Quand l’inflation remet le salaire au cœur de la question sociale

Par Stéphen Bouquin

La crise inflationniste de trois dernières années représente un tournant majeur pour des centaines de millions de travailleurs. Dans beaucoup de pays, les salaires ne sont plus ajustés automatiquement à l’inflation. Tant que celle-ci variait de 1,5 à 2,5%,  l’érosion du pouvoir d’achat pouvait facilement être contrecarrée par une négociation collective ajustant les salaires à l’évolution du coût de la vie. Dans ce premier article d’une trilogie, je propose d’analyse plus détail l’ampleur de la perte de pouvoir d’achat que représente une hausse inflationniste lorsque celle-ci est non-contrecarrée par des mesures adéquates. Dans le deuxième volet, je présenterai en détail le cas de la Belgique, seul pays qui connaît encore un système d’indexation automatique des salaires. Dans un troisième article, je reviendrai sur l’ampleur de la paupérisation salariale comme phénomène social et les moyens de la combattre en considérant que ce phénomène -– tout comme la précarisation – est ni inéluctable ni irréversible. 

 1 – Un choc inflationniste inattendu 

Au cours de l’année 2022, selon les calculs de l’Institut Syndical Européen (ETUI)[1], les dépenses les plus élémentaires, comme l’énergie, les biens alimentaires, le logement ou les frais de transports, ont augmenté jusqu’à quatre fois plus vite que les salaires. Certes, le salaire horaire moyen a également augmenté de 4,4% mais le taux d’inflation s’élevait à 9,2 % pour l’UE[2].

Les salaires réels, qui fournissent la seule information pertinente sur l’évolution des rémunérations après la prise en compte de l’inflation, ont dès lors subi un recul important dans tous les États membres de l’UE.

Cette situation n’avait rien à voir avec la « stagflation » des années 1970 puisque les bénéfices nets des entreprises ont augmenté et que le taux de marge s’est maintenu à des niveaux élevés dans la plupart des pays. C’est en réponse à cette situation que des économistes ont évoqué la greedflation [3], fondée sur l’existence de surprofits, de rentes monopolistique et d’une hausse des prix liée à la spéculation.

La question des surprofits, de taux de marge qui se sont maintenus à des niveaux élevés malgré la pandémie est loin d’être anodine mais je préfère la traiter ultérieurement dans un autre article spécialement dédié à cet aspect.

Dans ce premier article, je pense indispensable de mettre d’abord la focale sur les effets de la hausse inflationniste des dernières années. Je commencerai par présenter quatre graphiques qui parlent en grande partie pour eux-mêmes. Le premier montre l’évolution de l’inflation moyenne dans l’UE. Le deuxième montre l’inflation cumulée entre le quatrième trimestre 2021 et le premier trimestre 2023. Le troisième graphique montre l’évolution des salaires réels que je propose d’affiner présentant l’ampleur de la baisse des salaires réels suivant les secteurs d’activités et au niveaux de qualification.

Fig. 1 – Evolution annuelle du taux d’inflation dans l’UE (janvier 1997- juin 2023)

Lecture : La hausse inflationniste se concentre sur la période T4 2021 et T12023.

Fig. 2 – Taux d’inflation cumulée sur la période  (T4 2021 et T12023)

Des variations importantes existent entre les états avec des taux d’inflation particulièrement élevés dans l’est-européen. Il faudrait en étudier mais le fait d’appartenir ou pas à la zone euro paraît secondaire par rapport à d’autres facteurs liés à la structure économique, aux orientations politiques, etc. (source OCDE)

Fig. 3 – Evolution des salaires réels (horaires) du T1-2022 au T1-2023

La Belgique apparaît comme l’unique pays où les salaires réels ont connu une légère augmentation du trimestre 1 de 2022 et le premier trimestre 2023. L’explication est fournie par l’existence d’un système d’indexation automatique, appliqué au secteur privé et public, avec certes des décalages dans le temps et des légères variations mais globalement 98% des travailleurs, des bénéficiaires des minimas sociaux ou des retraités ont vu les montants de leurs rémunérations être ajustés à l’inflation. (source OCDE)

Mais il est probable que le choc inflationniste n’ait pas eu les mêmes effets selon les profils d’emploi (niveau de qualification), les secteurs d’activité (permettant ou non un ajustement des salaires à l’évolution du coût de la vie) ou encore la capacité des organisations syndicales d’imposer par la négociation collective un rattrapage rapide qui bloque en quelque sorte la chute de salaires réels.

 Figure  4 – Evolution des salaires horaires réels par secteur d’activité / niveau moyen de rémunération entre T1-2022 et T1-2023

On peut observer que dans certains pays, les secteurs d’activités ont amorti le choc inflationniste différemment. En France, l’indexation automatique du salaire minimum a certainement protégé les bas salaires ou les niveaux de qualification inférieurs. En Espagne, en Allemagne et en Grèce, les bas salaires ont également moins souffert d’une perte du pouvoir d’achat et les salaires réels ont donc été protégés par des ajustements à la hausse des montants.

La tendance globale est néanmoins clairement  identifiable : le choc inflationniste s’est traduit par une perte de pouvoir d’achat et une baisse du « salaire réel » de l’ordre de 4 à 5 % en moyenne avec des reculs plus importants de 7-8 ou 10% dans certains pays. Ces variations sont avant tout le produit de mesures limitant la hausse des prix ou d’une compensation spontanée ou impulsée des salaires.

L’hémorragie du pouvoir d’achat semble avoir été arrêtée en 2023 même si l’Institut syndical européen constate que les salaires réels ont continué à se tasser de 0,8% en moyenne au deuxième trimestre 2023 (par rapport au même trimestre de 2022). [4]

Mais l’inquiétude demeure. Pour la secrétaire générale de la CES, Esther Lynch : « Les syndicats ont obtenu des augmentations salariales indispensables qui ont protégé nos membres des pires effets de la crise du coût de la vie provoquée par les profits des entreprises. Mais il y a trop d’échappatoires qui permettent aux entreprises d’esquiver les négociations collectives. Notre constat est sans appel : deux ans après le début de la crise inflationniste, le pouvoir d’achat des travailleurs n’a toujours pas été correctement rétabli. »[5]

Pour Esther Lynch, cette situation est non seulement à l’origine de la misère de millions de travailleurs et de leurs familles, mais pousse les économies vers une nouvelle récession. « Nous avons désespérément besoin de mettre plus d’argent dans les poches des travailleurs, qui le réinvestissent dans l’économie locale, au lieu de laisser les ultra-riches empiler des milliards sur leurs comptes offshore. À l’approche des prochaines élections européennes, nous demandons à nos 45 millions de membres de voter pour des partis qui donneront aux travailleurs le pouvoir d’obtenir des augmentations de salaire justes et équitables. »

Le ralentissement de l’érosion des salaires réels est avant tout le résultat d’une inflation moindre, passant de 12% en octobre 2022 à 4% vers la fin de l’année 2023. Toutefois, aucun signe invite à croire qu’un mouvement de rattrapage salarial aurait commencé. Même si la BCE et la Commission Européenne évoquent une hausse moyenne des salaires de 5,9 % en 2023 pour la zone euro, cette augmentation est loin de compenser la baisse des salaires réels enregistré au cours de l’année précédente. Pour les économistes du WSI de la Hans Böcklerstiftung, il ne fait aucun doute que sur une base cumulée, de 2021 à 2024, les salaires réels ont enregistré un recul net de 5 à 7%, excepté pour la Belgique, qui apparaît de ce fait comme une « anomalie ». J’y reviendrai dans un deuxième article spécifiquement dédié au système d’indexation automatique belge.

Dans l’immédiat, je pense utile de signaler que même les hautes sphères de la Commission européenne demeurent très prudents quant à l’éventualité d’un rattrapage salarial dans les années à venir. En effet, le rapport Labour Markets and wage development in 2023 (publié début 2024 sous la responsabilité de la DG ‘Emploi et Affaires sociales et inclusion’) constate que « les pertes de salaires réels qui ont été enregistrées depuis la fin de 2021 pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages et continuent à faire des ravages (sic). La détresse financière des travailleurs s’est accrue de manière significative et le taux de privation matérielle et sociale de l’ensemble des travailleurs a augmenté considérablement.» (re-sic). En même temps, le constat est fait que « le choc social provoqué par la crise inflationniste a été moins brutal que les effets provoqués par la crise financière de 2007-2008, notamment grâce à la résilience des marchés de l’emploi et à l’efficacité de la réponse à la crise au niveau de l’UE et au niveau national ». Les rédacteurs du rapport observent plusieurs tendances qui paraissent des plus inquiétantes :

  1. La tendance à la convergence des salaires entre les états-membres de l’UE s’estompe ou recule ;
  2. Les écarts salariaux entre les états-membres, tant au sein de la zone euro qu’à l’extérieur de celle-ci tend à s’accroître ;
  3. Les inégalités salariales au sein des états-membres se creusent, et la composante des travailleurs à bas salaires, surtout des femmes, connaît une augmentation notable. La combinaison de bas salaires et du temps partiel involontaire conduit ces travailleuses dans une situation de pauvreté laborieuse duquel il est très difficile de sortir ;
  4. Last but not least, la tendance lourde d’une stagnation salaires, qui a débuté à la suite de la crise financière de 2008, se prolonge et évolue dans certains pays vers une tendance à la baisse des salaires réels. Une partie du salariat est en train de basculer d’une situation de « modération salariale permanente » vers une condition de pauvreté laborieuse structurelle. La figure 5 illustre parfaitement ces constats.

Fig. 5 – Evolution annuelle des salaires nominaux et réels pour la zone euro (2000-2022)

source Eurostat

L’Italie est le pays qui incarne le mieux le basculement d’une stagnation à baisse des salaires. Toutefois, la France n’est pas en reste – surtout depuis 2017 – car il apparaît que les salaires réels y subissent une érosion significative que même l’augmentation du Smic, pourtant indexé sur l’inflation, ne semble pas en mesure de contrecarrer.

Fig. 6 – Evolution annuelle du salaire moyen en France (2015-2023). (Salaire Moyen Par Tête – SMPT)

Source : Eurostat

S’il est vrai que les données d’Eurostat, de la BCE, de l’OCDE ou de la Banque Mondiale ne sont pas toujours homogènes, les variations statistiques ne contredisent nullement les traits fondamentaux que nous avons identifié ici. En effet, globalement le diagnostic est le même : après avoir subi une décennie de modération salariale, les années récentes se caractérisent par une baisse des salaires réels, de 4 à 5%, parfois jusqu’à 10 ou 15%. Mais, il faut le souligner également, il existe une pays – la Belgique – où le salariat dans son ensemble échappe à cette tendance lourde.

Certes, « l’anomalie » que représente le cas belge n’est pas de nature à pouvoir inverser la tendance globale, mais son cas révèle qu’il est possible de protéger le pouvoir d’achat tout en préservant une certaine vigueur économique. En effet, l’indexation automatique des salaires et des minima sociaux ne s’est pas traduit par une inflation supérieure ni une baisse de la compétitivité des entreprises mais a plutôt soutenu l’activité économique, ce qui s’est traduit par une croissance du PIB de 1,4% là où les pays tels que l’Allemagne ou la France se trouvent en situation de quasi-récession.

Pour les éditorialistes du Financial Times, sans doute le porte-voix le plus lucide du monde de la finance, il ne fait aucun doute que la compression des salaires et l’érosion du pouvoir d’achat sont des facteurs qui nourrissent l’atonie économique générale initiée par la grande récession de 2008. La « polycrise » – une notion quelque peu évasive qui désigne le caractère systémique de la crise du capitalisme – est donc également et avant tout une crise du modèle néolibéral.

Fig. 7 – Salaires moyens à prix constant et devise locale, indexés sur le niveau de l’année 2000.

source FT – OCDE

De toute évidence, ce modèle néolibéral de croissance propulsé par la mondialisation des échanges et une financiarisation croissante n’est plus à même de générer une croissance (non soutenable au demeurant) ni de garantir une prospérité à de larges secteurs de la population. Ceci est vrai pour les classes laborieuses comme pour certains secteurs des couches moyennes. Bien sûr, les revenus du capital ne s’en tirent pas trop mal – c’est le moins que l’on puisse dire – mais pour les catégories socio-professionnelles qui tirent leurs revenus du travail (à dominance salarié, sinon « indépendant » ou lié à des activités économiques à petite échelle), les temps sont de plus en plus durs. Ce diagnostic mériterait certainement d’être affiné, en intégrant par exemple l’importance du patrimoine immobilier ou des revenus du capital tirés de placements car elles préservent les anciennes et nouvelles générations d’un déclassement vers le « monde d’en bas ».

La tempête inflationniste, même si elle fut passagère – ce qui est loin d’être certain au vu de la crise écologique et des tensions géopolitiques croissantes – a fonctionné comme un accélérateur des inégalités sociales qui sont reflètent, in fine, des inégalités de classe … C’est pourquoi, si jamais il fallait représenter la société visuellement, je commencerai par dessiner une forme qui ne ressemble pas à un losange mais plutôt à une poire dont le haut est en train de grossir tandis que le milieu se contracte et que la moitié inférieure se gonfle tout en s’affaissant …

Pour comprendre le processus de régression sociale actuellement en cours, il ne suffit plus d’évoquer le « déclassement social », un terme fort usité par certains sociologues – de quelle classe vers quelle autre classe sociale ? – ni de se lamenter sur la panne de l’ascenseur social mais commencer par reconnaître que de larges secteurs de la population subissent un processus de «(re)prolétarisation » tant sur le plan objectif que subjectif. Sur le plan objectif car l’accès à la propriété, sans apport de patrimoine, tend à devenir impossible pour de larges secteurs tandis que au niveau de l’emploi, l’insécurité socio-professionnelle augmente. Sur le plan subjectif, cette « involution» correspond effectivement à un sentiment de « déclassement» sauf qu‘il n’est pas toujours facile de comprendre que l’appartenance à la classe moyenne était fondé sur une illusion…  En l’absence de mobilisation sociale collective, cette dévolution se traduit forcément par une compétition féroce pour maintenir son rang ou son statut sinon pour tenter de gravir péniblement l’échelle sociale dans une compétition où les perdants sont bien plus nombreux que les gagnants. Le rpocessus de (re)prolétarisation a également pour effet de transformer les interactions sociales à une incessante « lutte des places », avec des orientations sociales qui tendent à devenir de plus en plus utilitaristes, avec des individus-compétiteurs qui adhèrent ou se résignent à jouer le jeu de l’auto-valorisation permanente avec tout la dévalorisation des autres que cela implique.

Forcément, la société des individus en compétition permanente est également source de frustrations et de ressentiments. Pour ces groupes sociaux qui ne comprennent pas pourquoi leur condition est menacée ni comment la dégradation de leur condition sociale pourrait être freinée, il est évident que l’anxiété et l’exaspération doit trouver un exutoire. Cela explique aussi pourquoi les discours «rétropiques » qui agitent l’espoir d’un retour de l’âge d’or de la prospérité fondé sur l’ethnocentrisme et un rejet raciste et classiste des plus vulnérables est en train de gagner une audience de masse.

Si jamais la tonalité de ces propos serait trop idéologique, je conseille vivement la lecture de quelques données objectives comme par exemple l’indice Gini. L’indice (ou coefficient) de Gini est un indicateur synthétique permettant de rendre compte de l’ampleur des inégalités sociales (revenus et patrimoine). Variant entre 0 (égalité parfaite) et 1 (inégalité extrême), les inégalités sont d’autant plus profondes que l’indice de Gini est élevé. Proche de zéro, nous aurions une société très égalitaire (inexistente) ; au-dessus de 0.25 ou 0.30, les inégalités existent mais sont jugulées tandis qu’au-delà de 0.35, la société devient réellement inégalitaire. Dit autrement, les écarts de condition sociale sont de plus en plus profonds et les distances sociales à enjamber de plus en plus grandes.

Sources : Banque Mondiale, OCDE, calculs par l’auteur ; * basé sur les revenus, sans prise en compte du patrimoine des ménages

Ce bref aperçu montre plusieurs choses qu’il me semble important de rappeler en ces temps où la démoralisation et le pessimisme l’emportent trop facilement. Primo, il est faux de dire que le « modèle social européen » a vécu. Pour preuve, dans certains pays, les inégalités reculent, notamment grâce au maintien d’amortisseurs sociaux. Secundo, globalement, le modèle social européen résiste plutôt bien aux turbulences (crise financière, récession et pandémie). En même temps, l’état social est « mal fichu » et en situation de détresse financière. Pensons aux soins de santé particulièrement mal en point dans certains pays ; aux services publics sous-financés donnant lieu à une baisse de qualité des services rendus à la population ; à la crise que traverse les systèmes éducatifs ou encore aux manquements des systèmes de protection sociale avec un accès restrictif aux revenus de remplacement très souvent insuffisants face aux besoins réels. Il faudrait mentionner aussi l’ampleur des besoins sociaux insatisfaits que les citoyens ne pourront jamais, avec les faibles revenus ou le travail mal rémunéré auxquels ils ont encore accès, prendre en charge par eux-mêmes : logements insalubres ou hors de prix ; dégradation de la santé après des années de travail, services sociaux spécifiques en termes d’éducation ou de prise en charge humaine des ainés, etc. Le chantier est vaste et je n’en ferais pas l’inventaire ici…

Je terminerai simplement en rappelant que des reculs sociaux, il y a eu auparavant et que rien n’est perdu. C’est pourquoi j’aborderai dans le second volet de cette série la question de la paupérisation salariale et les modes d’y répondre, en plaçant la focale sur quelques pays très différents dont la trajectoire paraît particulièrement riche d’expériences.

