simultanément ; le premier sur le futur du travail et des travailleurs avec un débat orienté « Nord-Nord» regroupant des chercheurs allemands, états-uniens et britanniques, et le second plus orienté sur les questions de mobilisation en donnant la parole à des syndicalistes des pays de l’Est, ainsi que des militant·e·s associatifs féministes et d’ONG en lutte contre le trafic humain.

La séance plénière de clôture a donné la parole à Guglielmo Meardi de l’École Normale supérieure de Florence et à Rutvica Andrijasevic, de Université de Bristol. La conférence de Meardi portait sur la ségrégation ethno-raciale du travail, ses raisons d’être, à qui elle profite et pourquoi cela pose problème. Andrijasevic a quant à elle exposé les linéaments théoriques des chaînes de valeur globalisées en soulignant la centralité des enjeux temporels, que ce soit au niveau de l’approvisionnement des composants mais aussi la disponibilité temporelle de la main-d’œuvre. C’est à travers le prisme du temps, sous domination du capital, que l’on comprend pourquoi les dysfonctionnements du flux tendu sont légions et pourquoi l’automatisation, toujours très inégale au demeurant, rend les chaînes de valeur mondiales extrêmement sensibles à des interruptions et des dysfonctionnements.

Pour beaucoup, la pandémie Covid-19 représente un véritable tournant historique qui rend illusoire l’attente d’un monde d’avant retrouvé. Mais il n’est pas certain non plus que les situations s’empirent inéluctablement… La dégradation du rapport de force est réelle mais dans beaucoup de pays, un grand nombre de salarié·e·s démissionnent tandis que d’autres commencent à se mobiliser. Pour un nombre grandissant de personnes, la vie au travail et hors travail (logement, vie quotidienne) est devenue si insupportable qu’elle peut conduire à des irruptions sociales analogues à celles que nous avons connues en France avec les Gilets jaunes. Mais l’éventualité de réorganisations de fond existe aussi. En témoigne une enquête menée en Irlande auprès de DRH des creative industries – qui regroupe les arts graphiques, la publicité, la conception de jeux et production audio-visuelle – et qui expriment une volonté d’introduire la semaine de quatre jours et de 32 heures, sans perte de salaire. Pour la majorité des DRH interrogés au cours de cette enquête, travailler moins longtemps et mieux tout en gagnant le même salaire correspond à peu près à la seule possibilité qui leur reste pour arriver à convaincre leurs salariés de rester … D’autant que « personne est en mesure d’être créatif cinq jours par semaine, autant lâcher la pression ». Comme quoi, il existe encore des DRH intelligents …

Un plongeon dans l’histoire

Après trois jours de sciences sociales ininterrompues, il est temps de visiter la ville et d’effectuer un plongeon dans l’histoire, au demeurant absolument passionnante. Commençons par l’université de Padoue qui fut crée par un groupe d’anciens étudiants de l’université de Bologne, initiative inimaginable de nos jours ! Toujours est-il qu’en 1222, il y a exactement 800 ans, ce sont les étudiants qui ont construit l’université, en choisissant leurs professeurs, avec des formations en philosophie du droit, en médecine et en mathématiques. C’est aussi à Padoue que les Antonio Negri et les Silvia Federici ont fait leurs classes. Encore aujourd’hui, on y retrouve une ouverture d’esprit et la possibilité de travailler sur des questionnements fondamentaux sans souffrir de la contrainte de vendre ses connaissances, de créer un maximum de start-ups et de produire à la chaîne des diplômés surqualifiés pour les emplois qu’ils finiront par trouver après quelques années de précarité… On est loin de la culture managériale qui contamine de plus en plus nos universités françaises !

Chapelle des Scrovegni

Padoue est également connue pour abriter les fresques de Giotto, véritable peintre d’avant-garde de la renaissance. Ayant réalisé pas mal de chantiers de restauration de fresques dans ma jeunesse avec un père qui travaillait pour le service des Monuments Historiques, je ne pouvais pas y manquer[1]. On l’oublie toujours, mais la renaissance a commencé par une révolution artistique. Là où la peinture murale romane organisait la représentation des figures et des objets en fonction de l’importance qui leur était accordée (la taille est fonction de l’importance), Giotto a été parmi les premiers à révolutionner la peinture murale par l’usage de la perspective linéaire mono-focale et un jeu de luminosité clair-obscur, transformant la surface en fenêtre ouverte sur le monde.

Hélas, la visite de la Chapelle des Scrovegni tombe à l’eau car tous les créneaux sont occupés jusqu’au milieu de la semaine suivante…

Palazzo della ragione

Dans les pas d’Elisabeth Teissier ?!  [2]

Avec quelques collègues très sympathiques, nous commençons notre visite de la ville par le Palazzo della Ragione. Au rez-de chaussée, il s’agit d’un marché couvert tandis qu’à l’étage supérieur, on retrouve un hall immense qui abrite près de 150 panneaux de peintures murales. L’ensemble pictural s’organise autour d’une représentation du temps avec un chronographe de 12 heures et un calendrier de l’année et les douze mois, organisée en quatre saisons. Aux dessus des panneaux symbolisant les mois, d’autres de tailles plus réduites représentent des signes du zodiaque. Le guide audio explique cette thématique par l’importance accordée aux signes astrologiques. Mince alors, on visite le palais de la raison et on nage en pleine astrologie…  Cela peut se comprendre. A l’aube de la Renaissance, le dogme de l’univers crée par Dieu était loin d’avoir disparu, et dans ce même temps, beaucoup pensaient qu’il n’avait pas forcément tout en main. A l’instar des saisons qui déterminent le moment des semences et de la récolte, le cycle solaire et lunaire devait forcément intervenir dans les tempéraments ou l’humeur du jour…

Nous poursuivons notre visite de Padoue, une ville dont les murailles longues de 17 km dépassaient de loin la zone habitée pour la simple raison qu’il fallait également défendre le jardin potager de Venise… Après avoir confondu la Basilique machin bidule avec la Basilique di San Antonio, qu’on finit par visiter pour voir les beaux restes du Saint-Antoine en question, on se dit au revoir – see you next year in Glasgow ! – car les collègues ont encore Venise au programme tandis que de mon côté je suis en partance pour Bergamo et Bruxelles.

Comme je trouve cette histoire de zodiac un peu courte pour justifier la dénomination du Palais de la raison, je mets le moteur de recherche en marche. De manière générale, le XIIIème siècle est crucial pour comprendre la renaissance et l’émergence du capitalisme, certes marchand mais capitaliste quand-même[3]. Je finis par trouver la réponse à mes questionnements dans un excellent Working Paper de la Harvard Business School[4]. Que raconte-t-il ? Le mercantilisme connait un développement fulgurant au moment où les marchands se sédentarisent, c’est-à-dire la seconde moitié du XIIIème siècle. Au lieu d’accompagner partout leurs marchandises pour les vendre, les marchands restent là où ils vivent. Ce double mouvement de sédentarisation des marchands et d’accroissement des échanges marchands a été rendu possible grâce à trois innovations commerciales.