(Rome-Paris 29 mai-2 juin 2024)

 

Annexe : évolution des salaires nominaux et des coûts de la vie pour l’année 2022. 

 

 

[1] WSI Report No. 86e, July 2023, WSI European Collective Bargaining Report – 2022 / 2023  – Institute of Economic and Social Research (WSI) of the Hans Böckler Foundation

[2] En réalité, la chute du pouvoir d’achat fut encore plus grande lorsqu’on prend en compte l’augmentation des coûts de la vie les plus essentiels. Les données pour tous les États membres de l’UE sont fournies dans le tableau publiée en annexe de cet article.

[3] contraction de « greed » (vénalité) et inflation

[4] https://www.etuc.org/en/document/end-cost-living-crisis-increase-wages-tax-profits

[5] https://www.etuc.org/en/pressrelease/report-pay-still-not-keeping-prices

La Belgique, une anomalie exemplaire ? Enquête au cœur d’un pays où l’échelle mobile des salaires existe toujours et fonctionne à merveille…

Par Stéphen Bouquin 

Dans ce second volet d’une trilogie sur la centralité des salaires dans la question sociale, je présente de manière relativement détaillée le système d’indexation automatique des salaires qui est toujours d’application en Belgique. La survivance d’une échelle mobile des salaire est devenu, à juste raison, l’objet d’une grande curiosité dans les milieux syndicaux européens, notamment français. Cet article est aussi une première version d’un article comparatif qui sera publié à l’automne dans la revue Transfer, éditée par l’ETUI dans le cadre d’un dossier consacré au retour de la question salariale [1]

L’adoption du système d’indexation remonte aux années 1920 lorsque les commissions paritaires furent installées par branche d’activité suite à un mouvement d’agitation pour une augmentation des salaires dans un contexte de hausse inflationniste (Luyten, 1995 : 35 ; Bolle, 2013). Outre la longévité et la résilience du système belge, il est également particulièrement intéressant d’un point de vue économique puisque, contrairement au dogme de la spirale inflationniste salaires-prix, son application au cours de deux dernières années ne s’est nullement traduite par une poussée inflationniste supérieure aux autres économies de la zone euro. En effet, « malgré » l’indexation automatique, la Belgique est restée dans l’étiage d’un taux d’inflation analogue aux pays voisins, avec un taux de  12% au mois d’octobre, au moment du pic inflationniste qui frappait alors l’ensemble du continent européen, dépassant même 14% au Royaume-Uni.

 Tableau 1 – Evolution de l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH)

On peut observer que l’inflation a dépassé les 10% en 2022 tant en Belgique qu’au Pays-Bas alors qu’elle oscillait autour de 8,5% dans la zone euro.

Fig. 1 – Inflation en Belgique (variation sur l’année précédente, en %)

L’indexation automatique ne s’est pas davantage traduite par une croissance amoindrie de l’activité économique, bien au contraire. En Belgique, après avoir subie une contraction de -5,3% en 2020 a vu le PIB se redresser en 2021 (+6,9%) , se maintenir à +3,2% en 2022 ; un niveau supérieur à l’Allemagne (+1,8 %) et à la France (+2,5 %), tout en étant légèrement inférieur au Pays-Bas (+4,3 %) et la zone euro (+3,4 %). En 2023, la croissance du PIB se maintenait toujours à 1,5%, un niveau supérieur à celui de la France (+0,1%) de l’Allemagne (-0,5%) ou de l’Italie (+0,2%), ces trois pays étant en situation de récession ou de quasi-récession[2].

Ces données macro-économiques quelque peu paradoxales du point de vue de la doxa monétariste nous invitent à examiner de plus près le système belge d’indexation et plus largement celui de la formation des salaires. Toutefois, pour en prendre toute la mesure, il est indispensable d’intégrer dans l’analyse les coordonnées structurelles de l’économie belge. Celle-ci préserve une activité industrielle considérable (environ 20% du PIB en 2022) tout en étant avant tout orientée sur l’exportation (2/3 du PIB). En effet, le total des échanges des biens et service avec l’étranger représente près de 90% du PIB contre 65% pour les Pays-Bas ou 50% pour l’Allemagne, alors qu’il ne dépasse guère 35% pour ce qui concerne la France [3].

2 – Un système d’indexation automatique, étendu et centralisé

Le système d’indexation belge répond à l’objectif d’ajuster de manière automatique les salaires et les prestations sociales (retraites et minima sociaux) à l’évolution générale des prix de manière à en préserver la valeur réelle et donc à maintenir le pouvoir d’achat.

Si cet ajustement est automatique, il n’est pas pour autant homogène car plusieurs mécanismes sont en application de manière simultanée. Ainsi, dans la fonction publique, la loi du 1er mars 1977 organise un régime de liaison des salaires à l’indice des prix à la consommation lorsque celui-ci franchit le seuil de 2%. L’ajustement se fait de façon automatique avec un décalage de deux mois et s’applique également aux revenus de remplacement (retraites et minima sociaux). Dans le secteur privé, l’indexation s’est constitué sans base légale mais résulte d’une jurisprudence établie dans l’entre-deux guerres. Le système s’est institutionnalisé à partir de la négociation collective sectorielle et fut appliqué à la négociation d’entreprise qui a gagné en importance à partir des années 1970. Il existe des différences significatives quant aux délais d’ajustement et « l’indice pivot » (le taux d’inflation à partir duquel une partir duquel un ajustement doit s’éoprer). Dans certains secteurs ce dernier est établi à 1,1% tandis que d’autres commissions paritaires (de « branche) ont adopté le même indice de 2% que celui qui prévaut dans la fonction publique. Si quelques secteurs échappent à l’indexation automatique (activités sportives, institutions de crédit et de conseil aux entreprises et aux indépendants), dans l’ensemble, près de 97% des travailleurs bénéficient d’une indexation automatique et l’ensemble des allocataires sociaux également (bénéficiaires de l’assurance chômage et de l’aide sociale).

Tableau 2 – Estimation de la répartition des salariés selon les mécanismes d’indexation

Si la Belgique a maintenu l’indexation en période de « stagflation » comme ce fut le cas au début des années 1980, le gouvernement de centre-droit avait néanmoins imposé à trois reprises la suspension son application (les fameux « sauts d’index »), ce qui a imposé une perte nette de pouvoir d’achat d’environ 15% pour l’ensemble des travailleurs tous secteurs confondus. Alors que le projet initial fut d’abroger toute forme d’indexation automatique, le gouvernement s’est vu contraint de faire marche arrière afin de calmer les mobilisations syndicales très vigoureuses avec plusieurs semaines de grèves généralisées dans le secteur public en septembre 1983 et une longue période de grèves interprofessionnelles au printemps 1986.

Si la droite libérale et le patronat désiraient supprimer le système d’indexation automatique, sa suspension temporaire exprimait la volonté de ne pas attiser la vague de protestations et de grèves qui secouait le pays. Il faut rappeler que ce contexte du début des années 1980, la coalition gouvernementale composée de libéraux et de démocrates-chrétiens était mise sous pression tant sur le front social que sur le front sociétal avec une vaste mobilisation pacifiste contre le placement de missiles Cruise et Pershing II. La combinaison de la mobilisation syndicale et pacifiste avait poussé la confédération syndicale chrétienne à questionner ses liens organiques avec la démocratie chrétienne, à cette époque encore hégémonique en Flandre.

En 1987, après avoir passé cinq ans dans l’opposition, la social-démocratie (tant son aile flamande que francophone) retourne au gouvernement ce qui marque un coup d’arrêt dans les réformes néolibérales. Plusieurs chantiers de réformes s’imposent néanmoins car l’économie Belge était déjà parmi les plus internationalisées de l’OCDE, ce qui faisait du « coût du travail » un enjeu macro-économique central [5]. Ceci conduit la nouvelle coalition de centre-gauche au pouvoir à mettre en place un système de veille sur l’évolution des salaires via l’adoption de la « Loi sur la sauvegarde de la compétitivité des entreprises » (1989). Cette loi-cadre conférait au Conseil Central de l’Economie [6] la responsabilité de suivre de près l’évolution des salaires en comparant le cas de la Belgique avec ses principaux partenaires commerciaux, à savoir l’Allemagne, les Pays-Bas et la France.

Outre la mise en place de cette veille comparative sur la formation des salaires, le gouvernement initie une politique de soutien à la compétitivité des entreprises via des exonérations de cotisations à la sécurité sociale, ciblée sur les secteurs orientés sur l’exportation, puis dans un second temps, sur les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre (Bouquin, 2001 : 69-91)[7].

En 1993, peu après le Traité de Maastricht (1992) et la mise en place de l’UEM et les célèvres critères de convergence, le gouvernement de centre-gauche tente d’imposer une réforme globale du système de protection sociale afin de réduire de manière structurelle le coût salarial tout en favorisant la fléxibilisation du marché de l’emploi. Mais une vague de grèves interprofessionnelles en front commun syndical (FGTB et CSC) contraint le gouvernement de reculer sur un certain nombre de mesures excepté le blocage des salaires pour les années 1994-1995. Cet épisode annonce un vrai tournant qui va s’opérer en 1996 lorsque la majorité gouvernementale de centre-gauche adopte une loi-cadre qui introduit une « norme salariale » bisannuelle qui plafonne les hausses de salaires négociées au niveau interprofessionnelle, des secteurs comme à l’échelle des entreprises.

Pour les organisations syndicales, la norme salariale représente un carcan qui entrave la libre négociation salariale. Mais pour le patronat, il représente un encadrement nécessaire de la négociation collective qui doit empêcher une dérive inflationniste des salaires (wage drift). La fixation de la norme salariale résulte d’une délibération au sein du Conseil Central de l’économie sur base de rapports technique produits par des experts économiques représentants les acteurs sociaux. En cas de désaccord entre ceux-ci, le gouvernement peut fixer unilatéralement la norme salariale. Celle-ci agit de manière préventive puisque les augmentations de salaire devront être négociés à l’intérieur d’une fourchette dont le plancher est constitué par l’ajustement à l’inflation et les hausses barèmiques tandis que le plafond correspond à la moyenne pondérée des hausses salariales anticipées chez les trois principaux partenaires commerciaux que sont la France, l’Allemagne et les Pays-Bas (Lamas, 1997).

Il convient néanmoins de souligner que cette norme salariale est désormais appliquée depuis plus de 25 ans et qu’elle a profondément modifié le système de « concertation sociale » – une terminologie « belge » qui intègre, à l’inverse du « dialogue social », la possibilité d’une négociation conflictuelle. La norme salariale a eu pour effet d’institutionnaliser un niveau interprofessionnel de négociation sur les salaires là où celles-ci existaient principalement au niveau des secteurs et des entreprises. En effet, durant la seconde moitié du 20ème siècle, les accords interprofessionnels ou les conventions collectives nationales (fédérales) concernaient avant tout des questions de temps de travail, de flexibilité, les conditions de licenciements collectifs, de conditions de travail ou encore le droit de grève et le droit syndical.

Même si l’année de 1996 marque un tournant dans le système des relations collectives de travail, ce tournant a été opéré en assurant le maintien du système d’indexation automatique pour le secteur privé comme pour la fonction publique, les bénéficiaires des minimas sociaux et les retraités. Il exprime la puissance sociale et institutionnelle d’un mouvement syndical maintenu tout au long des années de crise et de chômage de masse et cadenasse en quelque sorte le rapport de force entre capital et travail.

Il est certain que ce système, à la fois centralisé et suffisamment ajustable suivant la conjoncture, a consolidé une solidarité salariale interprofessionnelle et façonné une cohésion sociale à l’échelle du pays. Rappelons que la Belgique est un pays fédéral polarisé par des tensions communautaires et linguistiques récurrentes et il n’est donc pas exagéré de considérer que cette norme combiné à l’indexation automatique a contribué au maintien d’une protection sociale intégrée à l’échelle fédérale et des relations collectives de travail structurées à l’échelle de l’ensemble des entités fédérées [8].

Depuis la mise en application de la norme salariale en 1996, une sorte de « grande messe » de négociation tripartite s’organise tous les deux ans avec autour de la table les confédérations syndicales socialistes (FGTB), social-chrétiennes (CSC) et libérales (CGSLB), les fédérations patronales d’autre part ainsi qu’une représentation gouvernementale.

Deux périodes peuvent être distinguées depuis l’instauration de la norme en 1996. Une première séquence correspond aux années de croissance (1996-2007) au cours de laquelle la norme salariale oscillait entre 4 et 6% sur une base bis-anuelle. La deuxième séquence s’inscrit dans le prolongement de la crise financière de 2008 et sera marqué par une compression des hausses de salaires. Si l’accord dit « exceptionnel » de 2008 prévoyait encore des marges de négociation d’augmentations salariales (+ 0,9 % en 2009 ; + 3,5 % en 2010) mais par la suite, les négociations ont rarement reçu l’assentiment des organisations syndicales, amenant dès lors le gouvernement fédéral à imposer une norme de modération salariale contestée par les organisations syndicales. Comme le rappellent Bernard Conter et Jean Faniel dans leur article sur la Belgique, parue dans le n°180 de Chronique Internationale de l’IRES (2022 ; pp. 24-27)

  • le projet d’accord interprofessionnel de 2011 (+ 0 % en 2011 ; + 0,3 % en 2012) fut rejeté par la FGTB, la CGSLB et les centrales d’employés de la CSC[9];
  • en 2013, le front commun syndical FGTB-CSC-CGSLB rejettent un accord interprofessionnel qui ne prévoyait un blocage des salaires pour les années 2013 et 2014 ;
  • le projet d’accord de 2015 (+ 0 % en 2015 ; + 0,8 % en 2016) fut rejeté par la FGTB ;
  • par contre, l’accord de 2017 est signé par les trois confédération syndicales CSC-FGTB et CGSLB malgré la faiblesse de la marge salariale (+ 1,1 % en 2017 ; + 1,1 % en 2018) ;
  • le projet d’accord de 2019 (+ 1,1 % pour 2019 et +1,1% 2020) est rejeté par la FGTB, mais accepté par la CSC et la CGSLB ;
  • un accord est conclu en 2021 bien qu’il ne prévoit qu’une marge salariale faible (+ 0,4 % pour 2021-2022) et la possibilité pour les entreprises ayant obtenu de bons résultats durant la crise sanitaire d’accorder une prime « Corona » unique de maximum 500 €.

Il est à noter qu’une révision de la Loi de 1996 a été opérée en 2017 en renforçant le caractère préventif et impératif du dispositif via l’introduction de mécanismes maintenant l’évolution des salaires de la Belgique en deçà de ceux des pays de référence que sont l’Allemagne, la France et les Pays-Bas (Conter et Faniel, 2018 : 14).

Mais cette approche préventive a également contribué à relancer la controverse sur le calcul de la norme. Dès lors que les principaux pays (Allemagne, France et Pays-Bas) modèrent fortement les salaires, « l’handicap salarial » de la Belgique s’accroît, ce qui induit dès lors un freinage des hausses tolérées par la norme. Ceci fait dire aux secteurs les plus critiques du mouvement syndical, tant du côté de la FGTB que de la CSC, que les dès sont doublement « pipés » : la modération des pays voisins induit une spirale régressive tandis que les modalités de calcul se basent sur des moyennes nationales (salaire moyen et médian) ce qui laisse de côté les écarts de productivité.

Cette analyse critique de la norme salariale est partagé par les militants et les responsables de certaines centrales professionnelles, tant du côté de la FGTB que de la CSC. Elle est également nourrie par le sentiment prévalant dans les secteurs et les entreprises où les syndicats sont toujours solidement implantés que la norme est une sorte de camisole alors que le rapport de force sur le terrain et la situation financière de certaines entreprises  permettrait d’obtenir des hausses de salaire significatives. En même temps, depuis l’instauration de la norme salariale, les négociations à l’échelle des entreprises (consécutive aux négocitations interprofessionnelles et sectorielles) ont toujours donné lieu à des mesures ciblées d’augmentation du pouvoir d’achat, notamment via des chèques-repas, des chèques-mobilité ou d’autres dispositifs exonérés fiscalement (et donc sans cotisations à la sécurité sociale).

L’existence de la norme salariale a également eu pour effet de centraliser et de verticaliser la formation des salaires du haut vers le bas (du niveau interprofessionnel vers les secteurs et les entreprises). Pour les secteurs où les forces syndicales sont historiquement plus faibles (agroalimentaire, hôtellerie-restauration ou encore le secteur associatif et non-marchand), la norme a permis de mettre en application des hausses salariales que les syndicats n’auraient pas forcément été en mesure d’arracher par la seule mobilisation collective.

Signalons enfin que l’existence d’un système d’indexation doublé d’une norme salariale a sans doute contribué à la cohésion d’un pays fédéralisé traversé par des clivages communautaires et linguistiques opposant la Flandre et la francophonie (Région Wallonne et Région Bruxelles-capitale bilingue).

En résumant, on peut dire que le système d’indexation automatique se singularise par sa longévité et son étendue. Celle-ci ne peut se comprendre sans intégrer dans l’analyse trois faits structurants : primo, l’existence d’un taux de syndicalisation parmi les plus élevés en Europe, stable depuis les années 2000 et gravitant autour de 55% ; deuxio, l’existence d’un taux de couverture conventionnelle très élevé, de l’ordre de 97% ; tertio, le maintien d’une activité gréviste un niveau relativement élevé.

Sources : données relatives aux jours de grève : ONSS (statistiques en ligne). Propres calculs : données relatives aux travailleurs : enquête sur les forces de travail. Remarque : Il existe des ruptures temporelles en 2003 et 2013 (qui influencent la médiane et la moyenne).

Tableau 5 – Nombre de jours de grève par 1000 travailleurs (2008-2022)

Source : ETUI / Kurt Vandaele ; DARES, OIT ; calculs par l’auteur

En Belgique, la conflictualité sociale est non seulement une réalité concrète mais celle-ci s’inscrit dans une configuration où l’antagonisme structurel entre capital et travail contient à la fois une dimension très institutionnelle tout en se manifestant sur le plan social.

Si la Belgique a préservé un système complexe mais étendu d’indexation automatique tout en se dotant de mécanismes évitant une spirale inflationniste des salaires, cette équilibre fragile et sous tension est loin d’être une anomalie mais exprime tout simplement l’existence d’un rapport de force entre travail et capital maintenu à un niveau encore relativement favorable au monde du travail. Nous verrons dans le point suivant qu’elle recèle des vertus aujourd’hui ignorées par la doxa économique monétariste et néo-classique.

3 – La crise inflationniste et les mesures gouvernementales.

La Belgique a connu, comme la plupart des pays de l’UE pendant vingt mois plusieurs confinements et périodes de mise à l’arrêt partiel de l’économie. L’inflation a augmenté progressivement dès novembre 2021 et a culminé à 13% au mois d’octobre 2022. Comme le montre la figure 2, la hausse des prix énergétiques a débuté en novembre 2021, donc bien avant la guerre en Ukraine.

Fig 2 – IPCH et ses composants en % de l’inflation totale

Pour la Banque Nationale de Belgique et suivant ici le rapport du Conseil Central de l’Economie, la hausse du prix des biens énergétiques est à la fois le résultat de la vigoureuse reprise économique à l’issue de la pandémie, et la conséquence d’une anticipation sur d’éventuelles pénuries renforcée par des agissements spéculatifs sur la tarification énergétique (BNB, 2023 ; CCE, 2023). Mais la hausse des prix des biens énergétiques n’est pas la seule cause de la poussée inflationniste de 2022. Les aides financières dispensés pendant la pandémie et la mise à l’arrêt partiel des économie ont généré un surplus d’épargne qui s’est traduit par un choc de la demande qui s’est répercuté sur les prix, d’abord des biens de consommation puis des biens intermédiaires. La désorganisation des chaînes d’approvisionnement a suscité une hausse des prix sur l’ensemble des marchés des biens intermédiaires et des matières premières tandis que la flambée des prix énergétiques a fini, avec un certain retard, par se répercuter sur les prix du marché des services. L’évolution de l’indice des prix de biens intermédiaires et des biens de consommation indique que les premiers ont connu une hausse bien supérieure aux second et ont commencé à converger que vers la fin de l’année 2023.

Fig 3 – Evolution de l’inflation des biens de consommation (100= 2019) [Eurostat]

Fig 4 – Evolution de l’inflation sous-jacente (total moins énergie) [Eurostat]

Comparée à d’autres pays, la Belgique a connu une hausse inflationniste supérieure à la France et à l’Allemagne mais inférieure au Pays-Bas. Cet écart est dû en grande partie à une hausse plus forte des prix du gaz et de l’électricité. Si les mesures du gouvernement français ont jugulé la hausse des prix grâce au bouclier tarifaire pour les ménages et les PME, il fut très couteux sur le plan budgétaire puisque les subventions aux fournisseurs en compensation au blocage des prix représentent à eux seuls l’équivalent de 1,4% du BBP.

La Belgique a quant à elle opté pour un policy mix, en appliquant le système d’indexation comme amortisseur structurel pour préservation du pouvoir d’achat tout en accordant une aide forfaitaire de 110 à 200 euros pour les ménages, une réduction de la TVA de 21% à 6% sur la facture des particuliers, l’extension de la tarification sociale et l’émission de chèques énergétiques ciblés pour les indépendants et les PME. L’un dans l’autre, le coût de ces mesures est resté assez modeste, équivalent de 0,7% du PIB, ce qui représente une dépense fiscale supérieure à celle des Pays-Bas (0,3%) et de l’Allemagne (0,3%) mais bien inférieure à celle de la France (1,4%).

4 – De la sauvegarde du pouvoir d’achat à la préservation de la demande intérieure

On peut donc faire le  constat que le pouvoir d’achat des ménages a été protégé contre la hausse des prix. Certes, le revenu disponible net a baissé légèrement de 1,3% en 2022 (et de 2,5% si on y inclut les années Covid, donc de 2020 à 2023) mais globalement, le pouvoir d’achat a été préservé principalement grâce au système d’indexation automatique. Si l’indexation des salaires de +8% a été retardé d’un an pour une grande partie secteur privé, à partir de 2023, la perte de pouvoir d’achat a été compensée de manière à se rapprocher de l’évolution globale de l’inflation comparée au seuil de 2019 [10].

Fig 5 – Intervalle entre taux d’inflation et indexation dans le secteur privé

Fig 6 – Indexation des salaires suivant les différents mécanismes

 Fig 7 – Evolution du revenu disponible des particuliers (salaires, retraites, minima sociaux)

En additionnant les actifs (5,5 millions de travailleurs pour le secteur privé et la fonction publique) et les adultes inactifs (3,7 millions, soit retraités, soit au chômage ou allocataires de divers minima sociaux) on peut constater que plus de 8 millions d’habitants sur un total de 11 millions disposent de revenus qui sont automatiquement ajustés au coût de la vie lorsque ce dernier augmente. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il s’agit là d’un trait marquant d’une société salariale doté d’amortisseurs sociaux qui continuent à produire des effets « contre-cyclique » ay niveau économique. Au moment où d’autres pays ont été confronté à un reflux de la demande solvable suite à la hausse des prix et une baisse des salaires réels, le gouvernement belge a opté pour une sauvegarde du pouvoir d’achat et la préservation de la demande solvable, ce qui a permis à l’économie belge d’éviter la récession.

Tableau 6 – Evolution trimestrielle du PIB (Belgique – France – Allemagne, Pays-Bas)

Source Source : Eurostat ; calculs et représentation Service Compétitivité Ministère de l’économie / https://infogram.com/fr_pib_gcomparaison-1h9j6qg3wrz0v4g

Qu’en est-il alors des marges des entreprises et de la profitabilité de leur activité[11] ? Notons en premier lieu que malgré la hausse des prix de revient (biens intermédiaires et biens énergétiques), le taux de marge des entreprises en Belgique a connu une forte croissance fin 2021 qui s’est maintenu au cours de l’année 2022. Une analyse comparée (CCE, 2023 : 52) indique que le taux de marge des entreprises s’est globalement très bien maintenu tout au long de la période de 2020-2023, oscillant entre 42 et 44% là où il subit un recul important en France (de 37% à 32%) et un tassement de 45 à 42% en Allemagne.

Fig 8 – Evolution du taux de profit des entreprises non financières

 Figure 8 – Evolution du taux de profit moyen des entreprises non-financières

Sur une période plus longue, le taux de marge (excédent brut d’exploitation / valeur ajoutée) des entreprises non financières a connu un accroissement graduel. Au niveau de la profitabilité moyenne des entreprises non-financières, il faut constater que la profitabilité reste en-deçà de la Belgique, de l’Allemagne et des Pays-Bas .

Figure 9 – Evolution du taux de marge ENF (2000-2022)

Ces données sont peu discutées dans la presse économique mais rarement ignorées lors des délibérations entre acteurs sociaux au sein des instances tel que le Conseil Central de l’Economie. Elles permettent néanmoins de comprendre pourquoi y compris le patronat n’a pas fait de la suppression de l’indexation automatique un cheval de bataille. Force est de constater que l’indexation combiné à la norme salariale a nullement érodé la compétitivité des entreprises et la profitabilité de leur activité.

Bien sûr, en ce qui concerne les années post-COVID-19, les entreprises ont bénéficié d’un effet aubaine grâce à la reprise de l’activité économique et c’est seulement en 2023, lorsque l’indexation qui a été appliqué que cette dernière a pu avoir eu un impact sur les prix d’acquisition et les coûts de production.

Mais cet effet a été étalé dans le temps et s’est concrétisé dans un environnement économique où l’activité économique nationale s’est maintenue à un niveau supérieur à celui de la France et de l’Allemagne. N’oublions pas que la Belgique est à la fois une économie ouverte fortement dépendante des exportations, mais aussi un marché intérieur relativement étendu avec 11 millions de consommateurs, un taux d’épargne élevé (oscillant entre 17% et 23% du PIB) et une infrastructure économique dynamique avec le port d’Anvers et un grand nombre d’industries de pointe.

Ceci invite à appréhender le système d’indexation des salaires sans a priori idéologique mais comme un outil de gouvernance macro-économique aux effet contre-cycliques. Il est à noter que ce constat fait aujourd’hui consensus au sein du conseil d’orientation de la Banque Nationale de Belgique, du bureau fédéral du plan et du Conseil Central de l’Economie[12].

5 – La politique gouvernementale et les orientations défendues par les acteurs sociaux

La coalition gouvernementale de centre-gauche, au pouvoir depuis 2019, a adopté une politique prudente qui consistait à préserver le mécanisme d’indexation automatique doublée d’une action visant à modérer les prix des biens énergétiques. Si l’aile droite du gouvernement, surtout du côté francophone, a continué à questionner l’indexation, dans les faits aucune mesure de suspension de celle-ci n’a été tentée. Les confédérations syndicales ont appuyé le maintien de l’indexation en exprimant leur refus d’un indexation forfaitaire ou un « saut d’index » (Note Bureau FGTB, 7 avril 2022, Note Bureau CSC, 12 avril 2022).

Au début de l’été 2022, le groupe d’experts du CCE a rendu un rapport qui donne le ton : les bénéfices des entreprises (excédent brut d’exploitation/taux de marge) se sont maintenus à des niveaux supérieurs comparé aux pays voisins. Ils avancent comme explication le fait que les entreprises à haute intensité capitalistique ont subi en moindre mesure la hausse des prix énergétiques tandis que les entreprises à haute intensité énergétique éprouvent moins les conséquences d’une hausse du coût salarial/main d’œuvre. L’indexation étant appliqué avec un certain décalage, la hausse des couts de main-d’œuvre a surtout été ressentie en 2023. En même temps, selon les experts, le marché intérieur (bâtiment, biens de consommation et services) ont maintenu un dynamisme suffisant pour amortir l’impact de cette indexation. Ains, en 2023, l’économie belge a su préserver une croissance de 1,4% là où la zone euro a connu une contraction de 0,1% (-0,7 pour les Pays-Bas, -0,3 pour l’Allemagne et la France).

Selon le rapport de la Banque Nationale de Belgique, la consommation intérieure s’est maintenue tout au long de l’année 2022-2023 grâce au mécanisme d’indexation. L’OCDE abonde dans le même sens en considérant que la politique gouvernementale d’investissement et le système d’indexation automatique ont soutenu l’activité économique, ce qui a eu pour effet indirect de préserver les recettes fiscales. Fin 2022, la fédération des employeurs FEB-VBO était encore très pessimiste dans ses prévisions et annonçait l’entrée en récession de l’économie belge (Note Bureau FGTB, 12 juin 2023). Mais pour la FGTB, ces annonces alarmistes n’avait aucune raison d’être puisque l’évolution des coûts de main-d’œuvre réels est resté en deçà des prévisions établies au cours de l’année 2022.

Ainsi, fin 2022, « le surcoût salarial » à l’égard des pays voisins atteignait en réalité 1,2% contre 3% prévu initialement, tandis qu’en 2023, il n’avait guère dépassé 1%, là où les prévisions annonçaient un surcoût de 3,2%. Etant donné que la Banque Nationale de Belgique prévoit pour les années 2024-2025 un rattrapage salarial en Allemagne et au Pays-Bas, et moindre mesure en France, cela n’a pas beaucoup de sens d’évoquer un déficit de compétitivité des entreprises belges.

Le surcoût salarial correspond à l’écart entre la hausse des coûts du travail en Belgique et les pays voisins. En 2019, celui-ci était de -0,4% (en faveur de la Belgique). Entre 2020 et 2022 le coût du travail a davantage augmenté en Belgique avec 0,8%. Pour les années 2023-2024 ce surcoût atteindrait 1,3% mais cet handicap devrait être résorbé grâce à une hausse salariale chez les pays voisins. Compte tenu d’un handicap de coût du travail négatif (-0,4 %) à la fin de l’année 20, le handicap de coût du travail sera de 1,7 % à la fin de l’année 2024. Ce chiffre est trois fois inférieur à l’estimation faite par le CCE il y a un an. À l’époque, le handicap du coût du travail était supposé s’élever à plus de 5 %.

Les confédérations syndicales FGTB et CSC partagent le point de vue que la compétitivité s’est maintenue grâce à la productivité élevée des travailleurs belges tant du côté de l’industrie que les services. En Belgique, le PIB par heure travaillée demeure parmi les plus élevées des pays de l’OCDE, ce que les analyses comparées prennent rarement en compte. Dès lors que les comparaisons des coût salariaux intègrent dans leur calculs les effets des réductions de cotisations sociales à la sécurité sociale et l’apport des subventions salariales pour certains catégories, la Belgique accuse non pas un surcoût salarial mais un déficit de près de 6% sur la période 2013-2023 (Note pour le Bureau fédéral FGTB, 12 juin 2023). Dit autrement, les modalités de calculs de la norme salariale évacuent à la fois la productivité et omettent de prendre en compte les réductions de cotisations sociales.

Les rapports techniques de la Banque Nationale de Belgique et du Conseil Central de l’Economie sur l’évolution des prix démontrent également que le système d’indexation n’a pas eu d’effet inflationniste[13]. L’IPCH a reflué, passant de 8% en janvier 2023 à 0,1% en octobre 2023 pour ensuite remonter progressivement à 3% début 2024. Cela signifie que la hausse des salaires liée à l’indexation ne s’est pas répercuté sur les prix des biens mais que les entreprises ont réussi à amortir cette hausse grâce au maintien de l’activité tout en concédant une légère compression du taux de marge qui est passée de 44% à 41% en moyenne globale et de 48% à 42% dans l’industrie (Rapport CCE sept 2023, p.52).

La négociation d’un nouvel accord interprofessionnel pour les années 2023-2024 n’a pas donné lieu à de fortes tensions sociales. Pour le comité technique du CCE et le gouvernement, il était hors de question d’envisager une hausse des salaires par-dessus l’indexation de 8% qui venait d’être appliqué aux travailleurs du secteur privé. Si la marge salariale était encore de 0,4% en 2021-2022, elle devait forcément rester égale à 0%. Toutefois, au vu du nombre d’entreprises ayant réalisé des  bénéfices au cours des années 2021-2022, le gouvernement a concédé la possibilité de négocier à l’échelle des entreprises une prime forfaitaire de pouvoir d’achat. La prime pouvoir d’achat ne sera possible que dans les entreprises qui ont obtenu des bons résultats en 2022. La notion de « bons résultats » sera à définir lors de négociations au niveau sectoriel et de l’entreprise. Les termes « bénéfices élevés » et « bénéfices exceptionnellement élevés » en 2022 devront également être définis, puisqu’ils déterminent le montant maximal de la prime, respectivement de 500 et 750€ par an et par travailleur. La prime pourra être octroyée jusqu’au 31 décembre 2023, distribuée sous forme de chèque valable jusqu’au 31 décembre 2024. L’accord prévoit également une hausse du salaire minimum[14] qui correspond au revenu minimum mensuel moyen garanti (RMMMG). Alors qu’il s’élevait à 1658,23€ en 2021, il est passé à 1954,99€ en 2023

Même si la norme salariale est égale à zéro, il est éroné de de considérer l’AIP comme un accord de « blocage des salaires ». L’accord a été largement approuvé par les structures syndicales (FGTB à 70% ; CSC à 90% CGSLB à 96%)[15]. Il est à noter que cet approbation résulte non seulement de la possibilité de négocier des primes de pouvoir d’achat mais aussi de la possibilité de pouvoir « travailler plus » en faisant des heures supplémentaires exonérés fiscalement[16]… Mais l’accord interprofessionnel prévoit aussi des garanties collectives en cas de difficulté économique. Ainis, la convention collective n° 159 qui définit pour les employés (cols blancs) la procédure de chômage temporaire pour raisons économiques sera prolongée jusqu’au 30 juin 2025 et sera accompagnée d’une triple indexation du supplément salarial en 2023, 2024 et 2025.