La première innovation concerne l’usage généralisée de la Lettera di cambio ou di pagamento, inventée par les Vénitiens et qui permettait d’être payé à distance. Vient ensuite la Commenda ou la commande groupée, utilisée avant tout par les marchands Génois, et qui permettait de regrouper des capitaux en mutualisant les risques de perte (tempête, vol etc.). Vient enfin, last but not least, la ragione, terme qui provient de ratio en latin et qui signifie un compte. L’activité commerciale implique le Ragionamento, ce qui renvoie à la comptabilité, et qui sera révolutionnée par les marchands Florentins. Disposant d’un monopole sur la levée des taxes pontificales, les Florentins jouent un rôle de premier plan dans le commerce en Europe puisqu’ils peuvent acheter à Londres de la laine et la payer directement sur place avec les fonds collectés pour le Vatican (après, ça se complique un peu …). En toute logique, pour faciliter leur activité à la fois commerciale et fiscale, ils inventent la comptabilité créditeur/débiteur, ou la Ragione a partita doppia, à double entrée.

Voilà le mystère zodiacal est résolu ! Le Palais de la Raison est avant tout celui de l’échange marchand, raison et calcul signifiant la même chose. Non, l’esprit du capitalisme n’a pas attendu le protestantisme pour se développer… La thèse bien connue de Max Weber, qu’il avait énoncée contre celle de Werner Sombart pour qui l’acte de naissance du capitalisme est consigné en Italie du Nord (et un peu dans les Flandres mais c’est une autre histoire) est donc à manier avec une grande précaution. Certes le catholicisme interdisait l’usure, mais le commerce à l’aide de lettres d’échange permettait d’insérer de manière invisible des taux d’intérêts pourtant moralement réprouvés.

Lazaretto Vechio – île accueillant les équipages en quarantaine au large de Venise

De la grève chez Ryanair à la visite de Venise

Mon vol du dimanche après-midi est annulé pour cause de grève des équipages de cabines basées en Belgique [5]. Elle sera d’ailleurs suivie d’une première grève européenne fin juin.

Contraint de partir le lendemain, je me réjouis de prolonger mon séjour italien avec comme destination Venise. Je zappe la visite de la Piazza San Marco sans aucune hésitation. Je m’assigne deux objectifs : primo, tenter de visiter une des îles réservées à la mise en quarantaine ; secundo, visiter l’Arsenal qui n’est autre que le chantier naval de la cité.

A la suite de l’ épidémie de la peste 1348-1352, qui a réduit la population européenne de près de moitié, Venise a pris les devants et impose un régime strict de précaution. Pour chaque navire désirant accoster, trois patentes sont exigées : une pour la cargaison, une autre pour l’équipage et une troisième à propos des ports par lesquels le bateau a transité. Chaque patente est soit pulita (rien à signaler), sospeta (suspect) ou bruta en cas de peste. Même lorsque les trois patentes sont propres, le navire doit mouiller au large, et attendre quarante jours avant de pouvoir décharger les cargaisons et laisser l’équipage mettre pied à terre. C’est dire combien le régime était strict [6]

Arsenal de Venise

La visite d’une île étant hors de portée, je décide de limiter mon excursion à l’Arsenal. La construction navale représente un enjeu majeur pour la Sérénissime, le surnom cette république marchande. Du XIIème à la fin du XIIIème siècle, l’arsenal offre une infrastructure permettant aux armateurs de réaliser la construction de galères, des bateaux à deux ou trois voiles latines avec des équipages de rameurs. A partir du XIVème siècle, le volume de marchandises à transporter augmente tellement que la ville décide d’ériger un véritable complexe industriel capable de construire en peu de temps des dizaines de navires.

Arsenal de Venise (17ème siècle)

Financé par la ville, l’Arsenal est devenu un véritable dispositif de production dont le fonctionnement présente de grandes similitudes avec l’industrie automobile. Cela étonnera peut-être certains sociologues mais je pourrais toujours leur fournir les manuels sur le lean management qui mentionnent ce précédent historique.Les Galéasses – une sorte de galère naviguant avec des rameurs et deux voiles latines – étaient assemblées suivant des séquences distinctes, se déplaçant d’un poste de travail à un autre. L’eau formait en quelque sorte la chaîne mobile, permettant de réduire les déplacements des travailleurs au cours du processus de production. Au lieu de s’affairer autour d’un navire jusqu’à sa finition, comme c’est le cas dans la construction navale contemporaine, c’est l’objet de fabrication qui se déplace et non les travailleurs.

L’arsenal fonctionnait également suivant le principe de l’amélioration continue. Dès le XIIIème siècle, les architectes de construction navale réfléchissent à comment réduire le nombre de composants utilisés pour assembler un navire, le rendre plus léger et plus facile à produire. Une ingénierie axée sur la production en série a permis d’augmenter la capacité de production en peu de temps. Cette logique organisationnelle, que l’on retrouve dans l’industrie manufacturière sous le nom de « conception pour la fabrication », a induit un mode d’assemblage sériel avec des composants fabriqués dans des ateliers séparés (coque, pont, mats, cordes, clous) et pouvant parfois être conservés en attente de commandes. Globalement, la construction d’un navire suivait toujours le même plan, avec une standardisation à tous les niveaux: 41 mètres de long, 4 mètres de large au milieu de la coque, et 15 mètres de hauteur de mat central (à remplacer en cas de forte  tempête).

Au début du XVIème siècle, lorsque les guerres commerciales avec l’empire Ottoman s’intensifient, l’Arsenal développe une capacité telle qu’il est en mesure de produire un navire par jour. Près de 16 000 travailleurs-artisans y sont employés (salariés par la ville), suivant une spécialisation professionnelle et des classes d’apprentissage. A ce moment-là, la construction navale remplit une fonction tellement stratégique que la cité des Doges avait acquis plusieurs centaines d’hectares de forêt dans les collines de Montaldo dont elle planifiait le reboisement.

Je terminerai ce compte-rendu avec une dernière anecdote à propos de Galilée et de ses Discorsi e dimostrazioni matematiche intorno a due nuove scienze, publiés en 1638, dans lesquels il expose au travers d’un dialogue imaginaire ses trouvailles scientifiques qui portent sur la solidité des matériaux et sur l’accélération du mouvement.

Ce qui est fascinant, du point de vue épistémologique, c’est le fait que ces trouvailles plongent leurs racines dans les visites régulières de l’arsenal par Galilée et des conversations qu’il avait avec les travailleurs et maîtres-artisans. Selon Jürgen Renn et Matteo Valleriani, historiens des sciences[7], Galilée ne se rendait nullement à l’arsenal pour se distraire ou pour enseigner mais plutôt pour apprendre. Ce qui était un savoir pratique pour les architectes maritimes, les maîtres-artificiers et charpentiers a permis à Galilée d’élaborer plusieurs modèles mathématiques  et géométriques. Un exemple : plus le navire est grand, plus il doit être consolidé en son centre afin de ne pas se briser sous son propre poids… Autre exemple: ce sont les dialogues avec les artisans de l’atelier de fonderie qui lui ont permis de comprendre les lois de la balistique et du mouvement (l’accélération lors d’un mouvement de chute incliné ou vertical, la puissance d’impact d’un boulet en fonction de la masse, de la trajectoire et de la distance.