 En guise de conclusion

Le cas de la Belgique démontre avec une rare précision qu’un système d’indexation automatique est une sorte d’anomalie exemplaire qui a contribué à préserver le pouvoir d’achat de millions de travailleurs actifs ou retraités ou encore de bénéficiaires des minima sociaux. Le système a survécu à la tempête néolibérale des années 1980 et 1990. Certes, la négociation collective est encadrée par la définition d’une norme salariale, mais la définition de celle-ci mobilise les interlocuteurs sociaux à partir d’un cadre institutionnel qui consolide également le poids social des organisations syndicales. Celles-ci ont su garder une indépendance de vue et de positionnement, refusant régulièrement de cautionner un blocage des salaires, mobilisant contre de telles mesures (2014) ou laissant le gouvernement seul face à ses responsabilités. Au vu d’une représentation politique asymétrique, majoritairement de gauche au sud du pays et majoritairement libérale-nationaliste flamande au nord, le système de concertation sociale belge démontre aussi que les clivages sociaux capital/travail peuvent transcender les clivages politiques et linguistiques et se maintenir malgré ces derniers, sans que cela se traduise par une dégradation des rapports de force et une régression sociale. La véritable énigme se situe davantage sur ce versant plutôt que du côté de la « résilience» d’un système d’indexation. La véritable leçon pratique d’économie politique, à rebours de la doxa néo-libérale se situe dans le fait qu’un tel système n’est pas incompatible avec des taux de profitabilité ou de margé élevés et une compétitivité des entreprises.

 

Références

  • Bijnens G., Duprez C. (2023a), Bedrijven, prijzen en marges, KW 2022, miméo, présentation devant le CCE, avril 2023.
  • Bijnens G., Duprez C., Jonkheere J. (2023), Les hausses de prix observées en Belgique sont-elles dictées par l’appât du gain ?, BNB (23 avril 2023), en ligne https://www.nbb.be/fr/blog/les-hausses-de-prix-observees-en-belgique-sont-elles-dictees-par-lappat-du-gain  (consulté le 15 avril 2024).
  • Bolle F. (2013), La mise en place du syndicalisme contemporain et des relations sociales nouvelles en Belgique (1910-1937), Thèse de doctorat en histoire, Université Libre de Bruxelles.
  • Capéau B., Decoster A., Vanderkelen J., Van Houtven St. (2022), A distributional impact assessment of the energy crisis: the interaction between indexation and compensation, BE-PARADIS Working Paper wp.22.4, 33 p.
  • Celasun, O., Hansen, N-J., Mineshima A., Spector M., and Zhou J. (2022), Supply Bottlenecks: Where, Why, How Much, and What Next?, IMF  Working Paper, 22/ 31, 50 p.
  • Conter B., Fniel J. (2022), Belgique : hausse des salaires nominaux, aides publiques ponctuelles et perte du pouvoir d’achat, Chronique internationale de l’IRES, n°180.
  • Fellahi A. et Creuse T. (2023), L’inflation et les mécanismes sectoriels d’indexation en Belgique. Analyse comparative, Institut du développement durable, Namur.
  • Lamas R. (1997), « La loi de sauvegarde de la compétitivité : un nouvel encadrement des négociations salariales», in l’Année sociale, Institut de sociologie, Université Libre de Bruxelles, p. 87-97.
  • Luyten Dirk (1993), Sociaal-economisch overleg in België sedert 1918, VUBPress Balans, 207p.

 

 

[1] Je tiens à remercier mon collègue Esteban Martinez-Garcia de l’ULB avec qui j’ai rédigé un article comparatif sur le cas de la Belgique et de la France, à paraître dans le n°29 des Cahiers du CHATEFP (Ministère du Travail, de la Santé et des Solidarités). J’ai bénéficié des conseils et de la documentation des chercheurs et économistes de la FGTB, en particulier Giuseppina De Simone, Lars Vandekeybus et Mischa Vanherck et je tiens à les remercier chaleureusement.

[2] Source : https://economie.fgov.be/fr/themes/entreprises/tableau-de-bord-de-la/resultats-de-la-competitivite/produit-interieur-brut

[3] Exportation des biens et des services en pourcentage du PIB. Données Banque Mondiale.  https://donnees.banquemondiale.org/indicator/NE.EXP.GNFS.ZS?end=2022&start=1981

[4] La liberté de négociation autorise néanmoins les entreprises à adopter des conventions collectives qui améliorent le contenu des accords de branche.

[5] la part des échanges internationaux dans le PIB de l’économie belge atteignait déjà 65% du PIB.

[6] Le Conseil Central de l’Economie est une instance paritaire consultative et délibérative institué par la Loi du 20 septembre 1948 portant sur l’organisation de l’économie. Site officiel https://www.ccecrb.fgov.be/

[7] Celles-ci ciblaient dans un premier temps les entreprises orientés sur l’exportation et celles à faible intensité capitalistique et représentaient 3 à 5 % de la masse salariale

[8] Le seules matières qui dérogent à cette solidarité fédérale concerne avant tout la formation professionnelle (l’enseignement étant une compétence régionalisée), les allocations de famille et certains aspects liées à la fiscalité (droit de succession).

[9] FGTB : Fédération Générale du Travail de Belgique ; CGSLB : Centrale Générale des Syndicats Libéraux de Belgique ; CSC : Confédération des Syndicats Chrétiens.

[10] Il faut préciser ici que les seuils d’imposition fiscaux ont également été ajustés mais avec une année de décalage, ce qui explique pourquoi en 2022 la charge fiscale a augmenté tandis qu’elle a légèrement baissé l’année d’après.

[11] Le taux de marge est défini à partir du rapport entre l’excédent brut d’exploitation (EBE) et la valeur ajoutée à prix nominaux. L’EBE représente donc le solde restant de la valeur ajoutée après déduction de la masse salariale et des impôts mais en y incluant les aides diverses.

[12] Ainsi, dans le rapport technique du CCE du 30 octobre 2023 – 2450, on peut lire p.74 “D’un point de vue macroéconomique, l’indexation automatique des salaires pourrait contribuer à une détérioration de la compétitivité salariale des entreprises belges, ce qui pèserait sur les exportations, sur les investissements et donc sur la croissance économique. Toutefois, cet impact négatif sur la croissance économique devrait être compensé par une augmentation plus forte de la consommation des ménages, à condition que les augmentations salariales reçues par les ménages par le biais de l’indexation automatique soient dépensées en Belgique (c’est-à-dire qu’elles contribuent à une augmentation de la demande intérieure).(Rapport octobre 2023, p. 74)

[13] Communiqué de presse BNB du 9 juin 2023 https://www.nbb.be/fr/articles/leconomie-belge-devrait-croitre-de-04-au-second-trimestre-de-2023 Voir aussi le Business Cycle Monitor https://www.nbb.be/doc/ts/publications/bcm/2023_06_bcm_publication.pdf

[14] https://emploi.belgique.be/fr/themes/remuneration/salaire

[15] Un accord a minima, L’Echo, lien https://www.lecho.be/dossier/contestationsociale/le-groupe-des-dix-signe-un-accord-interprofessionnel-a-minima/10454057.html  Voir aussi https://www.fgtb.be/FGTB-approuve-accord-social

[16] En témoigne la reconduite du système de contingence des heures supplémentaires. En 2021-2022, ce que l’on appelle les « heures de relance », au nombre de 120 par année civile, s’étaient ajoutées au contingent de 100 heures supplémentaires volontaires. L’accord 2023-2024 maintient ce contingent de 120 heures de relance jusqu’au 30 juin 2025 et augmente le contingent à 180 heures supplémentaires qui bénéficient d’un régime fiscal avantageux à la fois pour l’employeur (exonération partielle du paiement du précompte professionnel) et le travailleur (réduction d’impôt).

Quand l’écriture de science-fiction des travailleurs d’Amazon imagine un monde post-Amazon

Le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, parle souvent d’un renouveau de l’humanité sur d’autres planètes. Un atelier d’écriture de science-fiction avec des travailleurs d’Amazon s’est organisé autour de l’objectif d’imaginer comment la vie pourrait être différente ici même sur Terre, dans un monde sans les grands patrons comme Bezos.

Par Xenia Benivolski, Max Haiven, Sarah Olutola et Graeme Webb

Les exigences d’Amazon à l’égard de ses 1,5 million d’employés sont tristement célèbre. Les travailleurs des entrepôts doivent suivre une cadence de travail imposé par un management algorithmique mobilisant l’intelligence artificielle (IA) pour maximiser leur rendement, en s’appuyant sur le fonctionnement des robots d’usine. Ceci produit une situation om un régiment de travailleurs, de chauffeurs-livreurs et de sous-traitants de livraison font la course pour atteindre les quotas assignés par le « borg » ou, dit autrement l’automate. A côté de cela, vous avez l’esclavage numérique où les micro-travailleurs rivalisent pour être payés quelques centimes de plus pour des microgigs sur la plateforme Mechanical Turk (MTurk). Même les cols blancs de haut rang font état d’une impitoyable culture  d’entreprise où les employés sont astreint à porter le fardeau de la « satisfaction du client ».

De fait, on nage en pleine science-fiction dystopique dans laquelle des conditions de travail de plus en plus insupportables ravagent des pans entiers de classe laborieuse et où un management panoptique écrase leur auto-détermination. Évidemment, tout cela n’a qu’une seule finalité, à savoir la maximisation des profits d’un multimilliardaire dont la richesse est déjà incompréhensiblement illimitée.

Mais le fondateur emblématique d’Amazon, Jeff Bezos, qui en est aujourd’hui le président exécutif, présente son entreprise aux clients et aux actionnaires sous un jour bien différent. Ce geek féru de science-fiction ressemble de plus en plus à un ange exterminateur venu du futur, qui bouleverse des secteurs à faible rentabilité tels que la logistique, pour investir le secteur des soins de santé, des médias tout comme les biens de consommation digne d’une épicerie, des services web à la littérature. Tout ceci nous dit une chose : Amazon incarne une forme de capitalisme qui ne se contente pas d’exploiter les travailleurs dans le présent, mais qui est déterminé à coloniser l’avenir lui-même.

Mais, confrontés à des pressions sur leur lieu de travail, les travailleurs commencent à s’organiser contre l’empire d’Amazon. Aux États-Unis, l’action réussie du syndicat Amazon Labor Union à Staten Island a provoqué une onde de choc et encouragé d’autres initiatives. Entre-temps, d’autres syndicats, comme Amazonians United se concentrent moins sur l’obtention d’une reconnaissance en tant qu’interlocteur que sur le renforcement du pouvoir d’agir des travailleurs à la base. Au Royaume-Uni et en France, plusieurs grèves ont perturbé le fonctionnement d’Amazon. En Allemagne, les efforts déployés par les travailleurs migrants pour organiser des comités d’entreprise indépendants ont permis d’obtenir des résultats concrets. De nouvelles coalitions mondiales, dont Make Amazon Pay, Amazon Workers International et Athena relient les luttes des travailleurs à d’autres luttes dans le monde entier, ainsi qu’à la société civile et aux structures militantes.

Pourtant, trop souvent, nous sommes tellement focalisés sur les luttes immédiates de la classe laborieuse que nous négligeons de poser les grandes questions : quel futur voulons-nous pour toutes celles et ceux qui sont contraints de travailler pour gagner leur vie ? La course spatiale des magnats que sont Richard Branson, Elon Musk et Jeff Bezos reçoit une attention médiatique permanente et révèle l’influence profonde de la science-fiction comme ressource symbolique dans la construction d’une image de marque.

Pour le savoir, nous avons, au cours des derniers mois, développé un projet d’écriture collaborative avec les travailleurs d’Amazon autour de fictions spéculatives sur « le monde après Amazon ». À l’heure actuelle, une quinzaine de travailleurs écrivent des nouvelles de 2 500 mots que nous publierons sur papier et en ligne et qui seront disponible également sous forme de podcast. Nous espérons une diffusion virale, où les travailleurs nouent un dialogue ensemble pour déployer leur potentiel créatif. Chez Amazon et au-delà, il s’agit du droit des travailleurs de reprendre en main leur avenir l’avenir et d’imaginer un horizon différents que celui d’une dystopie devenue réalité.

L’histoire de l’entreprise Amazon

Il y a à peine une génération, la science-fiction était souvent considérée comme une affaire de losers et de ringards qui osaient imaginer que le monde pouvait être différent, ou qui tentaient d’imaginer la fin dystopique du capitalisme. Mais depuis l’aube du nouveau millénaire, le genre est passé des marges de la société au centre de l’imaginaire capitaliste. Il ne s’agit pas seulement de la démultiplication des épopées de science-fiction au cinéma et à la télévision, alimentée par l’imagerie générée numériquement. Il faut bien constater la montée en puissance des entreprises technologiques avec à leur tête des milliardaires qui se glorifient eux-mêmes et qui se considèrent comme des acteurs à part entière de la société ou des héros d’un opéra spatial, bouleversant les conventions au nom de l’avenir radieux de l’humanité.

La course spatiale privée entre Richard Branson, Elon Musk et Jeff Bezos révèle non seulement la richesse obscène que le capitalisme a placée entre les mains de ces visionnaires auto-proclamés, mais aussi l’influence profonde de la science-fiction en tant que genre. C’est à la fois une source d’inspiration personnelle pour eux et une source de relations publiques séduisantes qui insistent sur le fait que ces figures messianiques iront audacieusement là où aucun ploutocrate n’est allé auparavant.

Les biographies et les interviews de Bezos révèlent son amour particulièrement intense pour la science-fiction. Ses collègues font état de sa collection massive de romans SF. On dit avec certitude qu’il a modelé son apparence et son style de leadership sur l’emblématique capitaine Jean-Luc Picard de Star Trek : The Next Generation, une série qui l’a également amené à envisager d’appeler sa société MakeItSo.com, d’après la phrase d’accroche emblématique du commandant Picard. Bezos est même crédité d’avoir à lui seul sauvé la (fascinante) série de science-fiction The Expanse d’un seul coup de crayon, en ordonnant au Studios Amazon d’acheter les droits et de prolonger la franchise assiégée. Cette décision était d’autant plus ironique que la série mettait l’accent sur la rébellion de la classe laborieuse et sur les méchants chefs d’entreprise.

Au-delà des goûts personnels, la science-fiction a été un élément essentiel de la vision d’entreprise d’Amazon. Bon nombre des inventions les plus célèbres d’Amazon, de la reconnaissance vocale Alexa à ses entrepôts robotisés, s’inspirent de thèmes directement tirés de livres de science-fiction et de la télévision. Le slogan « have fun, work hard, make history » (s’amusez-vous, travaillez dur et écrivez l’histoire), qui figure sur les murs de la quasi-totalité des installations d’Amazon, témoigne de sa priorité optimiste à transformer le monde, même si la grande majorité des travailleurs ne connaîtront jamais que la partie où ils travaillent dur. La rhétorique futuriste, qui a émaillé la célèbre lettre annuelle de Bezos aux actionnaires alors qu’il était encore PDG de l’entreprise, a contribué au succès d’Amazon auprès des investisseurs. Cette richesse a été utilisée pour financer le fantasme techno-utopique d’un milliardaire qui se voyait comme le « grand perturbateur » et le pionnier de l’avenir.

Ce qui est en jeu, c’est une sorte de storytelling d’entreprise, qui va au-delà de la propagande grossière et s’efforce d’exploiter l’imagination. Comme tant d’autres entreprises, Amazon se présente comme surfant sur la vague de l’avenir, répondant à la force implacable et positive du marché capitaliste par l’innovation et l’optimisme. De telles histoires exonèrent proprement l’entreprise et ses bénéficiaires des conséquences de leurs choix pour les travailleurs et leur monde.

Ils s’appuient sur un récit dominant qui insiste sur le fait que la « technologie » et les « marchés » sont des forces neutres et imparables. Ces histoires soigneusement entretenues ont également alimenté le second rêve de Bezos de propulser audacieusement l’humanité dans les étoiles, laissant derrière soi la planète Terre comme une sorte de musée vivant ou de réserve naturelle. Bezos, ses acolytes comme ses rivaux se présentent comme des visionnaires incompris, appelés par la science et le progrès à investir les richesses que le marché bienveillant leur a accordées dans des projets lunaires qui défient les priorités terrestres (comme, par exemple, payer un salaire décent aux travailleurs).

Les rêves utopiques de ploutocrates comme Bezos reposent sur une dystopie pour les travailleurs – et pour le monde qu’il entend laisser derrière lui sur les ruines de la Terre.

Lors de la presse conférence de tenue après son voyage de 2021 vers une orbite proche à bord de la fusée de sa société privée Blue Origin, Bezos a remué le couteau dans la plaie en remerciant du fond du cœur « chaque employé d’Amazon et chaque client d’Amazon » en rajoutant sur le ton de la plaisanterie « C’est vous qui avez payé pour tout cela ».

La suggestion  ne pourrait être plus claire : les rêves utopiques des ploutocrates comme Bezos reposent sur une dystopie pour les travailleurs et pour le monde qu’il entend laisser derrière lui sur les ruines de la Terre. Quel sera l’avenir des travailleurs qui ont produit leur richesse ? Aurons-nous notre mot à dire pour façonner l’avenir ? Ou sommes-nous destinés à nous battre pour les ressources d’une Terre détruite ou à extraire des astéroïdes pour alimenter des empires galactiques ? Comment pouvons-nous récupérer le pouvoir de l’imagination de la science-fiction pour la classe laborieuse ?

Science-fiction prolétarienne

Au XIXème siècle, les fondateurs de la fiction spéculative, comme Mary Shelley, Jules Verne et H. G. Wells, appartenaient souvent à l’intéllentsia bourgeoise ou à la classe moyenne. Pourtant, ils ont été profondément inspirés et façonnés par cette période de la lutte des classe. Le conte de Frankenstein, qui met en garde contre l’emballement de la science, a par exemple été influencé par les soulèvements luddites contre les machines dans l’Angleterre natale de Shelley, alors que la classe laborieuse de ce pays commençait à prendre conscience de son identité collective et de son rôle historique.

Metropolis de Fritz Lang, l’un des premiers films de science-fiction, tourne autour d’un soulèvement ouvrier et d’une libération par les machines. En Union soviétique, la science-fiction a été développée comme un genre approprié (bien que potentiellement subversif) pour refléter le potentiel de libération des travailleurs de la modernité sous le socialisme d’État. De l’autre côté du rideau de fer, les écrivains occidentaux se sont tournés tout au long du XXème siècle vers la science-fiction comme moyen d’explorer d’autres mondes pour les travailleurs au-delà de l’opposition binaire Est/Ouest, notamment des romancières féministes comme Marge Piercy, Octavia Butler et Ursula K. Le Guin. À la fin du siècle, des théoriciens de la littérature critique comme Fredric Jameson et Darko Suvin ont noté que, loin d’être une simple distraction abrutissante et commercialisée, le genre offrait un point de vue unique sur le monde capitaliste.

Dans la plupart des cas, c’est l’écrivain, en tant que travailleur spécialisé, qui se voit attribuer le monopole de l’imagination, chargé d’imaginer un monde que lectorat va découvrir. Cependant, l’avenir étant de plus en plus accaparé par le capital, les organisateurs de mouvements sociaux ont constaté que l’écriture de fictions spéculatives était aussi un moyen d’améliorer les conditions de vie de la population dans le sens où elle a cette capacité à surmonter les impasses de l’imagination, un monde après le capitalisme, ou dans ce cas-ci un monde après Amazon.

Parmi ces efforts, les plus célèbres sont ceux d’Adrienne Maree Brown et de Walidah Imarisha. Octavias  Brood d’Adrienne Maree Brown et Walidah Imarisha, une série coéditée de nouvelles écrites par des community organizers (des activités de comités de quartier ou de mobilisations sociales). Inspirées par Octavia Butler, qui a donné son nom au livre, les nouvelles ont été créées à partir d’histoires développées lors d’une série d’ateliers organisés par les éditeurs à l’occasion de la conférence des médias alternatifs à Détroit. Pour les éditeurs, l’organisation des personnes exploitées et opprimées est déjà une forme de fiction spéculative:

Lorsque nous parlons d’un monde sans prison, d’un monde sans violence policière, d’un monde où tout le monde a de la nourriture, des vêtements, un abri, une éducation de qualité, d’un monde sans suprématie blanche, sans patriarcat, sans capitalisme, sans hétéro-sexisme, nous parlons d’’un monde qui n’existe pas à l’heure actuelle. Mais rêver collectivement d’un monde qui n’existe pas encore signifie que nous pouvons commencer à le construire.

Pour Brown et Imashira, reprendre le pouvoir d’envisager d’autres avenirs est, en soi, une forme d’organisation communautaire. Dans un monde capitaliste qui marchandise la culture et le divertissement, le fait de réunir des gens pour écrire et partager leurs écrits n’est pas seulement digne, mais souligne également que la forme de la société est trop importante pour être laissée aux politiciens et aux entreprises. C’est particulièrement vrai pour les groupes qui, historiquement et aujourd’hui, ont été exclus de tout droit de regard sur leur avenir ou celui de la société, notamment les femmes et les personnes racialisées et issues de la classe ouvrière.

Une politique similaire visant à amplifier les voix de la marge a également inspiré l’école d’écriture ouvrière (Worker Writers School ou WWS) qui rassemble des travailleurs (principalement, mais pas exclusivement, à New York) et les aide à écrire des haïkus (petits poèmes) qui ont été publiés sous forme de recueils. Pour le poète Mark Nowak, qui est à l’origine du projet, encourager l’écriture ouvrière ne consiste pas seulement à célébrer les piquets de grève ou s’imaginer faire la révolution. Il s’agit aussi de réfléchir aux éléments banals de la vie prolétarienne, aux petits actes de solidarité, aux luttes des travailleurs dans le domaine du care et de la reproduction sociale : le foyer, la famille, la communauté.

WWS ne se concentre pas que sur la science-fiction et montre le pouvoir radical de l’imagination qui se manifeste lorsque les travailleurs ne se contentent pas de lire des mots inspirants, mais se réunissent pour écrire et ainsi reprendre en main le pouvoir de construire le monde et l’avenir. Il ne s’agit pas de trouver un succès commercial ou littéraire individuel, mais de retrouver une dignité et une capacité de s’imaginer un changement social et une lutte commune.

Nous avons vu comment des entreprises comme Amazon illustrent amplement le pouvoir de la narration capitaliste dans l’idiome de la science-fiction. Reste à savoir comment les travailleurs peuvent-ils réclamer et réinventer cette capacité imaginaire ?

Renouer avec la méthodologie de l’enquête ouvrière

Les initiatives que nous avons mentionnées sont importantes, mais elles ne sont pas les premières du genre. Au XIXème siècle, Karl Marx et Friedrich Engels ont encouragé leurs collègues communistes à envoyer des questionnaires aux travailleurs pour connaître, depuis l’atelier, la réalité des travailleurs sur le lieu de production. Il ne s’agissait pas seulement pour les intellectuels de découvrir les principales luttes et tensions auxquelles les travailleurs étaient confrontés. Dans un monde capitaliste qui marchandise la culture, le fait de réunir des gens pour écrire n’est pas seulement une source de fierté et de dignité, mais souligne également que la forme d’écriture à propos de la société est trop importante pour être laissée aux politiciens, aux entreprises ou aux intellectuels dotés d’un capital culturel.

Dans les années 1950 et 1960, des syndicalistes dissidents de Detroit, luttant contre le conservatisme et la complaisance des syndicats envers le racisme mobilisé par les entreprises pour diviser les travailleurs ont relancé cette méthode d’enquête sur les travailleurs. Ils ont créé des espaces pour publier les commentaires des travailleurs sur leur expérience quotidienne de l’exploitation et de l’organisation du travail, qui étaient autrement rendus invisibles, même par les publications syndicales traditionnelles. Ces témoignages des travailleurs de la ville de Détroit également appelée Motor City ont également fait leur chemin jusqu’en Italie.

Ces écrits ont catalysé une nouvelle vague de radicalisme parmi les intellectuels et les travailleurs, qui s’efforçaient de faire face aux développements industriels sismiques de villes comme Turin et aux nouvelles formes de militantisme ouvrier qui émergeaient dans les ateliers. Au-delà du contrôle ou de l’influence du parti communiste italien ou de ses responsables syndicaux, les organisateurs ont encouragé les travailleurs à étudier, à discuter et à écrire sur leurs luttes, afin d’honorer et de reconnaître les travailleurs en tant qu’intellectuels et d’établir de nouvelles relations de solidarité à la base.

L’enjeu de toutes ces approches sur l’enquête ouvrière  est la conviction que les travailleurs de base, dont les corps et les esprits sont exploités par le capital, peuvent avoir accès à des connaissances sur le capitalisme qui dépassent même les plus brillants théoriciens ou les analyses sociologiques du capitalisme. En aidant les travailleurs à se réapproprier le pouvoir de raconter et d’analyser leurs histoires, de réfléchir à leurs vies et à leurs luttes, un espace est créé où de nouvelles perspectives radicales peuvent émerger. Cela est particulièrement vrai dans les moments où le capitalisme se transforme rapidement et radicalement, comme ce fut le cas à Détroit ou à Turin dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.

Lorsqu’elles sont révélées, ces idées peuvent aider les travailleurs à surmonter les limites des formes de lutte traditionnelles. Elles permettent aux travailleurs de mieux reconnaître la capacité d’adaptation du capitalisme – et de voir qu’ils changent également en réponse à ce dernier ou en le rejetant. Facilité par le partage en ligne des technologies, ce potentiel n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. L’enquête ouvrière a pour objectif de fournir les outils qui permettront à la classe ouvrière de se voir se transformer.

Cette approche peut-elle servir de catalyseur à une nouvelle génération afin qu’elle développe ses propres formes de lutte – en utilisant à la fois des techniques traditionnelles et innovantes ?

Au-delà de la dystopie capitaliste

Notre projet Worker as a futurist (le travailleur comme penseur du futur) redonne la capacité d’une pensée spéculative aux travailleurs, au nom de la compréhension de quelque chose de nouveau sur le capitalisme et de la lutte pour quelque chose de différent. Nous avons mobilisé ces travailleurs pour qu’ils imaginent au travers de l’écriture leur propre avenir, face aux imaginaires cultivés par Amazon qui voient les techno-dominateurs dominer le monde et les étoiles.

Grâce au financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, notre équipe d’universitaires, d’enseignants, d’écrivains et d’activistes a pu payer des travailleurs d’Amazon (magasiniers, chauffeurs, rédacteurs, travailleurs MTurk, etc.) pour participer à une série d’ateliers d’écriture et de séances d’information visant à renforcer les compétences.

Dans chacun de ces forums en ligne, nous avons été rejoints par des experts de la science fiction, d’Amazon et des luttes des travailleurs. À la fin de cette série de sessions, les participants ont été encouragés à rédiger les histoires qu’ils voulaient raconter sur « Le monde après Amazon ». Ce projet est soutenu par un podcast basé sur des interviews de militants syndicaux, d’artistes, d’auteurs et de penseurs qui contestent le monde qu’Amazon est en train de construire et se battent pour des avenirs différents.

Le projet Worker as Futurist vise à créer un espace et à partager du temps libre pour que les travailleurs puissent exercer et échanger à propos de leurs mondes imaginatifs. L’enjeu n’est pas seulement la dignité des travailleurs en tant qu’âmes créatives et expressives, mais aussi l’avenir que nous construirons collectivement.

Nous devons envisager l’avenir que nous voulons afin de nous mobiliser et de nous battre ensemble pour lui, plutôt que de céder cet avenir à ceux qui voudraient faire des étoiles leur propre bac à sable. C’est dans le processus d’écriture et de partage de l’écriture que nous pouvons prendre conscience de quelque chose que nos corps de travailleurs savent mais que nous ne pouvons pas articuler ou exprimer autrement. Le travailleur de base – cible de l’exploitation quotidienne, forcé de construire l’utopie de son patron – peut avoir crypté en lui la clé qui lui permettra de détruire son monde et d’en construire un nouveau.

 Article publié par Jacobin

 traduction de l’anglais par S. Bouquin

Des bonnes nouvelles qui nous viennent des États-Unis ! Un compte-rendu de la conférence Labor Notes à Chicago

par Salvo Leonardi

Depuis quelque temps, le syndicalisme étatsunien est en pleine effervescence. Il est plein d’énergie et d’optimisme. Après des décennies de revers, de défaites et de déceptions, le monde du travail aux États-Unis semble avoir emprunté une autre voie, modifiant le registre idéologique et les pratiques organisationnelles de l’ancien syndicalisme d’entreprise, appelé business unionism et très accommodant avec les directions d’entreprise, pour passer à l’offensive. Cela se fait sur la base d’une réorientation tactique et stratégique qui, depuis quelques années, est au centre de l’action syndicale, sous la bannière d’un syndicalisme de mobilisation sociale (movement unionism), bien plus combatif en organisé par en-bas, dont nous avons nous déjà eu des échos, par exemple dans le domaine de l’organizing et du renouveau syndical, comme celui initiée par la fédération SEIU [1] qui a formé d’abord la coalition Change to win, qui s’est réorganisé ensuite comme Strategic Organizing Centre regroupant de quatre fédérations syndicales de secteur[2].

UNE NOUVELLE PHASE

L’année 2023 marque un tournant avec plus d’un demi-million de travailleurs américains qui se sont mis en grève, obtenant des augmentations de salaire de 6 à 7% en moyenne. Les récentes victoires retentissantes contre les trois géants de l’automobile (Ford, General Motors et Stellantis) – suivi par la reconnaissance syndicale dans l’usine de Volkswagen à Chattanooga, Tennessee et qui se prolongera très probablement par des percées équivalentes chez Daimler-Mercedes et Toyota, reflète la combativité croissantes des travailleurs des états du  Sud qui sont restés pendant longtemps marqués par une culture antisyndicale et des divisions raciales. Citons aussi la paralysie imposée par les acteurs et les scénaristes, jusqu’à la victoire, dans le monde d’Hollywood contre l’application de l’intelligence artificielle ; la syndicalisation de 10 000 salariés employés dans les 400 cafés Starbucks ; la reconnaissance syndicale obtenue par les travailleurs d’Amazon de Staten Island (New York) ainsi que celle des chauffeurs d’UPS dans plusieurs états ; l’augmentation de 25 % des salaires dans la restauration rapide en Californie ; les nombreuses victoires parmi les enseignants et le personnel de soins, sont la démonstration de ce changement d’époque en faveur du monde du travail.

Ce retour en force du syndicalisme trouve son origine dans l’action soutenue menée par le réseau de militants syndicaux initié par le journal mensuel de Labor Notes. Né en 1979, à l’initiative d’un groupe de militants syndicaux et de la gauche radicale socialiste, Labor Notes a poursuivi inlassablement pendant plus de quatre décennies un travail d’éducation populaire, de formation aux « bonnes pratiques militantes », tout en jouant un rôle informatif de premier plan en faisant circuler les comptes-rendus des luttes et des mobilisations, tant au niveau de secteurs que des entreprises, l’action communautaire autour des workers centres, et publiant plusieurs manuels sur le bon syndicaliste « trublion » (si l’on veut traduire troublemaker) et sur les secrets de l’organisateur – disons du militant syndical – qui sait gagner des adhésions et mobiliser collectivement ses collègues de travail, par-delà les clivages raciaux, de genre, de qualification, de statut ou générationnels.

Au cours de la conférence de Labor Notes, ce travail d’éducatif a reçu l’appui manifeste de l’actuel président du puissant syndicat de l’automobile (United Automobile Workers), Shawn Fain, pour qui le Troublemakers Handbook n’est rien de moins que sa « bible » syndicale, qui l’a inspiré dans le combat interne pour le renouveau radical avec lequel il a d’abord gravi les échelons de l’organisation, et qui l’a ensuite guidé – au cours des deux dernières années – vers des objectifs qui auraient semblé impensables ou irréalistes jusqu’alors.

LE RÔLE DE LABOR NOTES

Mais Labor Notes, c’est aussi une conférence organisée tous les deux ans, en croissance continue et exponentielle d’une édition à l’autre, qui, du 19 au 21 avril dernier, a vu converger dans un des plus grands hôtels de Chicago jusqu’à 4 700 délégués de base et responsables syndicaux de tous les Etats-Unis, mais aussi de divers pays, dont certains d’Italie – de la Fédération des métallurgistes (FIOM) et de la Fondation Giuseppe di Vittorio [3]– pour discuter et échanger des expériences au cours de plus de 300 ateliers à propos d’une grande variété de thèmes syndicaux et de l’importance cruciale de réinvestir les relations collectives de travail (industrial relations) de manière combative afin d’obtenir à nouveau des victoires. Cette conférence ne fut ni un congrès ni une sorte de forum mais forme un cadre d’échanges et de formation extrêmement intéressant, en raison de son caractère pragmatique et opérationnel, horizontal et décentralisé, visant à partager au maximum les expériences et à comparer les pratiques de lutte menées, pour la plupart, dans des unités de production fragmentées, mais en concentrant tous les efforts à la recherche des pratiques les plus efficaces et les plus fructueuses.

La figure de ce syndicalisme d’en-bas – grassroots et rank-and-file, selon un lexique anglo-saxon que nous ne connaissons pas – réside dans le lien qui peut être construit entre l’organisation d’une part – en élargissant sa capacité à représenter les non-organisés – et le conflit assumé et la négociation collective d’autre part. L’objectif étant d’obtenir des d’avancées sociales concrètes, que ce soit en matière de salaires ou de conditions générales de travail et de vie.

EXPÉRIENCES CONCRÈTES

La conférence fut un véritable moment de foisonnement, avec des exposés de militants de base, des chercheurs, des responsables de structure et surtout beaucoup d’expériences concrètes à raconter et à transmettre, à « réseauter » pour établir des contacts. Avec seulement quelques séances plénières, au début et à la fin, et surtout un programme très dense qui s’est prolongé jusque tard dans la soirée, avec des moments de détente et de divertissement, musical ou théâtral, le tout dans une atmosphère de grande solidarité, d’effervescence qui fut rendue possible par l’extraordinaire présence de jeunes travailleurs. La génération qui s’engage dans le combat syndical est composé par les filles et les fils de cette « autre Amérique », coloré et combative, pleine d’optimisme et qui est aujourd’hui puissamment revenue sur la scène politique et médiatique internationale, grâce aux mobilisations pro-palestiniennes sur les campus universitaires. Le keffieh était à Chicago un symbole dominant, porté sur les T-shirts et sweatshirts de leur organisation, qu’ils soient du syndicat de l’automobile, les chauffeurs de poids lourds (les biens connus Teamsters), les enseignants ou personnel infirmier, hôtesses de l’air, employés d’Amazon, d’UPS ou encore de Starbucks.