Pour Renn et Valleriani, Galilée était autant un savant qu’un apprenti-ingénieur qui formalisait des savoirs empiriques accumulés mais non expliqués théoriquement. Par-dessus tout, Galilée était conscient des limites de ses connaissances et il avait compris qu’il ne pouvait pas trouver de réponses sans opérer un va-et-vient avec l’expérience pratique. Ce qui était vrai à son époque l’est tout autant aujourd’hui. Le ou la scientifique ne doit pas seulement répondre aux critiques des pairs mais aussi penser contre soi-même et savoir qu’il ou elle gagne en intelligence lorsqu’il ou elle se donne la peine d’écouter ce que les « profanes » ont à dire  à propos de leur objet d’investigation. Faute de ces précautions, le modèle explicatif se fige, devient normatif et finit par entraver une meilleure compréhension la réalité. Pour paraphraser un vieux barbu, le ou la scientifique se doit d’être capable d’entendre pousser l’herbe…

 

 

 

Annexe – Quelques communications qui méritaient le détour…

« La transition écologique dans les ateliers de l’industrie : analyse des représentations des ouvriers, techniciens et ingénieurs » (Domenico Perrotta) ; «Syndicalisme communautaire, bricolage et action collective. Le cas des travailleurs migrants espagnols et Italiens à Berlin (Beltràn Roca, Somine Castellani) ; « Subjectivités algorithmiques et la ville comme champ de bataille » (Maurilio Pirrone) ; « Ubérisation, espaces public et parties prenantes : vers une nouvelle configuration de l’emploi et des relations de travail dans les territoires (Donna Kesselman, Christian Azaïs) ; « The Good, The Bad and The Women : une analyse genrée des régimes de migrations dans l’industrie de la pêche en Ecosse » (Paula Duffy) ; « Quand le care et la garde des enfants deviennent du bricolage. Le cas des familles de migrants chinois en Italie » (Ru Gao) ; « Les chaînes de valeur de l’Intelligence Artificielle. Une étude de cas du déplacement du travail, de l’opacité des chaînes de valeur et de l’invisibilisation du travail » (Maxime Cornet et Clément Le Ludec) ; « Les stratégies de subsomption réelle et ses limites chez Amazon (Georges Barthel) ; « La force de travail immigrante externalisée et le management algorithmique contre le travail. Le modèle plateformisé des coursiers  et les résistances des travailleurs à Paris et Bruxelles » (Fabien Brugière) ; « Résistances sans solidarité ? Le conflit de esens dans la méconduite des cols bleus d’une usine en Italie » (Angelo Moro), « Pourquoi la plupart des professions ne seront pas ubérisées » (Dario Azzelini Ian Greeg, Charles Umney) ; « Les mobilisations environnementales des travailleurs comme instances de justice climatique (Paul Guillibert, Emmanuel Leonardi) ; « Résistances à la transformation du métier des enseignants par les réformes orientées sur la performance » (Sophie Morell) ; « Renouveau des théories de l’action collective à partir de l’expérience des mondes sociaux de la précarité et du gig work » (Maurizio Atzeni, Lorenzo Cini) ; « La conscience de classe des travailleurs précaires. Une analyse comparée des coursiers en Allemagne et au Royaume-Uni » (Alexander Seehaus) ; « Mariënthal à l’envers ou les effets de la garantie d’emploi dans une ville autrichienne » ; « Travail, logistique et capital monopolistique. Une analyse du paradigme Amazon à travers le prisme du procès de travail » (Francesco Massimo) ; « Syndicalisme communautaire, bricolage et actions directes. Les travailleurs migrants espagnols et italiens à Berlin » (Roco Beltran Martinez) ; « Quand le lean devient lourd : la redéfinition managériale du care dans les maisons de retraite » ; « Caniches jaunes et chats sauvages : à propos des limites du syndicalisme intégré » (Robert Seifert, Wen Wang) ; « Le côté obscur du procès de travail des plateformes (à propos des soft skills) (Federico Chicchi & Marco Marrone) ; « Reconstruction du dialogue social en Ecosse » (Mélanie Simms) ; « L’érosion de la codétermination en Allemagne (Staples & Whittall) ; « Autonomie et contrôle dans le télétravail de masse durant la pandémie » (Francesco Massimo, Angelo Moro, Marta Fana) ; « Les travailleurs privilégiés sur le banc. Comment les travailleurs des hôtels de luxe ont appris à se mobiliser » (Amélie Beaumont) ; « Travailler de 9 heures par jour 6 jours par semaine et présentéisme virtuel en Chine » (Mo Xing) ; « Par-delà l’approche centre-périphérie. La transformation des régimes de travail dans les chantiers navals en Italie » (Devi Sacchetto & G. Meardi et alli) ; « Le télétravail et la reconfiguration spatiale des espaces de travail » (Odul Bozkurt) ; « Analyse intersectionnelle de la mobilisation, de la syndicalisation et des résistances des travailleurs migrants ouest-africains dans la province de Foggia (Italie) (Camilla Macciani) ; « Le travail gratuit dans l’économie de plateforme. Une typologie du vol de salaire à l’époque du numérique » (Matthew Cole) ; « L’impossible conflit des travailleurs de l’automobile Français »  (Juan Sebastiàn Carbonnell) ; « Valoriser les entrepreneurs. La destruction, création et dévaluation du capital humain en Pologne » (Gavin Rae), « Les noisettes nous gouvernent : crise climatique et changements dans le production de noisettes en Turquie (Emine Erdogan) ; « Automatiser avant de délocaliser. Le cas de GKN » (Gabbriellini) ; « Quand la planète en feu tombe dans la mer : environnementalisme ouvrier et déclin industriel à Porto Marghera » (Lorenzo Feltrini) ; « Eigensinn ou le taylorisme digitalisé face aux modes de réappropriation du procès de travail chez Amazon » (Georg Barthel et allii) ; « Stocker le consentement ? Conflits de travail, mobilité des travailleurs et stratégies syndicales dans les entrepôts en France et en Italie » (Lucas Tranchant, Carlotta Benvegnù)  (pour la liste complète, voir le site de la conférence de Padoue et le site général de l’ILPC)

Quant à moi, j’ai présenté une communication en revenant sur deux conflits « au-delà de la loi», celui des Gilets jaunes – dans le monde anglo-saxon, presque aucune analyse a été publiée à leur sujet – et le mouvement de grèves spontanées en Italie au début de la pandémie. A mes yeux, ces deux mobilisations se situent « au-delà » de la loi et de la régulation sociale, que ce soit celui du jeu institutionnel de la démocratie libérale ou celui des relations professionnelles.

Crédit photos  © Comune di Padova Settore Cultura, Turismo, Musei e Biblioteche

 

[1] Sur le plan technique, le principe est très simple mais requiert beaucoup d’habilité : le fresco est une peinture qui se fait sur un enduit de chaux hydraulique qui sèche plus lentement et les pigments mélangés à l’eau pénètrent la masse permettant à un processus chimique de cristallisation la fixation des pigments. Une fois que c’est sec, le dessin est pour ainsi dire internalisée à l’enduit.