« Comment surmonter l’apathie de ses collègues ? », « Comment organiser un piquet de grève ? », « Comment reconnaître les leaders syndicaux potentiels sur le lieu de travail et comment les gagner au combat syndical ? »… Ce ne sont là que quelques-uns des titres des nombreux ateliers dans lesquels chaque participant pouvait intervenir tout en écoutant les autres. On a beaucoup chanté dans les couloirs de l’hôtel Hyatt, on s’est parfois donné des accolades, des embrassades, et à certains moments, on avait l’impression d’assister à des moments de prise de conscience collective, comme lors de la discussion sur « que faire lorsque votre syndicat vous brise le cœur » ou lorsque votre délégué vous laisse tomber et n’est pas à la hauteur de la tâche. Mais il fut question d’histoire, comme dans l’atelier consacré à la figure légendaire de Walter Reuther, leader de l’UAW pendant trente glorieuses années, de 1946 à 1970.

UN GRAND ABSENT : LA POLITIQUE

Ce qui était frappant, en revanche, c’était l’absence presque totale d’intervention ou de revendications politiques, tant en ce qui concerne l’actuel président Joe Biden – qui s’était proclamé comme le plus pro-syndical depuis l’époque de Lyndon Johnson dans les années 1960 et qui a effectivement manifesté sa proximité avec les travailleurs de l’automobile pendant leur grève de trois semaines – qu’en ce qui concerne le risque, perçu à juste titre comme catastrophique, d’une victoire de Donald Trump. La politique, au sens classique du terme, a tout simplement été la grande absente de ces trois jours à Chicago. La raison en est probablement à chercher dans l’idée – assez typique pour les États-Unis – que les travailleurs et leurs représentants syndicaux, doivent avant tout être capables de se débrouiller tout seuls, d’affronter les directions d’entreprises et de chercher des solutions à leurs problèmes sans placer trop d’espoirs dans les choix des gouvernements « amis », ni de détourner les forces et les énergies dans un affrontement forcément inégal avec des exécutifs hostiles. La nature structurellement décentralisée de l’État (ainsi que du syndicalisme et des relations industrielles nord-américaines) dans laquelle l’action collective a toujours été confrontée à une lourdeur délibérée des procédures d’accès à la représentation sur le lieu de travail et – surtout – à l’hostilité virulente des patrons à l’égard de l’implantation syndicale et de la grève, y a évidemment contribué.

Dans de nombreux États, au nom d’un « droit au travail » mal compris (et légalement validé), les employeurs peuvent tout faire pour briser les grèves et refuser les demandes de reconnaissance syndicale ou de représentation, y compris en ayant un recours systématique à des briseurs de grève. Les employeurs sont dès lors la première et véritable cible de l’action syndicale et c’est seulement en second lieu que la puissance publique est interpellée, avec peut-être une exception du côté des enseignants et du personnel hospitalier. Globalement, ce retour du syndicalisme réussit d’autant plus qu’il arrive à transcender les clivages et à articuler une dimension intersectionnelle de classe, de genre et de race (selon leur lexique).

Shawn Fain montre sa “bible” : le manuel du syndicaliste “trublion”

SE MOBILISER POUR GAGNER

L’enquête ouvrière, la confrontation des expériences de mobilisation et la discussion sur les objectifs à atteindre ne sont jamais dilués ou dispersés en mille ruisseaux mais sont, comme on ils le disent eux-mêmes « focalisés » sur objectifs concrets que le mouvement syndical peut réaliser en construisant un rapport de force à partir de la base. Cette approche pragmatique n’est pas si nouvelle, puisqu’on la retrouve à l’époque où John Commons, Selig Perlman, Samuel Gompers et Walter Reuther avaient défini les grandes orientations de l’AFL-CIO et qui se distinguait de l’approche syndicale européenne, traditionnellement sceptique à l’égard d’un syndicalisme centré uniquement sur les questions matérielles (bread and butter, les questions de beurre et de pain) et très peu marqué idéologiquement[4].

Aujourd’hui, cette approche « volontariste » qui consiste à initier la négociation collective dans un objectif réaliste et concret est ravivée à une sauce radicale et s’éloigne des incrustations hyper-bureaucratiques et pseudo-participatives que nous avions appris à connaître à l’époque où Sergio Marchionne, patron italien de la Fiat-Chrysler, en vantait les vertus et la valeur exemplaire à Détroit.

Une partie de l’ancienne direction syndicale de l’UAW – il faut peut-être le rappeler ici en passant – a connu une fin pitoyable, et poursuivie par des scandales et des condamnations diverses, pour avoir échangé des concessions sur la peau des travailleurs pour leur profit personnel.

UN HORIZON D’ESPOIR

Aujourd’hui, l’UAW renoue avec des combats victorieux, et ce de manière éclatante, qui peut offrir un modèle syndical pour les autres secteurs. Ce syndicalisme est aussi, de manière décisive, une source d’espoir. L’UAW a organisé trois semaines de grèves en crescendo, avec des caisses de grève couvrant 500 dollars par semaine pour chaque gréviste – mais est-ce que quand réfléchirons-nous à cet outil utilisé dans tant de pays autrefois? – à obtenir 25% d’augmentations salariale chez les trois constructeurs, étalés en quatre ans et demi (+11% immédiatement) ; la réintroduction de l’échelle mobile des salaires (le fameux “COLA” : Cost-Of-Living-Adjustment) une amélioration des conditions de travail ; la fin du système dualiste two tier (basé sur une double grille de salaire essentiellement basé sur l’ancienneté) ; l’augmentation du salaire horaire d’embauche qui passe de 16,25 $ à 22,50 $/heure ; voire, enfin, le remboursement de 110 $ par jour, perdus lors des piquets de grève.  La convention collective fut adopté à une large majorité dans toutes les usines des trois constructeurs. Les victoires, dans les mobilisations syndicales, sont d’une importance fondamentale et surtout, elles sont contagieuses. « Nous avons enfin mis fin à 40 ans de concessions et de reculs. C’est la meilleure convention de toute ma vie », témoigne un cadre syndical déjà âgé de la General Motors.

Le succès contre les trois géants de l’industrie automobile a déclenché une réaction en chaîne. Le vendredi 19 avril, en pleine séance plénière, la nouvelle de reconnaissance syndicale chez Volkswagen à Chattanooga a été accueillie par des cris de victoire dans l’auditorium ; et pour cause… Avec 70 % de voix en faveur de l’adhésion du syndicat sur les 4 300 employés de l’usine, l’UAW a enfin un pied dans l’entreprise qui fut pendant longtemps un exemple d’un management sans interlocuteur avec des travailleurs sans représentation. Le prochain objectif est maintenant d’obtenir le même résultat chez Mercedes à Vance, dans l’Alabama. Il est frappant de constater que les géants allemands de l’automobile, champions de la concertation sociale dans leur pays et en Europe, viennent dans les états du Sud des États-Unis chercher des conditions de non-représentation syndicale typique des pays du sud global.

À CHICAGO ET DANS LE MONDE ENTIER

A Chicago, il y avait de nombreux représentants et de de délégations syndicales de différents pays ; évidemment du Mexique – avec une cinquantaine d’ateliers étaient uniquement en espagnol, notamment en raison de la forte présence de travailleurs latinos –, mais aussi du Japon, de la Corée du Sud et de l’Europe. Citons notamment United du Royaume-Uni, Yanira Wolf, la secrétaire générale de Ver.di d’Allemagne, ainsi que divers représentants d’IG Metal, de la Fondation Rosa Luxemburg, l’IF-Metall suédois, notamment pour rendre compte de la grève chez Tesla (saviez-vous que ce syndicat dispose d’une caisse de grève d’un milliard et demi d’euros ?), la CGT de France, la CGIL d’Italie avec une délégation de la Fiom (fédération des métallurgistes) et moi-même, pour la Fondation De Vittorio de la CGIL, pour intervenir compte dans un atelier international d’une série d’expériences réalisées au cours de ces dernières années.

Les propos tenus par notre camarade Michele De Palma, lors de la dernière plénière du dimanche matin ont suscité beaucoup d’intérêt, voire d’enthousiasme, avant que la star de cet événement, Shawn Fain, clôture la conférence. Son accession à la présidence de l’UAW, il y a deux ans, a été rendue possible par la mobilisation d’une tendance radicale et critique des anciennes méthodes de direction. En effet, le courant Unite All Workers for Democracy (UAWD) rejetait en bloc toute la dérive bureaucratique et accommodante, en défendant un militantisme et une démocratie interne, par le bas, combinée à une stratégie offensive, et qui sont devenues les lignes directrices d’un redressement syndical qui n’a pas tardé à produire ses fruits, à commencer par la convention collective déjà évoqué contre les trois géants de l’automobile.

LA FORCE DE SHAWN FAIN

La posture et les discours de Shawn Fain sont un hommage vivant à la classe laborieuse et aux gens ordinaires. Dans ses interventions, il prononce des phrases d’une grande clarté, qui réchauffent le cœur et suscitent un enthousiasme contagieux. « Nous sommes ici pour mettre fin au syndicalisme d’entreprise, aux concessions sans fin, à la corruption syndicale et pour briser les chaînes qui nous ont emprisonnés. J’ai dit à maintes reprises que la négociation de bonnes conventions nous porte vers d’autres victoires et des succès, y compris sur le plan organisationnel. Ces deux choses vont de pair. De ce point de vue, notre grève de septembre n’était pas seulement dirigée contre les trois géants de l’automobile. Elle était la grève de l’ensemble de la classe laborieuse, du monde du travail. Et c’est la preuve d’une chose : la classe des travailleurs peut gagner. Elle peut changer le monde. Nous ne gagnerons jamais en jouant sur un mode défensif ou en nous contentant de réagir aux événements. Nous ne gagnerons jamais en jouant les bons élèves biens gentils avec les patrons. Nous ne gagnerons jamais en disant à nos membres ce qu’il faut faire, ce qu’ils doivent dire ou penser. Nous gagnerons en donnant aux travailleurs les outils, l’inspiration et le courage de se défendre. De ce point de vue, je pense que la classe des travailleurs est en quelque sorte l’arsenal de la démocratie et que les travailleurs en lutte sont les « libérateurs ».

Shawn Fain a reçu une ovation de la salle entière qui, debout, a entonné des chants en chœurs à l’issue de ce discours aussi sincère que combatif. Pour couronner le tout, Fain a proposé que l’ensemble des syndicats fassent expirer leurs conventions collectives le 30 avril 2028, date à laquelle la convention collective avec les trois grands de l’automobile tombe à échéance, afin que le 1er mai 2028 devienne un jour de grève générale unitaire, menée partout dans l’ensemble du pays.

 

LE RISQUE TRUMP

Certes, pour l’instant, les données sur le taux de syndicalisation n’indiquent pas de variations significatives, et gravitent autour de ce modeste 12% – en grande partie grâce à la forte contribution des employés publics (syndiqués à 33%) – et il pourrait y avoir de sérieuses répercussions si une élection de Trump devait se traduire par une recomposition pro-patronale du crucial Industrial Relation National Labor Relation Board. En effet, cette institution fédérale préside à l’admission des bulletins de vote permettant de reconnaître le syndicat sur le lieu de travail lors d’une consultation des travailleurs ; en vérifiant également la régularité des suffrages et des décomptes. Mais pour l’heure, le public de militants syndicaux ardents et enthousiastes savoure ce moment de succès inespéré, après les nombreuses, trop nombreuses années d’amertume du passé.

Il y avait un beau soleil à Chicago, à l’extérieur de l’hôtel Hyatt, parmi les parterres de fleurs des nombreux parcs de cette ville impressionnante. Nous verrons si c’est le signe annonciateur d’un nouveau printemps durable pour le mouvement syndical américain. Dans l’espoir que ses récentes réalisations s’expriment et se répercutent également chez nous. Pour le travail militant et les luttes qui nous attendent. Mais ici, à Chicago, nous avons découvert des modalités de mobilisation et de rassemblement, qui en termes de format organisationnel et, surtout, en termes de contenu, ne seraient pas inutiles d’être examinées de près, selon le meilleur esprit de comparaison et d’apprentissage mutuel et émulatif.

Salvo Leonardi, Fondation Di Vittorio – CGIL

article publié par Collectivo; traduit de l’italien par Stéphen Bouquin

 

[1] SEIU (Service Employees International Union) ou Union Internationale des Employés des Services est un syndicat nord-américain représentant 2,2 millions de travailleurs exerçant plus de 100 professions différentes aux États-Unis, à Porto Rico et au Canada.

[2] Change to win est une centrale syndicale américaine formée en 2005 par des syndicats dissidents de l’American Federation of Labour – Congress of Industrial Organisations dont l’Union internationale des employés des services et les International Brotherhood of Teamsters. Le syndicat des travailleurs de l’automobile est resté affilié à la confédération AFL-CIO mais s’est élargi à d’autres secteurs comme par exemple les travailleurs du monde universitaire.

[3] La Fondation porte le nom du président de la CGIl de l’après-guerre ; Giuseppe Di Vittorio était un homme politique de gauche, antifasciste et syndicaliste italien. Contrairement à la majorité des syndicalistes du XXᵉ siècle issus de la classe laborieuse, Di Vittorio vient de la paysannerie. Militant communiste, il quittera la PCI après les évènement de Budapest en 1956 pour rejoindre le Parti Socialiste Italien. https://www.fondazionedivittorio.it/it

[4] Mais elle n’est pas si étrangère que cela à notre tradition italienne – ou allemande –puisque Gino Giugni, le grand maître du droit syndical italien, considéré comme le père du statut des travailleurs salariés de 1970, était parti étudier à l’université du Wisconsin où il a appris les leçons du syndicalisme américain fondé sur l’institutionnalisme volontariste théorisé par John Commons et surtout par Selig Perlman. Dans les années suivantes, Gino Giugni deviendra le théoricien de « l’autonomie collective » et de « l’inter-syndicalisme » ; c’est-à-dire d’un système de relations professionnelles entièrement centré sur la capacité autonome des partenaires sociaux à réguler les relations de travail, le rôle de l’État se limitant à produire une législation facilitant la négociation collective, du type de la loi Wagner rooseveltienne de 1935. Bien sûr, cette approche avait aussi ses faiblesses puisqu’elle n’a jamais posé la question du degré de couverture des conventions collectives et elle a laisse le champ libre au patronat de transférer la production dans les états du sud, où la présence syndicale est restée très faible jusqu’à très récemment

Les Mondes du Travail : suite et fin en 2024

C’est avec regret que nous annonçons la cessation de la parution de la revue Les Mondes du Travail. Le comité de rédaction a connu un conflit interne qui s’est étiré sur plusieurs mois au cours de l’année dernière. Ce conflit s’est développé dans un contexte marqué par une fragilisation de notre assise financière et une accumulation de problèmes organisationnels.

Même si la coordination des dossiers a été pris en charge collectivement, le travail de secrétariat et la gestion des abonnés a continué de façon bénévole, ce qui est révélateur d’un déficit d’appui institutionnel, alors même que la revue a gagné en reconnaissance et en visibilité depuis 2019.

Il faut dire aussi que le champ de l’édition scientifique s’est profondément transformé depuis une dizaine d’années. Le nombre de revues en ligne a explosé et leur économie organisationnelle repose, pour la plupart, sur la plateforme Revues.org sinon sur le portail payant de Cairn. Même si la publication d’une revue scientifique a gagné en «valeur d’échange» du point de vue de l’économie du champ et des carrières (passablement précaires), il est indéniable que sa «valeur d’usage» connait une érosion constante. La course à la publication génère une spirale inflationniste qui veut que la quantité d’articles publiés l’emporte sur la qualité ou leur pertinence. De manière générale, le sommaire global d’un numéro importe beaucoup moins que les articles consultables séparément, ce qui relativise autant la recherche d’une cohérence et réduit la disponibilité pour un dialogue entre chercheurs.

Nonobstant les vents contraires, nous avons réussi à maintenir, pendant près de 18 ans et 30 numéros parus à ce jour, une orientation ouverte et critique. Mais force est de constater qu’une telle orientation peut difficilement être soutenue par des structures tels que des laboratoires de recherche. Sachant que les mœurs organisationnelles du monde scientifique et l’engagement bénévole font mauvais ménage, il a semblé préférable de cesser la parution du titre et de redéployer nos ressources sur des objectifs plus réalistes et des projets en adéquation avec les principes qui ont présidé au lancement de la revue en 2006. Les abonnements individuels et institutionnels enregistrés pour l’année 2023 se clôturent donc avec le numéro 31 à paraître au printemps 2024.

Pour le Conseil d’administration,

Stéphen Bouquin

Directeur de publication

« Nous devons trouver un langage commun qui résonne au-delà des frontières et des expériences. »

Un compte-rendu de la conférence Allied Grounds à propos de la crise climatique et la justice sociale (Berlin, 5 – 7 octobre 2023)

par Stéphen Bouquin // article republié du site allemand tranversal.at

Allied Grounds ou terres alliées fut le titre d’une conférence internationale sur la justice sociale et la crise climatique qui s’est tenue début octobre à Berlin. La conférence était l’aboutissement d’un projet annuel de la Berliner Gazette (BG) qui explorait deux constellations voisines, mais rarement reliées : « Dans le Sud, les préoccupations environnementales font partie intégrante des mobilisations sociales contre l’expropriation, l’exploitation et l’extractivisme et cela depuis la conquête coloniale et capitaliste du Nouveau Monde. Dans le Nord, en revanche, l’environnementalisme de la classe laborieuse est apparu au 19ème siècle en réponse à l’industrialisation et à l’urbanisation, tandis que les mouvements syndicaux et environnementaux n’ont retrouvé leur potentiel d’alliance que ces dernières années ».

Expériences sur la forme

La conférence de trois jours était organisée autour d’une double temporalité. Les panels de la soirée étaient ouverts au grand public tandis que la journée avait lieu des ateliers / groups de travail qui rassemblaient des participants de pays aussi différents que l’Australie, la Bosnie-Herzégovine, le Canada, la Grèce, l’Italie, le Kenya, l’Iran, l’Inde, l’Indonésie, le Pérou, le Mexique, la Biélorussie, le Portugal, la Roumanie, le Sud-Soudan, l’Espagne et la Turquie. Organisée par Berliner gazette, un média indépendant fondé en 1999, la conférence a bénéficié du soutien d’un large éventail d’institutions et d’organisations. Les ateliers, en particulier, étaient uniques par leur forme et leur contenu. Pendant trois jours, cinq groupes de travail composés d’une dizaine de participants ont eu pour mission de discuter d’un résultat susceptible d’être diffusé sur plusieurs plateformes de communication. Cette méthode « en entonnoir », s’inspire de la méthode du hackathon (contraction de hacking et marathon) qui repose sur des séances de brainstorming respectant un équilibre délicat entre échanges horizontaux et la poursuite d’un objectif tangible à atteindre à la fin de la conférence.

Les séances de discussion ont permis d’identifier des problématiques communes et d’orienter les discussions vers un travail collaboratif qui devait déboucher sur une production ou une création collective ad hoc. Cinq thèmes ont été proposés au débat, mais sans définir la manière comment les aborder ni ce qui pourrait résulter de la discussion : 1) L’éco-internationalisme pour tous ; 2) ces Balkans qui (ne) travaillent (pas) ; 3) L’emploi contre la nature ; 4) l’environnementalisme de la classe laborieuse et enfin, 5) Démanteler l’écofascisme.

Pour aborder ces questions la rédaction de Berliner Gazette avait créé forum dans son journal en ligne qui se concentrait sur les questions clés du thématique de la conférence. Pendant la conférence, ce corpus a servi de référence, ce qui a certainement facilité le dialogue sur des questions très vastes et interconnectées. Tous les participants à la conférence étaient donc à la fois auditeurs, lecteurs, acteurs et modérateurs.

Entrecroisement de questions et de thèmes

Une des originalités de la conférence fut cette imbrication de questions et de thèmes qui sont le plus souvent abordés de manière divisée et juxtaposée dans les médias et le monde universitaire. La crise climatique a été abordée dans une perspective globale, reconnaissant l’existence d’une hiérarchie géographique et sociale des situations. La crise de subsistance dans les pays du Sud est amplifiée par la crise climatique et le développement destructeur d’un capitalisme globalisé. Quant aux phénomènes migratoires, ces derniers ne peuvent être compris sans prendre en compte la destruction des écosystèmes naturels, la mondialisation néolibérale et la crise systémique du capitalisme.

Comme on peut le constater dans bon nombre de pays du nord, l’écofascisme est une « réponse » qui suit la phase de déni de la crise climatique et écologique mais qui persiste dans le refus de remettre en question la nature systémique de la crise climatique. En cherchant à enfermer et à sécuriser les conditions d’existence des classes riches et blanches, l’écofascisme exprime également l’impasse du capitalisme vert. De fait, l’écofascisme avance en parallèle avec le capitalisme vert, l’autre grande utopie capitaliste, et cherche à contenir les luttes sociales et climatiques, à saboter les alliances entre travailleurs et à empêcher la justice environnementale.

Il n’est donc pas surprenant que l’ « écofascisme » ait été évoqué à plusieurs reprises lors de la conférence. C’est devenu un terme de combat de la droite, utilisé notamment comme hashtag dans les réseaux sociaux contre le « gouvernement éco-socialiste de Berlin », Fridays for Future et Elon Musk, entre autres. Tous sont accusés d’instaurer une « éco-dictature ». Cependant, il suffit d’écouter Marine Le Pen en France pour comprendre le sens de l’écofascisme. Comme d’autres personnalités de la droite extrême, Mme Le Pen prône un localisme écologique d’exclusion dans lequel les immigrés sont assimilés à des espèces étrangères envahissantes, tandis que son parti, proclame des slogans tels que « les frontières sont les meilleures alliées de l’environnement, c’est par elles que nous sauverons la planète ». Des discours similaires existent dans des pays aussi différents que les États-Unis et l’Autriche. La fétichisation de la nature par l’extrême droite, comme l’ont suggéré les discussions lors de la conférence, peut aussi se comprendre comme une « réponse » à la crise climatique qui suit la phase de déni, mais qui refuse toujours de remettre en question la nature systémique de la crise climatique. En cherchant à garantir les conditions d’existence des classes riches et privilégiées (principalement blanches) du capitalisme, l’extrême droite expose également les angles morts du capitalisme vert, qui cherche également à contenir (les liens entre) les luttes sociales et climatiques, à saboter les alliances entre les travailleurs et à empêcher la justice environnementale mondiale.

Mais la construction d’alliances durables est loin d’être facile ou spontanée. Alors que l’on prend de plus en plus conscience que les causes de la crise climatique sont le produit d’un « capitalocène racial » à la dérive (Françoise Vergès), il ne suffit pas de rassembler des luttes qui sont à la fois très dispersées et fragmentées. Pour Krystian Woznicki et Magdalena Taube, commissaires (curateurs) et principaux organisateurs de la conférence, c’est précisément ce qui justifie ces conférences et la méthodologie qu’elles mobilisent depuis près de 24 ans : « Pour former des alliances et s’unir, pour atteindre les personnes non convaincues et convaincre les hésitants, nous devons trouver un langage commun qui résonne au-delà des frontières et des expériences. Avant de pouvoir raconter une histoire commune, nous devons nous comprendre les uns les autres et être capables de se parler. Il s’agit avant tout d’une question pratique, et c’est sans doute la raison pour laquelle nous avons toujours rassemblé des personnes aussi diverses que des activistes, des chercheurs, des journalistes et des artistes créatifs. Le résultat n’est pas garanti, il est ouvert ».

Un exercice de créativité, de collaboration et d’écoute

Les résultats des ateliers, au terme de trois jours de discussions intenses, peuvent sembler modestes, mais ils ont un potentiel de multiplication considérable. Le groupe sur l’écofascisme, dont j’ai partagé les idées plus haut, a produit une série de flashcards qui combattent les principaux stéréotypes écofascistes. Le groupe sur l’environnementalisme des classes laborieuses a choisi de se concentrer sur une critique de « l’emploi durable » (sustainable employment) et a mis en place une ébauche d’archive en ligne qui rassemble toutes les ressources et expériences susceptibles de renforcer et d’élargir la dynamique autour de ces aspects. Citons à titre d’exemple, sans ordre particulier, la reconversion des usines récupérées et autogérées, les luttes pour la santé sur le lieu de travail et contre la toxicité de la production, tant pour les travailleurs que pour les habitants, les luttes des paysans pour la recommonisation des terres arables, les mobilisations pour le développement des transports publics dans les grandes agglomérations urbaines, etc.

Le groupe sur l’éco-internationalisme a travaillé sur un manifeste de la plate-forme, dont les premières lignes se lisent comme suit : « Ce manifeste appartient à la Plate-forme, un réseau imaginaire de plates-formes de forage squattées dans l’océan. La Plateforme est un corps vivant, habité par d’autres corps, qui cocréent leur réseau de dépendance. Les mauvaises herbes poussent ici, entre les panneaux solaires et le matériel. Les connexions au sein du réseau sont fragiles et instables. Derrière ce Manifeste, il y a un rêve éco-internationaliste pour tous ». Pendant ce temps, le groupe travaillant sur les luttes écologiques et ouvrières dans les Balkans a créé un modèle de mobilisation inspiré des camps climatiques afin de préparer rencontre de réseaux et de mouvements en juin prochain en Bosnie-Herzégovine. Un autre groupe, traitant de la contradiction entre emploi et environnement tel qu’il est imposé par le capitalisme, a quitté le bâtiment où se déroulait la conférence pour réaliser des entretiens de micro-trottoir, demandant aux passants leurs réactions par rapport à des slogans affichés sur des publicités en faveur de produits nocifs et destructeurs. L’action consistait à confronter les gens de passage avec la réalité de ces publicités polluantes tout en leur posant directement des questions telles que « Mais que voulez-vous produire avec votre travail ? ». En somme, un exercice de créativité, de collaboration, d’écoute et de dépassement des inhibitions symboliques et matérielles.

Espaces publics orientés vers le processus, le bricolage et l’opposition

Pour Krystian Woznicki et Magdalena Taube, deux principaux animateurs / curateurs de la conférence, chaque rencontre est à la fois une nouvelle expérience, différente des précédentes, et la poursuite d’une expérience créative qui n’a rien à voir avec un séminaire ou un colloque académique, mais exprime l’apparition éphémère d’un espace public dissident. Cette approche présente des affinités avec la création d’espaces publics oppositionnels prônée par les théoriciens de l’école de Francfort tels qu’Oskar Negt. Elle fait également écho à l’esprit des projets axés sur une exposition ou un happening comme la Documenta X de Kassel avec Catherine David comme curatrice. Elle s’inscrit aussi dans le prolongement la contre-culture underground Do It Yourself ou dit autrement « Fabrique ce qui n’existe pas alors que cela devrait l’être ». L’approche est donc non pré-formatée mais évolutive et, d’une certaine manière, ouverte et vivante ce qui fait que les traces qu’elle laisse (et les graines qui se répandent) sont certainement beaucoup plus amples que les signes immédiatement identifiables de tel ou tel projet, et c’est une très bonne chose.

Après deux jours de discussions, tant en séance plénière en atelier ou au cours des repas et les pauses, les participants commençaient à mieux se connaître, et les discussions rebondissaient les unes sur les autres ou se référaient à d’autres expériences. Les participants n’étaient pas là pour faire du réseautage ou de l’autopromotion, mais pour apprendre et partager leurs connaissances et leurs points de vue. À la fin de la journée, après les sessions de type hackathon et quelques pauses, les invités des ateliers se sont retrouvés pour des discussions publiques auxquelles le grand public était également convié.

Se débarrasser de la croissance, mais pas du capitalisme qui la produit ?

Le premier débat public, qui s’est tenu le 5 octobre, a porté sur les acteurs potentiels d’un changement systémique. Elle était animée par Claudia Núñez, journaliste d’origine mexicaine à la section « Migration et frontières » du Los Angeles Times et cofondatrice de MigraHack. Les échanges se sont concentrés sur les liens entre la crise climatique et les flux migratoires, sur la raison d’être des frontières (des frontières en papier aux barbelés) et sur la division internationale du travail qui en résulte. Jennifer Kamau, cofondatrice de l’Espace international des femmes à Berlin, une initiative de femmes migrantes et réfugiées, a expliqué comment la situation critique des populations rurales au Kenya est étroitement liée à l’adaptation de la production locale aux marchés européens. En effet, 60 % des fleurs vendues en Allemagne proviennent du Kenya. L’irrigation industrielle et la monoculture entraînent l’épuisement des sols et une énorme dépendance à l’égard des importations de céréales, notamment en provenance d’Ukraine et de Russie, ce qui accroît inévitablement les déplacements de populations et la pression migratoire.

Florin Poenaru, de Bucarest, a adopté le point de vue à la fois très critique et réaliste selon lequel il est peu probable que la situation actuelle s’améliore dans un avenir proche. Le « capitalisme vert » est une vision magique qui prétend résoudre le problème sans vouloir penser à la cause première. L’idée de la décroissance est tout aussi « magique », puisque nous voulons nous débarrasser de la croissance, mais pas du capitalisme qui la génère. N’est-ce pas reproduire le problème en prétendant y apporter la solution ? Une certaine forme d’environnementalisme radical-bourgeois est tout aussi futile : ceux qui prônent la désobéissance civile, le fait de crever les pneus des SUV ou de saboter d’un pipeline se tournent en réalité vers les élites. Leur action consiste à attirer l’attention des élites et à les convaincre de résoudre le problème… C’est encore de la magie !

Le vrai problème auquel nous sommes confrontés est qu’il aujourd’hui plus facile de s’imaginer la fin du monde plutôt que la fin ou la sortie du capitalisme. Pour dépasser ce sentiment d’impuissance, et la paralysie qui s’en suit, il n’y pas d’autre solution que de repolitiser la question de l’environnement, et de proposer des actions et des mesures visant restaurer ou à rétablir un équilibre naturel autant que possible, tout en prenant en charge l’avenir global de l’humanité, en donnant du pouvoir aux plus vulnérables et aux plus exploités que sont devenus la main-d’œuvre migrante et réfugiée.

Remettre en cause le Green New Deal européen

La deuxième conférence publique, le 6 octobre, était animée par Rositsa Kratunkova, membre de plusieurs collectifs travaillant sur des questions de justice sociale en Bulgarie, et portait sur l’environnementalisme de la classe laborieuse. Parmi les participants figuraient Svjetlana Nedimović, de Sarajevo, philosophe et activiste de Puls of Democracy – une publication en ligne pour l’analyse critique des Balkans ; Paola Imperatore, Turin, universitaire-activiste impliquée dans la lutte pour la conversion écologique de GKN à Florence ; et Francesca Gabbriellini, Bologne, historienne et chercheuse, également impliquée dans ces luttes. Les interventions, aussi riches que celles de la veille, ont porté sur les aspects contradictoires du Green New Deal en Europe.

Nedimović est revenue sur la crise environnementale et à la transition écologique en Bosnie-Herzégovine et en particulier ces régions où les communautés de mineurs sont capables d’exercer une pression très forte et de mener les luttes pour la justice économique et environnementale, mais semblent avoir perdu leur élan dans une situation où l’agenda européen exige des mesures environnementales tout en laissant se déployer les prédations extractivistes. L’expérience de GKN, un ancien fournisseur de pièces et de composants (arbres de transmission) pour l’industrie automobile, a gagné une valeur exemplaire à partir d’une occupation de l’entreprise occupée depuis l’été 2021 et dont le comité syndical de l’usine promeut une transition vers la production de pièces et de composants pour les transports publics (trains et bus). Cette expérience montre que les initiatives créatives et imaginatives de la base, lorsqu’elles sont basées sur des alliances fondées entre ceux qui sont directement affectés par le travail et l’emploi et des communautés plus larges d’habitants et d’usagers, peuvent avoir un impact qui va bien au-delà de la situation immédiate ou locale.

Conversation à travers les espaces, les échelles et les subjectivités

La troisième et dernière conférence publique du 7 octobre était animée par la chercheuse écoféministe Anna Saave et portait sur la question de la construction de passerelles entre les luttes. Dario Azzelini, New York et Mexico, a présenté sa vision critique des « emplois durables », qui peuvent être un axe de mobilisation mais à condition se poser la question du mode de production et de ses finalités. Lorenzo Feltrin, Birmingham, est revenu sur les luttes des travailleurs contre la toxicité au sens large, incluant la santé mentale et physique. Le dépassement du clivage entre production et reproduction est sans doute l’une des conditions nécessaires pour orienter les mobilisations dans une direction durable. Dans le même temps, les chaînes de valeur du capital se modifient et s’étendent d’une manière qui rend plus difficile l’identification et la création de liens entre les travailleurs en révolte.

Brett Neilson, Sydney, auteur de livres tels que The Politics of Operation, a axé sa présentation sur la question de la traduction et de la banalisation des langages de résistance. En réalité, cette question est tout sauf sémantique ou linguistique, mais avant tout sociale, en ce sens qu’elle nécessite un positionnement subalterne similaire par-delà les frontières territoriales ou culturelles. Une politique de la traduction doit permettre aux luttes et aux solidarités de s’articuler et d’entrer en conversation à travers les espaces, les échelles et les subjectivités. Savoir se décentrer est certainement une condition d’effectivité importante. Par exemple, la critique du travail animal est à la fois très centrée sur le Nord et exprime une sorte d’horizontalité ontologique qui confond toutes les formes d’êtres vivants. Par ailleurs, reconnaître la différence de nature entre les formes vivantes n’implique pas nécessairement une relation d’assujettissement ou d’exploitation.

La conférence Allied Grounds a été une expérience unique et éphémère. La joie se lisait dans les yeux de chacun. Tout en marquant les esprits par une création collective, cette nouvelle édition des conférences annuelles de la Berliner Gazette a été, comme les précédentes, mais sans doute différemment, une source d’inspiration et d’énergie. Ces trois jours ont démontré concrètement que l’intelligence collective, dans un contexte d’horizontalité et d’égalité, peut favoriser de l’imagination, générer de la confiance et amplifier de nouveaux récits qui devraient se diffuser d’autant plus facilement qu’ils répondent à un besoin réel.

La conférence était le point culminant du projet annuel de BG Allied Grounds, qui a engagé des chercheurs, des activistes et des travailleurs culturels dans une variété de formes et de rencontres dans le but de co-produire des ressources de connaissance, y compris des audios, des vidéos et des textes. Jetez un coup d’œil ici https://berlinergazette.de/projects/allied-grounds/

Ce que nous enseigne la lutte pour une reconversion industrielle durable de l’usine GKN en Italie

Paar Francesca Gabbriellini et Paola Imperatore // 

Le 9 juillet 2021, Melrose Industries – un fond spéculatif propriétaire de l’usine d’arbres à essieux GKN à Campi Bisenzio, près de Florence – a envoyé un simple courriel annonçant le licenciement de plus de 400 travailleurs. Ce licenciement avait été présenté comme l’aboutissement naturel d’une « transition verte ».