[2] Elisabeth Teissier est une célèbre astrologue qui a soutenue une thèse en sociologie sur l’astrologie sous la direction de Michel Maffesoli. L’accord donné à la soutenance de cette thèse a suscité une vivre réaction de la part d’autres sociologues plutôt positivistes et inspirés par Pierre Bourdieu. A mon avis, ces derniers ne se sont pas rendu compte qu’il s’agissait d’un traquenard qu’il leur était tendu par leurs collègues postmodernes. Pour prendre connaissance de la critique de cette thèse, voir Bernard Lahire, Comment devenir docteur en sociologie dans posséder le métier de sociologue? In Revue Européenne des Sciences Sociales, 2002, p. 41-65, https://doi.org/10.4000/ress.629  et https://journals.openedition.org/ress/629?lang=en

[3] Un ami et collègue de Lille me glisse à l’oreille que je devrais relire Braudel et Wallerstein pour qui le capitalisme mercantiliste commence au XVème siècle. Il a raison, il faut toujours relire Braudel et Wallerstein… C’est aussi ce qu’a fait Alain Bihr pour rédiger Le premier âge du capitalisme (1415-1763): Tome 1, L’expansion européenne (Page2/Syllepse, 2018). Mais pour l’économiste et sociologue allemand Werner Sombart, il y a lieu de distinguer trois périodes, à savoir le Frühkapitalismus ou capitalisme précoce qui émerge au cours de la seconde moitié du 13ème siècle et qui se clôture fin du 17ème siècle pour céder la place au Hochkapitalismus ou haut capitalisme, suivi à son tour par le Spätkapitalismus, ou capitalisme tardif, qui débute avec la première guerre mondiale. Le capitalisme précoce se développe autour de deux pôles, commercial pour l’Italie du Nord et dans les Flandres où sont fabriqués de grandes quantités de draperies et de tissus qui étaient mis en vente dans toute l’Europe. Voir Werner Sombart, Der Moderne Kaputalismus, six volumes publiés entre 1902 et 1928. En Allemand et Espagnol seulement. En Anglais on pourra consulter Sombart, Werner (2001): Economic Life in the Modern Age. Coord par Nico Stehr et Reiner Grundmann, éditions New Brunswick. A propos de l’industrie drapière, voir Etienne Coornaert, « Draperies rurales, draperies urbaines. L’évolution de l’industrie flamande au moyen âge et au XVIe siècle », in Revue Belge de Philologie et d’Histoire, XXVIII, 1950, pp. 59-96.

[4] Sophus A. Reinert, Robert Fredona (2018), Merchants and the Origins of Capitalism, Harvard Business School, Working Paper 18-021, 36p.

[5] Le transporteur low cost emploie 650 personnes en Belgique mais ne se donne pas la peine de respecter la législation sociale. « Les fiches de salaire sont erronées, les salaires ne sont pas payés correctement, les documents sociaux ne sont pas en ordre, etc. Cela crée une source permanente de problèmes pour le personnel en Belgique, dénonçait Didier Lebbe, secrétaire permanent du syndicat chrétien. Les syndicats dénoncent également que 75% du personnel de cabine perçoit le seuil salarial plancher de la branche, et ce alors qu’ils travaillent les jours fériés et les week-ends, jusqu’à tard le soir. Tout cela pour un montant net d’à peine 1500 euros. Bien que Ryanair dégage des bénéfices énormes, il n’y a aucune marge pour une amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs », fustigent la CNE et ACV Puls. Voir à ce propos l’excellent dossier de Bruno Bauraind et Jean Vandewattyne Ryan Air must change Lutter dans le Low Cost, publié par le GRESEA https://gresea.be/Ryanair-must-change-Lutter-dans-le-low-cost

[6] Pour plus de détails, voir Konstantinidou, K., Mantadakis, E., Falagas, M. E., Sardi, T., & Samonis, G. (2009). Venetian rule and control of plague epidemics. Emerging infectious diseases15(1), 39–43. https://doi.org/10.3201/eid1501.071545

[7] Jürgen Renn, Matteo Valleriani (2001), Galileo and the Challenge of the Arsenal. Letture Galileiane, Firenze, Working paper, Max Planck Institute for the History of Science, Berlin, 28p.

Quand le managérialisme s’attaque au droit

Prises de position quant au déclassement d’un candidat reçu au concours CNRS

Nous publions ici trois communiqués s’opposant au déclassement d’un candidat au concours de chargé de recherche au CNRS. Ce type de décision introduit l’arbitraire dans les concours de recrutement et incarne la montée de la culture managérialiste au CNRS comme à l’université et dont l’objectif est de mettre au pas le monde scientifique. Ce n’est pas un hasard qu’un sociologue soit visé en premier et quasiment l’unique victime d’une pratique qui se développe depuis quelques années.

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Section 36 – Sociologie et sciences du droit

Communiqué de la section 36 relatif au déclassement du concours CRCN n° 36/02 (2022)

Le 25 mai 2022,

Lors du jury d’admission de l’INSHS qui s’est tenu le mardi 24 mai 2022, le classement proposé par la section 36 (sociologie et sciences du droit) du Comité national à l’issue du jury d’admissibilité pour le concours CRCN a été modifié. Sans produire une justification, le jury d’admission de l’INSHS a décidé de classer en dernière position (8ème) le candidat classé en 1re position par le jury d’admissibilité.

La section 36 ne comprend pas cette décision et souhaite témoigner du travail d’évaluation minutieuse des 177 dossiers, des 35 auditions, des trois journées de délibération, avec 4 rapporteurs par dossier, des rapports circonstanciés sur chacun des candidats classés.

Dans l’absolu, cette décision met en question le principe essentiel de jugement disciplinaire. Dans le cas d’espèce, elle interroge aussi la place que la sociologie du droit peut avoir au sein de l’INSHS, une des grandes forces du dossier du candidat déclassé tenant au fait que ses travaux se situent à l’intersection des savoirs disciplinaires représentés dans la section.

Compte tenu du fait que cette décision est prise à l’issue du premier concours de la section nouvellement composée, considérant que seule la section 36 est ciblée, et étant donné le caractère répété des déclassements pour la section 36 depuis plusieurs années, cette décision est donc non seulement un coup dur pour un candidat valeureux mais elle érode aussi la confiance qui est censée régner entre le jury d’admissibilité de cette section et l’INSHS. Il est donc urgent d’expliciter les raisons de ce déclassement.

La section conditionne sa participation à la session de printemps 2022 à l’obtention d’une motivation écrite de ce déclassement. Elle demande dans les meilleurs délais un rendez-vous à la directrice de l’INSHS et à la Directrice adjointe scientifique qui prendra ses fonctions le 1er juin 2022.

Les membres de la section 36

Prise de position intersyndicale

Encore un déclassé en section 36 : la direction du CNRS provoque les sociologues !

Mardi 24 mai 2022, le jury d’admission du CNRS pour l’InSHS a décidé de modifier le classement proposé par la section 36 (sociologie et sciences du droit) pour le concours des chargé·es de recherche, en reléguant Jean-Philippe Tonneau, classé 1er par la section, à la 8e position (pour 4 postes à pourvoir).

Rappelons que le concours de chargé·e de recherche s’opère en deux temps : en premier lieu, les jurys d’admissibilité, composés de spécialistes de ces disciplines, évaluent des centaines de dossiers sur leur projet de recherche et leurs travaux passés, auditionnent – au terme d’une présélection – des dizaines de candidat·es pendant plusieurs jours et, au bout de longues journées de délibérations, établissent un classement d’admissibilité par ordre de choix basé sur des critères scientifiques. Dans un deuxième temps, des jurys d’admission constitués à l’échelle des instituts se réunissent, le temps d’une journée, pour établir les classements finaux. Le concours d’entrée du CNRS est extrêmement concurrentiel puisqu’il n’y avait cette année que 4 postes à pourvoir en section 36 pour des centaines de docteur·es formé·es chaque année dans ces deux disciplines.

Traditionnellement, les jurys d’admission, qui n’ont pas la capacité d’expertise disciplinaire des jurys d’admissibilité et refusaient de faire doublon avec eux, se contentaient de valider les classements d’admissibilité, sauf problème manifeste, par exemple en termes de non respect de la mixité femmes-hommes ou de la pluralité des disciplines, ou en cas de conflit d’intérêts non repéré antérieurement.

En reléguant le premier classé par la section 36 en dernière position, la décision de l’InSHS sonne comme un désaveu du travail d’évaluation collégial et une provocation à l’encontre de la section, dont c’est la première année de mandat. Elle a ému aussi nombre de chercheur·es en sociologie et sciences du droit qui viennent de réélire leurs représentant·es au comité national.

La direction de l’InSHS renoue ainsi avec ses vieux démons : trois fois de suite, entre 2017 et 2019, elle a déjà remis en question le classement de la section 36, mais aussi d’autres sections. Ces mises en causes récurrentes a posteriori du travail d’évaluation par les pairs infligent aux collègues admissibles concerné·es une violence institutionnelle injustifiée.

Elles créent en outre des situations problématiques d’insécurité juridique sur les concours. Les cinq collègues chargé·es de recherche recruté·es en 2019 au sein de la section 36 ont ainsi perdu le statut de fonctionnaire suite à une décision du tribunal administratif de Paris d’annuler le concours de recrutement.

Ce sont ainsi, une fois de plus, les candidat·es aux métiers de la recherche, déjà soumis·es à une précarité et une pression insupportables du fait du manque de postes, qui sont traité·es avec violence et mépris.

Nous ne pouvons accepter que le travail collectif d’expertise du jury d’admissibilité de la section 36 soit de nouveau remis en cause par la Direction. Dans la mesure où la décision du jury d’admission n’est pas motivée, et que ses membres ne sont pas des spécialistes du domaine, cela laisse à chaque fois le champ libre à toutes les hypothèses sur les véritables raisons des déclassements opérés.

Dans cette situation, les syndicats soussignés apportent tout leur soutien aux membres élus et nommés de la section 36. Nous appelons l’ensemble de la communauté scientifique à se mobiliser en soutien à Jean-Philippe Tonneau et demandons aux représentants de la direction de l’InSHS et du CNRS de nous recevoir au plus vite.

Organisations signataires : SNCS-FSU (secteur SHS), SUD-Recherche EPST, FO ESR, SNTRS-CGT

 

Communiqué

Association française de sociologie (AFS)

l’Association des Sociologues Enseignant·e·s du Supérieur

à propos du déclassement d’un candidat au concours de chargé de recherche du CNRS Le 30 mai 2022

L’Association française de sociologie et l’Association des sociologues enseignant·e·s du supérieur ont appris avec stupeur et consternation un nouveau déclassement par le jury d’admission au concours de chargé de recherche , en l’occurrence la relégation du candidat classé premier (Jean-Philippe Tonneau) en section 36 “Sociologie et Sciences du Droit” du CNRS au 8e rang, le privant de facto d’un poste. De multiples déclassements ont déjà eu lieu lors des années précédentes (en 2017, 2018 et 2019), suscitant déjà de nombreuses critiques de la profession et plaçant les candidat·e·s dans des situations de grande incertitude. Le CNRS et la direction de l’Institut des sciences humaines et sociales (InSHS) du CNRS se permettent une nouvelle fois de modifier le classement d’un concours établi par un jury de spécialistes, en partie élu·e·s, à l’issue d’un examen approfondi et collégial des dossiers et d’une audition des candidat·e·s. Nous, associations de sociologie, condamnons fermement ces pratiques délétères de déclassement par des collègues non-spécialistes, dans des conditions qui ne permettent pas une analyse sérieuse des candidatures et sans obligation de motivation des décisions à l’égard des candidat.e.s. Nous ne comprenons pas le déclassement d’un candidat qui répond en tous points aux exigences du poste et dont les sujets de recherches correspondent aux orientations de la section et de l’InSHS. Si nous ne sommes pas en mesure de saisir les raisons d’un tel déclassement, tout laisse à penser qu’il ne s’agit pas de motifs scientifiques. C’est pourquoi, nous affirmons toute notre solidarité à Jean-Philippe Tonneau, ainsi qu’à la section du CNRS désavouée, et nous exigeons que le CNRS respecte les classements de la section 36 et mette en œuvre tous les moyens pour recruter Jean-Philippe Tonneau comme chargé de recherche.

Au-delà de cette nouvelle « affaire » qui place de fait un collègue dans une situation personnelle difficile, nous ne pouvons nous empêcher de penser que notre discipline, la sociologie, semble faire l’objet d’une mise au pas du CNRS depuis une dizaine d’années. Cette décision ne constitue en effet que le dernier épisode en date d’une longue série de déclassements en section 36 par trois directions successives de l’InSHS. Nous rappelons également que la section 36, composée majoritairement de sociologues, a connu un véritable plan social qui ne dit pas son nom depuis le début des années 2000. Cette section a en effet perdu près de 100 postes depuis 2000, soit 34% des effectifs, contre 10% pour l’ensemble de l’InSHS. Tout porte à croire que la sociologie est visée en tant que discipline au CNRS.

Le Comité exécutif de l’Association française de sociologie et le Conseil d’administration de l’Association des sociologues enseignant·e·s du supérieur

Qu’est-ce que la « théorie du procès de travail » ? Une brève présentation

Dans le monde sociologique francophone, on connaît la théorie du capital humain de Gary Becker, les approches interactionnistes inspirées par l’école de Chicago, ou encore celles développées dans le prolongement des analyses de Georges Friedman, Pierre Naville, Alain Touraine, Michel Crozier, Jean-Daniel Reynaud et de bien d’autres. Le courant de recherche anglo-saxon associé à la théorie du procès de travail demeure quant à lui grandement méconnu et ce d’autant plus que, vu de France, les débats qui le traversent paraissent bien souvent ésotériques. Cet article propose quelques clefs de compréhension à partir d’une présentation très succincte de ses fondements et des analyses qu’il a pu inspirer.

Stéphen Bouquin

Selon le très officiel dictionnaire d’Oxford en Gestion des Ressources Humaines, « la labour process theory [théorie du procès de travail] cherche à analyser comment la force de travail (la capacité de travail d’une main-d’œuvre) est orientée vers la production de marchandises (biens et services) vendues afin de réaliser des profits. Le contrôle de ce procès de travail par le management est essentiel car le profit s’accumule en deux étapes : d’abord, par l’extorsion d’une sur-valeur de l’activité de travail (le prix d’une marchandise est supérieur aux coûts encourus pour sa production) ; ensuite, par la réalisation de cette sur-valeur lorsque les marchandises seront effectivement vendues. Ces deux étapes sont fréquemment désignées par le terme de processus de valorisation. La première étape qui comprend le procès de travail se déroule sous le contrôle du management qui cherche à maîtriser la façon dont le travail est organisé, en cherchant à augmenter le degré d’engagement du travail (par la cadence et l’implication), puisque ces éléments sont essentiels à la profitabilité. La théorie du procès de travail s’intéresse donc particulièrement aux rapports sociaux de production et aux questions de conflit, de contrôle et de relations au sein du procès de travail ».

La théorie du procès de travail est donc une approche qui a droit de cité, au même titre que la théorie du capital humain de Gary Becker. Historiquement, cette approche théorique s’est développés à la suite de la publication de Labor and Monopoly Capital de Harry Braverman (1974 pour la version originale, 1976 pour la version française). Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au XXe siècle été traduit dans une dizaine de langues et a connu un très fort engouement à partir de la seconde moitié des années 1970. Pour une présentation plus détaillée de cet ouvrage et des débats qu’il a pu susciter, y compris en France même si c’est de façon marginale, je renvoie à mon article publié dans l’Homme et la Société (Bouquin, 2010).

De Harry Braverman à la théorie du procès de travail

Dans ce qui est considéré comme l’ouvrage « fondateur » de cette tradition théorique, Harry Braverman défend une thèse très large : sous le capitalisme, le management impose en permanence un mouvement de rationalisation du procès de travail dont la finalité est de garantir un niveau d’extorsion de survaleur suffisant à l’accumulation de capital, ce qui produit un environnement de travail aliénant et de plus en plus dégradé. Cette dégradation se traduit non seulement par une déqualification, mais par des conditions de travail plus pénibles. Dit autrement, à cause de la concurrence intercapitaliste et de la contrainte de préserver un taux de profit suffisant, le management tentera de réduire le pouvoir d’agir des travailleurs tout en augmentant la productivité et en freinant la progression des salaires.

Même si la dégradation des conditions de travail est une tendance réelle, quoique non généralisée, de nombreux chercheurs ont critiqué la thèse de la déqualification de Braverman, estimant qu’il était plus pertinent de reconnaître l’existence d’une polarisation des qualifications (avec une massification des travailleurs avec peu de qualifications d’un côté et la permanence d’un pôle d’ouvriers-techniciens qualifiés de l’autre). Le mouvement de dévalorisation des qualifications n’est pas forcément unilatéral non plus puisque les pénuries de certains métiers (cols bleus ou cols blancs) peut contrecarrer cette dévalorisation. Une seconde critique à l’égard de Braverman consistait à lui reprocher de ne pas avoir traité la conflictualité sociale et les résistances au travail. Etant décédé en 1976, c’est-à-dire peu de temps après la publication de Labor and Monopoly Capital, la discussion sur les limites de son livre n’a en fait jamais pu avoir lieu.

La première génération de recherches sur le procès de travail, qui porte sur la période des 1980-1990, s’est penchée avec beaucoup d’attention sur la déqualification et la division technique et sociale du travail, tout en ouvrant un champ de recherche intégrant les conflits et les résistances dans l’analyse du procès de travail. Il en a résulté une compréhension moins déterministe du procès de travail, considérée comme un « terrain contesté » (Richard Edwards, 1980). On retrouve cette approche anti-déterministe chez les principaux auteurs de cette génération (Paul Thompson, David Knight, Hugh Wilmott) qui ont tous cherché à affiner et à approfondir la théorie du procès de travail. Essentiellement britanniques, leurs analyses portaient notamment sur les raisons expliquant la permanence des formes de craftmanship (le travail ouvrier professionnel), les raisons ayant conduit le management à s’opposer pendant longtemps à l’adoption du taylorisme (en résumé: « ça va mettre la pagaille dans la production et on sera en guerre avec les syndicats »).

Des critiques à la volonté de dépassement

Parallèlement, l’approche de Braverman a été discutée et en partie contestée par Michael Burawoy, d’abord à partir de son ouvrage Manufacturing Consent, mais surtout avec la publication de Politics of Production (1985) dans lequel il théorise une analyse sociologique du procès de travail en termes de régimes d’usine considérés comme des modes singuliers de mobilisation de la main-d’œuvre.

Une longue controverse s’est alors développée entre Michael Burawoy et les tenants de la théorie du procès de travail (Paul Thompson, Chris Smith, Hugh Willmott, David Knights) autour du degré de déterminisme acceptable et de la place accordée aux conduites sociales des travailleurs. Dit autrement, est-ce que l’analyse en termes de « régimes » ne conduit pas à verrouiller celle-ci sur un mode fonctionnaliste ? Pour Michael Burawoy, la question n’était pas vraiment là, puisque ces régimes formaient des configurations stabilisées et qu’il fallait surtout reconnaître que le procès de travail était verrouillé en lui-même par le consentement des travailleurs participant activement à leur exploitation, y compris en s’amusant et en s’adonnant à des jeux de production. C’est avec cette vision des choses que Burawoy s’est fait connaître en France, notamment après la publication de long extraits de Manufacturing Consent dans les Actes de la Recherche en Sciences sociales en 1996.

Mais pour les tenants de la théorie du procès de travail, la vision de Burawoy était théoriquement erronée et empiriquement fausse. De leur point de vue – en bons fans de Celtic Glasgow ou de Liverpool – il faut avant tout considérer que « le match n’est jamais terminé », même si le tableau indique un résultat négatif pour le camp du travail… Certes, le procès de travail confère un surplus de pouvoir au management; certes, celui-ci s’appuie sur des divisions de classe, ou sur l’existence d’un chômage de masse, mais cela ne signifie pas forcément que le « match » est terminé puisque ce rapport entre travail et capital demeure fondamentalement un rapport antagonique. C’est pourquoi la conflictualité se perpétue et que les tensions refont surface et cela parfois sous d’autres formes. Les méconduites sont une de ses manifestations possibles et cela à partir de coordonnées organisationnelles, productives et sociales qui se renouvellent continuellement, tant du côté du travail que de celui du management (un acteur relativement autonome mais néanmoins un agent des actionnaires et donc du capital).

Le procès de travail demeure une réalité sous tension

En préservant une vision du procès de travail comme étant un terrain en conflit, les tenants de la tradition du procès de travail ont d’abord été réticents quant à l’idée d’une pacification du travail via les nouvelles méthodes managériales. Pour résumer, ni la socio-technique de Tavistock, ni le toyotisme allaient pacifier durablement le procès de travail. Après avoir intégré les travaux centrés sur les industrial relations (ou les relations professionnelles), en particulier ceux de Richard Hyman et John Kelly, les recherches ont approfondi l’analyse du rôle structurant de l’action syndicale , tant au niveau des pratiques institutionnelles (étant donné la nature inexistante du « dialogue social » au Royaume-Uni) que sur le plan des subjectivités et des représentations sociales.

Grâce à cet élargissement du champ et des objets, la théorie du procès de travail a pu résister à la tentation de devenir une sorte de sociologie dépolitisée des organisations et du management. Les pressions institutionnelles poussant dans cette direction étaient pourtant très fortes puisque, dès les années 1980, dans les universités britanniques, les spécialistes des questions de travail, d’emploi et des organisations ont été transférés dans les Business Schools, les écoles de management, à l’écart des filières de formation universitaires classiques et des centres de recherche ouverts au questionnement critique de la société. Contraints d’accepter cette « placardisation dorée », beaucoup de chercheurs de cette tradition théorique ont résisté aux pressions émanant de cet environnement institutionnel en préservant leurs libertés académiques et en développant des d’espaces de réflexion et de discussion; ce qui explique aussi la raison d’être et le succès de la série des Labour Process Conferences, nées en 1982.

Enrichissement et consolidation

Soulignons également qu’une sociologie d’inspiration féministe a conduit, dès la fin des années 1970, à intégrer la question des rapports sociaux de genre et la division sexuelle du travail dans les recherches sur le procès de travail. Rappelons qu’au Royaume-Uni, le salariat s’était construit autour d’un travail productif presque exclusivement masculin, donnant lieu à la figure du male breadwinner et qui se combinait avec un travail reproductif presque exclusivement féminin. La féminisation de l’emploi est advenue très tardivement, après l’abolition du marriage bar, une norme juridique qui autorisait uniquement l’emploi des veuves et des femmes non mariées. Le marriage bar fut mis entre parenthèse pendant les deux guerres mondiales, mais réintroduit dès la fin de chaque conflit armé et cela avec l’appui des syndicats. C’est seulement vers la fin des années 1960 (et en Irlande seulement en 1973), que cette règle interdisant le travail salarié féminin fut abrogée. L’existence de telles discriminations suscitait de vives critiques de la gauche travailliste, et du mouvement féministe de la seconde vague, ce qui s’est traduit par une prise de conscience sur l’importance de cette question dans le monde de la recherche dès le début des années 1970. Le procès de travail fut dès d’emblée considéré comme sexué, impliquant des formes de ségrégation et de relégation. Plus récemment, les thématiques de l’emotional labour – le travail émotionnel en tant que production d’un effort affectif ou sentimental (comme par exemple garder le sourire devant le client ou maintenir une l’implication affective dans le cadre de soins) a permis de garder une vision critique sur le care comme une activité genrée pouvant être mobilisée par le management.

Les controverses sur le « post-fordisme », comme à propos du « post » versus « néo-taylorisme » que serait le toyotisme, très présentes dans la sociologie du travail française des années 1990-2000 (et jamais tranchées au demeurant), ont été dépassées assez rapidement du côté anglo-saxon. D’abord en reconnaissant la co-présence d’éléments de rupture et de continuité par rapport aux modèles organisationnels de la période de l’après-guerre, par ailleurs déjà fort hétérogènes ; ensuite en reconnaissant le potentiel d’universalisation de la lean production vers le lean management, et ce dès le début des années 2000. Ce qui était vrai dans le secteur de l’automobile (Bouquin, 2006), allait le devenir aussi dans d’autres secteurs d’activité. En même temps, cette « universalisation » du lean se traduit par des réalités organisationnelles et sociales hétérogènes et hiérarchisées. Les chaînes de valeur s’étendent sur des distances énormes, connaissent des ramifications multiples sur le plan des fournisseurs et impliquent aussi le travail forcé, que ce soit dans l’extraction de métaux rares ou le travail d’assemblage des composants. Ceci conduit à l’autre bout de la chaîne à mobiliser le travail féminin à domicile ou à faire appel au « régime de dortoirs » (dormitory regime), indispensables à la disponibilité une main-d’œuvre surexploitée avec des salaires mensuels ne dépassant pas les 150 ou 200 euros.

Dès la seconde moitié des années 1990, un certain consensus existait pour dire que le fordisme (la production de grandes séries standardisées) était en train de se globaliser, tout en s’adaptant aux conditions du marché (diversification). La continuité entre le « taylorisme » et lean manufacturing était également reconnue, tout en considérant que l’autonomie était soumise à la logique de valorisation (contrainte de productivité). Certains concepts ont alors émergé comme par exemple les « high performance work systems » – des systèmes de mise au travail très exigeants en termes d’implication, de charge de travail, tant sur le plan technique que mental. L’évolution des systèmes d’emploi s’interprétait non pas autour de la question d’une nouvelle norme d’emploi, d’un schéma dualiste de type emploi typique versus atypique, ou insiders versus outsiders, mais déployait une analyse autour des concepts de « high road » (avec des emplois stables, la reconnaissance professionnelle et des possibilités de mobilité) et la mauvaise route cahoteuse et inconfortable du « low road », qui devient parfois une impasse dont on ne sort pas facilement. Sur le « low road », prédominent les formes précarisés et dégradées d’un travail sous-rémunéré et qui se maintient en s’appuyant sur un turn-over et la disponibilité d’une  armée de réserve.

Le divorce avec le post-structuralisme

Dans le champ britannique de la théorie du procès de travail, la vraie controverse s’est jouée sur un autre terrain. Dès le début des années 2000, l’approche dite « orthodoxe » – car encore « trop bravermanienne » – a commencée à être contestée à partir d’une perspective post-structuraliste et post-marxiste. Pour les deux principaux protagonistes de cette critique, Hugh Wilmott et Damian O’Doherty, l’inclinaison bravermanienne de la théorie du procès de travail conduit à négliger la question de la subjectivité alors qu’une approche post-structuraliste – inspirée par Foucault, Derrida, Butler, Laclau et Mouffe – permet au contraire de générer une meilleure compréhension des situations de travail, notamment grâce à l’attention portée aux discours et à l’identité.

Cette polémique – relativement véhémente tout en restant courtoise – s’est traduite par un véritable schisme sur le plan académique avec un divorce interne à l’équipe des Labour Process Conferences et l’émergence de deux nouveaux courants de recherche autour des Critical Management Studies et des Organisation Studies. Il faut reconnaître que ces dernières ont connu un développement assez fulgurant au tournant des années 2000 [1] avec plusieurs nouvelles revues et un certain nombre d’ouvrages qui sont très intéressants.

Mais de fait, les colloques, les revues et les réseaux se sont structurés séparément dans un esprit de discorde et de compétition. Comme toujours, la réalité est têtue et les faits finissent par trancher les controverses. Depuis les années 2010, à la suite de la crise financière de 2008 et d’un regain de la critique du néolibéralisme, l’analyse d’inspiration marxienne a retrouvé une audience dans le monde de la recherche. Le néolibéralisme n’est pas une doxa, une sorte de mensonge ou d’illusion, comme on a pu le lire dans bon nombre de travaux de la « sociologie critique » hexagonale, mais avant tout une praxis, un mode de gouvernance de l’Etat comme de la société (voire notamment les travaux Wendy Brown). Ce mode de gouvernance est déterminé par une nécessité objective, à savoir surmonter la crise structurelle de valorisation des années 1970 et rétablir un taux de profitabilité suffisant. Le capitalisme financier, qui s’est effondré sur lui-même lors du krach de 2008, mais fut finalement sauvé par les banques centrales et par l’Etat, qui, en injectant massivement des liquidités et en prenant en charge les dettes des institutions financières, ont permis au capital de « sauver sa chemise ».

Quand le vent tourne

C’est dans ce contexte post-2008 que la théorie du procès de travail est réapparue comme l’unique paradigme scientifique capable d’articuler les changements dans le procès de travail avec la financiarisation du capitalisme et la crise de cette dernière. Les délocalisations, les chaînes de valeur globalisées, la diffusion du lean management, y compris dans le secteur des services (services postaux, hôpitaux ou monde éducatif), le développement de nouveaux dispositifs technologiques, le contrôle algorithmique de l’activité de travail ainsi que la surexploitation de certaines catégories (précaires, migrants, femmes) ne peuvent se comprendre qu’en mettant ces phénomènes en rapport avec les contraintes émanant d’une exacerbation de concurrence intercapitaliste à l’échelle globale.

Du côté des post-structuralistes, l’évolution erratique du capitalisme financiarisé a également suscité une sorte de critique interne. De fait, les recherches menées au sein des Critical Management Studies se sont ouvertes aux réflexions reconnaissant l’importance des aspects structurels, qui renvoient au capitalisme en tant que système social. Les chercheurs d’inspiration post-structuraliste ont été contraints d’admettre que les discours ne sont pas simplement des narrations en compétition, mais sont socialement ancrés et déterminés. Les identités comme les organisations, aussi « liquides » soient-elles, trébuchent tôt ou tard sur les rapports sociaux de classes et les tensions ou conflits que ceux-ci connaissent.

Parallèlement, la théorie du procès de travail a développé une analyse plus équilibrée, en reconnaissant notamment une place centrale à l’agencivité – agency en anglais, c’est-à-dire le « travail vivant » en tant qu’acteur social « en action » –  en intégrant la question des identités sociales et la manière dont celles-ci sont structurées, tant par les conduites sociales, notamment la mobilisation et l’action collective, que par les rapports sociaux (la formation scolaire, les régimes de ségrégation professionnelle, la division du travail, l’habitat, etc.). Mais comme la nature antagonique du procès de travail n’a jamais été méconnue, la théorie du procès de travail a été en mesure de reconnaître très tôt l’existence de « méconduites » et la variété des formes de résistances au travail.

L’ouvrage Organisational Misbehaviour, de Stephen Ackroyd et Paul Thompson (1999), représente à ce titre une référence majeure, mettant en évidence l’existence d’une variété de méconduites, récalcitrantes, conduites oppositionnelles, qui ne sont pas forcément mécaniquement corrélées à la présence ou à l’absence de syndicats ou d’un management intelligent. Cet ouvrage, réédité en février 2022, permet de saisir toute la richesse théorique et empirique de ce courant de la recherche. Méconnue en France, alors qu’elle mérite d’être débattue, le collectif de rédaction de la revue Les Mondes du Travail  a décidé de publier dans le n° 28 (juin 2022), un long article de Stephen Ackroyd et Paul Thompson sur cette question (« Sujets indisciplinés : la méconduite sur le lieu de travail »).

Une approche plutôt qu’une théorie

Aujourd’hui, la théorie du procès de travail peut être considérée comme une théorie critique des organisations, du procès de travail et des relations d’emploi dans un contexte du capitalisme globalisé. Loin d’être exclusivement marxiste, le paradigme de la théorie du procès de travail ne s’ancre pas dans un champ disciplinaire unique comme par exemple la sociologie, mais mobilise l’ensemble des sciences sociales (sociologie, économie politique, géographie, sciences politiques). Elle a également connu sa propre globalisation, inspirant des recherches au-delà du monde anglo-saxon, notamment en Amérique latine et en Asie. En Europe, elle connaît un écho grandissant tant au Sud (Italie) qu’au Nord (Allemagne, Scandinavie). La dernière conférence internationale du procès de travail qui s’est déroulée à Padoue, en Italie, rassemblait plus de 355 communications et a mobilisé plus de 600 chercheurs (lire le compte rendu).

La domination internationale de la langue anglaise a certainement facilité ce dynamisme, mais il serait dommage, du point de vue scientifique, de se satisfaire de cette explication. Un esprit d’ouverture académique, l’engouement pour des recherches d’inspiration marxiennes (mais non dogmatiques), y est également pour beaucoup. A cela s’ajoutent la prépondérance du pragmatisme sur la scolastique et l’ambition d’articuler plusieurs objets au sein d’une même problématique. On retrouve d’ailleurs un même dynamisme dans d’autres domaines, que ce soit les Urban studies (avec une popularité croissante d’Henri Lefebvre), les Gender studies, Postcolonial studies, la Critical Race Theory (puisqu’il s’agit d’un processus de racialisation et non pas de races biologiques réellement existantes).

La diversité des références théoriques, de Marx à Foucault et à Derrida, en passant par Gramsci, Bourdieu ou Butler, et le refus d’un repli sur un seul champ disciplinaire, facilite sans aucun doute le renouvellement des problématiques et des cadres interprétatifs.

Que le prochain numéro de la très officielle revue italienne Sociologia del Lavoro soit consacré à la théorie du procès de travail et aux débats sur le renouvellement de ce paradigme est à ce titre assez démonstratif (dossier coordonné par Francesco Bagnardi de la Scuola Normale Superiore de Florence et Vincenzo Maccarone de l’Université de Dublin, pour lire l’appel à contributions enitalien et anglais). La 41e édition de l’ILPC se tiendra en Ecosse, à Université de Strathclyde de Glosgow (avril 2023) tandis que la suivante aura lieu en Allemagne (Université de Göttingen).

Site de l’ILPC  https://www.ilpc.org.uk/

Pour une brève présentation en anglais de la théorie du procès de travail, voir ce court texte de Chris Smith, de la Royal Holloway Management School, Université de Londres).

https://www.ilpc.org.uk/Portals/7/CommonDocuments/ILPC-Background.pdf

Références bibliographiques

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[1]. Pour une brève présentation de cette discorde, voir les contributions de Paul Thompson et Damian O’Doherty (2011) ; « Perspectives on Labor Process Theory », The Oxford Handbook of Critical Management Studies, coordonné par Mats Alvesson, Todd Bridgman et Hugh Willmott (2011)  DOI:10.1093/oxfordhb/9780199595686.013.0005 .