Les travailleurs de GKN ont immédiatement organisé une assemblée permanente, qui a pris la défense du site de l’usine depuis près de deux ans maintenant. Depuis juillet 2021, l’usine est occupée, les travailleurs de GKN s’organisent non seulement pour défendre leurs emplois, mais aussi une transition écologique ascendante qui exprime leur choix en faveur d’un renouveau écologique du secteur automobile. En menant des actions, des mobilisations, des manifestations, les travailleurs de la GKN mettent en lumière la question du rôle que la classe laborieuse peut d’ores et déjà jouer dans la transition écologique.

Il est vrai que l’Italie offre un cadre particulier pour de telles mobilisations, puisque depuis les années 1980, le rachat d’entreprises par les travailleurs est encadré par la loi dite Marcora datant de 1985 qui permet aux travailleurs d’entreprises en situation de faillite ou menacés de fermeture de devenir propriétaires sous la forme d’une coopérative. Aujourd’hui, cette forme particulière est considérée comme le meilleur moyen de donner une perspective aux travailleurs en leur donnant accès à un allégement du travail administratif, à des prêts sans intérêts et à une assistance dans l’élaboration de plans d’entreprise.

« Fin du mois, fin du monde, même combat ».

Alors que les travailleurs organisés dans le Collettivo di Fabbrica (Collectif d’usine) pouvait se focaliser sur des négociations avec les pouvoirs publics et un éventuel acquéreur, ils ont privilégié une stratégie de convergence entre les luttes du monde ouvrier et les luttes pour la justice climatique qui a porté un véritable mouvement social par-delà Florence et la communauté affecté par la fermeture de la GKN. En effet, le mouvement Insorgiamo (soulevons-nous) est devenu un trait d’union entre une multitude d’initiatives de bases contre le chômage et la précarité qui fait des ravages en Italie, mais aussi pour des emplois soutenables. Cette mobilisation sous la bannière de Insorgiamo a conduit à quatre marches nationales et à des centaines d’initiatives à travers l’Italie. Les alliances circonstancielles entre les deux mouvements, unis par le slogan « Fin du mois, fin du monde, même combat », ont permis de surmonter le paradigme dominant qui place les écologistes et les travailleurs aux antipodes les uns des autres.

Dans le même temps, un groupe de recherche interdisciplinaire sur la solidarité a été formé, avec de jeunes chercheurs de plusieurs disciplines de toute l’Italie travaillant avec le collectif de l’usine pour développer un plan de reconversion industrielle qui transformerait GKN en un pôle public de mobilité durable. Le plan de reconversion poursuit une approche écologique en s’appuyant sur les travailleurs, basée sur la synergie de l’usine avec le contexte socio-économique environnant et avec le territoire habité par les travailleurs. Partant d’une réflexion critique sur le rôle de l’entreprise et des institutions dans ce contexte, le plan présente le travailleur comme un acteur historique qui surmonte les différences syndicales et politiques au sein de l’usine et, en même temps, forme un collectif de travailleurs qui prend le contrôle démocratique du processus de production, donnant naissance à la vision de réactiver l’usine en tant qu’usine publique et socialement intégrée.

Ce plan marque plusieurs tournants. Tout d’abord, le développement du plan est basé sur l’harmonie entre les besoins des travailleurs et la protection du territoire et de l’environnement en général, surmontant l’extorsion du surtravail et exploitation de l’environnement dont le capital international a bénéficié jusqu’à présent – cette dernière, c’est-à-dire l’extorsion, est basée, comme on le sait, sur l’affirmation que l’on peut protéger soit le travailleur, soit l’environnement, mais pas les deux en même temps.

Le deuxième point concerne la décision de soumettre la production à l’utilité sociale, une vision qui était déjà au cœur des luttes ouvrières des années 1970, qui – en demandant « quoi, comment et combien produire » – revendiquaient le droit de décider de la production en fonction des besoins des travailleurs et de la communauté en général. Cette perspective s’inscrit dans l’idée que ce n’est qu’en produisant dans l’intérêt collectif que l’environnement – non pas en tant que catégorie abstraite extérieure à nous, mais en tant que contexte matériel dans lequel se déroule la vie quotidienne – peut véritablement être traité de manière durable.

La démocratie ouvrière contre le capitalisme vert

Le troisième point est lié à la question de la participation des travailleurs, qui deviennent les premiers protagonistes dans le processus de reconversion industrielle et l’organisation du processus de production. Dès le départ, le plan présenté par le collectif d’usine plaçait les travailleurs au centre du processus de prise de décision concernant l’avenir, ainsi que dans la supervision du processus de production lui-même.

Bien sûr, une base importante dans la réponse immédiate aux licenciements et la poursuite de la mobilisation telle qu’elle est reflétée dans le plan est une connaissance précise du processus de production et des droits sur le lieu de travail, ainsi que l’organisation capillaire des travailleurs dans l’usine. Cela favorise un modèle de démocratie ouvrière basé non seulement sur les formes traditionnelles et institutionnalisées d’organisation, telles que les syndicats et la RSU, mais surtout sur le collectif d’usine et les « délégués de liaison ».

Enfin, le plan de reconversion est basé sur la synergie et le dialogue égal entre les connaissances de la classe ouvrière et les connaissances scientifiques. Il s’agit d’un renversement de la logique selon laquelle seules les connaissances produites à l’université peuvent être considérées comme scientifiques et légitimes ; une logique qui a généré une approche technocratique faussement « neutre » des questions politiques et des décisions relatives à la production et à l’industrie. Aucun technicien ne peut connaître l’environnement de l’usine, les cycles de production, les risques de toxicité, les besoins et les demandes des travailleurs mieux que les travailleurs eux-mêmes. La mise en lumière de ces connaissances, qui ne proviennent pas d’une salle de cours ou d’un laboratoire en vase clos mais de l’expérience quotidienne, permet de repenser les relations entre les différentes formes et systèmes de connaissances qui ont longtemps été marginalisés au profit d’un paradigme techno-scientifique productiviste et centré sur la logique de profit.

Nouveaux défis et alliances inattendues

Quelques jours après la présentation de la première ébauche du plan – qui a depuis été publiée sous forme de livre électronique par la Fondation Feltrinelli – l’entrepreneur Francesco Borgomeo, nommé par le fond d’investissement Melrose en tant que consultant, est entré en scène et a déclaré son intention d’acheter l’usine, de garantir la continuité du travail et de réaliser un projet de reconversion industrielle. Borgomeo est devenu le nouveau propriétaire fin 2021, ouvrant une longue phase de négociations boycottées, de projets de réindustrialisation qui n’ont jamais été présentés, d’apaisements insignifiants à de diabolisation de l’assemblée permanente des travailleurs. Selon Borgomeo, les nouveaux investisseurs ne viendront jamais pas parce qu’ils ont peur des travailleurs de l’usine.

Jusqu’à présent, le plan des travailleurs n’a pas été pris en compte dans l’ensemble du processus de négociation. Dans ce contexte, la Società Operaia di Mutuo Soccorso (Société de Secours Mutuel des travailleurs) a été créée pour tenter un nouveau processus de redressement et de réindustrialisation du site de l’usine, car l’horizon de l’intervention publique devient de moins en moins envisageable, compte tenu également de la transition entre le gouvernement techno-libéral dirigé par l’ancien président de la BCE, Mario Draghi, et le gouvernement post-fasciste du Premier ministre Giorgia Meloni.

Il est donc d’autant plus valorisant pour tous les acteurs de la lutte que, fin décembre 2022, le Groupe de recherche solidaire a réussi à intéresser une start-up germano-italienne qui détient les brevets de nouveau matériau et de nouvelles machines capables de produire des panneaux photovoltaïques et des batteries sans utiliser de métaux de terres rares. Ce type de production s’inscrit pleinement dans le cadre de ce que l’on appelle la transition juste : d’une part, la nécessité de ne pas charger le Sud de l’approvisionnement en ressources et, d’autre part, la nécessité de passer à un modèle de mobilité durable.

Entre-temps, les travailleurs de GKN ont parcouru l’Italie pour rencontrer des fabricants de vélos-cargos afin de contribuer à la décarbonisation de la logistique à petite échelle, tant sur les lieux de travail que dans les villes italiennes, qui sont encore loin d’adopter uniformément des plans de mobilité durable. Le premier prototype de vélo-cargo a été réalisé en quelques mois et présenté en février 2022, avec des conceptions techniques issues du partage des connaissances avec des entreprises solidaires et des matériaux recyclés.

Les luttes ouvrières, une expérience pour l’avenir

Pour l’instant, le projet de réindustrialisation 2.0 durable n’est pas soutenu par des investisseurs directs, de sorte que les travailleurs doivent faire face à la question cruciale des capitaux à investir. Le Comité d’usine et le Groupe de travail pour la réindustrialisation ont donc mis en place une campagne de crowdfunding intitulée « ex-GKN FOR FUTURE », soutenue par la campagne internationale Fridays for Future, la banque BancaEtica (une institution bancaire éthique, proche du monde de la coopération et des mouvements sociaux) et les ARCI, le plus ancien réseau d’associations socio-culturelles et sportives en Italie. L’idée est de développer un actionnariat populaire pour soutenir le nouveau projet : le terrain sur lequel se trouve l’usine sera le premier actionnaire de cette petite éco-révolution. La première étape de la campagne vise à accumuler les fonds nécessaires au lancement concret de la coopérative de travailleurs. En moins d’un mois, avec la participation de centaines de citoyens et d’associations, la campagne de crowdfunding a déjà dépassé les 250 000 euros.

En conclusion, nous pouvons observer une multiplication d’événements cruciaux liés à l’expansion et à l’avenir des mouvements pour le climat et la justice sociale actuellement centrés dans la périphérie florentine. Tout d’abord, la connexion renouvelée entre les mouvements écologistes et féministes au sein des luttes ouvrières dépasse le récit du chantage aux intérêts particuliers. Deuxièmement, la coproduction de connaissances, qui vise à construire concrètement une alternative de réactivation productive dans une perspective écologique, en opposition à l’auto-limitation de l’action syndicale à la négociation de subventions publiques, qui sont trop souvent l’antichambre de nouveaux licenciements. Troisièmement, la création possible d’une grande entreprise récupérée d’Europe, un rêve d’autogestion et de redéfinition de la production, en contraste et en opposition totale avec la simple accumulation de « capital vert », sans vision à long terme.

« Nous nous sommes embarqués dans un voyage qui n’a jamais été entrepris auparavant, et qui provient des spécificités de cette lutte, mais aussi des processus capitalistes généraux. C’est l’occasion de faire l’expérience d’un nouveau mode de production qui ébranle complètement la façon habituelle de traiter les crises des entreprises », a déclaré le comité d’usine encore récemment.

Ce texte est une contribution à la série de textes « Allied Grounds » de la Berliner Gazette ; sa version allemande est disponible ici. Vous trouverez d’autres contenus sur le site web anglophone “Allied Grounds”. Consultez-le à l’adresse suivante : https://allied-grounds.berlinergazette.de

Paola ImperatoreFrancesca Gabbriellini – 17.04.2023 – Allied Grounds

 

Les travailleurs de l’automobile remportent une victoire historique aux Etats-Unis

par Stéphen Bouquin // 

Après quarante et un jours d’actions de grève, le syndicat UAW (United Automobile Workers) a obtenu une victoire historique sur les trois grands constructeurs Ford, General Motors et Stellantis (Chrysler). Cette victoire met fin à 43 ans de concessions et de défaites initiées en 1979, lorsque l’UAW avait accepté la suspension de toutes les conventions signées avec la direction de Chrysler alors en faillite. Au cours de cette longue période, près de 60 sites de production ont été fermés ou délocalisés vers le Mexique et le syndicat n’avait cessé d’accepter, certes à reculons, une modération salariale et la flexibilité productive en plus d’une catégorie de travailleurs effectuant les mêmes opérations, mais payés 10 ou 15 dollars/heure en moins appelés « second tier » (second segment). En même temps, le secteur de l’automobile s’est profondément transformé et connaît un regain d’activité. Employant aujourd’hui 1,2 million de travailleurs contre 850 000 en 1980, les constructeurs se sont diversifiés avec l’arrivée des marques allemandes (VW, Mercedes) ou japonaises (Toyota, Nissan, Honda) et plus récemment, le développement accéléré de sites de production de véhicules électriques.

Les avancées obtenues par l’UAW sont historiques à plusieurs égards. Outre une augmentation de 25 % échelonnée sur quatre ans (la durée de la convention collective), l’intégration des travailleurs temporaires dans la catégorie des permanents (CDI), c’est surtout l’abolition du système dualiste avec des travailleurs de second rang (second tier) qui représente une victoire sur la précarité et le surexploitation puisque ces travailleurs bénéficieront d’une augmentation pouvant atteindre, dans certains cas, 150 % du salaire horaire. Le syndicat a également obtenu la restauration de l’indexation des salaires sur le coût de la vie (appelé système Cola pour cost of living adjustment) qui avait été supprimé en 2008. Appliquée à l’ensemble des travailleurs syndiqués des Big Three (Ford, GM et Chrysler), la restauration de l’indexation devrait ajouter 8 % aux augmentations de salaires obtenues par ailleurs. Les intérimaires ayant plus de 90 jours d’ancienneté passeront immédiatement au statut de permanent. Les futurs intérimaires deviendront des travailleurs permanents au bout de neuf mois, qui compteront pour leur progression vers le taux supérieur de la grille salariale. Le seul bémol de cette victoire se situe au niveau des retraites même si Ford a accepté de réinjecter des ressources dans les fonds de pension, cela reste insuffisant pour garantir les mêmes droits de retraites à l’ensemble des catégories de travailleurs.

Comment une telle victoire a-t-elle été possible ?

Le changement de direction syndicale a joué un rôle déterminant dans cette victoire. Le nouveau président de l’UAW, Shawn Fain, a été élu après une rude bataille menée par une tendance de gauche, United All Workers for Democracy, qui s’était constituée il y a de cela un dizaine d’années. Il y a deux ans, cette tendance avait obtenu l’élection du président au suffrage direct, mais échouait de justesse à emporter le vote interne. Au cours de l’année suivante, la direction syndicale de l’UAW a été éclaboussée par une série de scandales de corruption et d’enrichissement personnel. Pendant cette période agitée, Shawn Fain a su gagner une reconnaissance comme syndicaliste de base opposé aux concessions et aux inégalités salariales. Au printemps 2023, Fain a mené une campagne interne autour du mot d’ordre « pas de corruption, pas de concessions et pas d’inégalités statutaires » (« no corruption, no concession, no tier »), emportant l’élection interne contre Ray Curry qui représentait une orientation plus modérée à l’égard des constructeurs.

Shawn Fain s’était affiché à plusieurs reprises avec Bernie Sanders et a mené une campagne médiatique dès son élection en annonçant le retour d’un syndicalisme capable d’apporter des avancées sociales. Articulant un discours centré sur la justice sociale avec une critique du mépris de classe envers ceux qui travaillent, Shawn Fain incarnait une volonté des membres d’obtenir de bons salaires et de retrouver une condition sociale assimilée à la classe moyenne. Adoptant le Green New Deal, le gouvernement s’était montré très généreux envers les constructeurs. Les subventions et les prêts sans intérêts pour financer la transition écologique atteignaient des montants considérables, de l’ordre de 25 à 30 milliards de dollars par constructeur. La nouvelle direction de l’UAW a pressenti que le moment pour mener une action offensive était advenu.

Peu après son élection, Shawn Fain a mobilisé la base en annonçant le retour d’un syndicalisme de combat qui n’a pas peur de s’engager dans un conflit avec la ferme conviction de pouvoir l’emporter. En annonçant un calendrier de grèves « stand-up » (debout), Fain mobilisait le puissant souvenir mémoriel des « sit-down strikes » (grèves assises) des années 1934-1937 qui avaient permis à l’UAW d’obtenir une reconnaissance syndicale[1].

Grève « assise » dans l’usine Fischer-GM à Cleveland (Ohio)

La campagne de grèves stand-up ciblait simultanément les trois constructeurs, ce qui représente une nouveauté par rapport à la période précédente. Auparavant, la tactique éprouvée consistait à cibler un seul constructeur pour ensuite étendre les avancées salariales vers les deux autres. Mais ce mode d’action était devenu désuet, sinon contre-productif. En effet, toute concession syndicale autour du temps de travail ou des salaires se soldait par des reculs symétriques chez les autres constructeurs. La délocalisation d’usines d’assemblage vers les États du Sud ou le Mexique, dépourvus de représentation syndicale, donnait une arme redoutable aux mains du management qui n’hésitait pas à s’en servir pour arracher des concessions dans les usines historiques dans le périmètre des Grands Lacs (Detroit-Flint-Chicago-Cleveland). Pour sortir de cette spirale de régression sociale, il fallait prendre les « Big Three » simultanément pour cible. Ce choix, audacieux et à certains égards risqué, exigeait la ferme garantie d’être en pleine capacité de mettre des sites à l’arrêt pendant une longue période. Début septembre, l’UAW annonçait un calendrier de quarante jours de grève échelonnés, mais sans divulguer les sites qui seraient mis à l’arrêt. De cette manière, le syndicat se donnait les moyens de démultiplier l’effet disruptif, en désorganisant l’approvisionnement et en créant un chaos dans les plannings de production.

Cette tactique de grève tire sa force de l’effet surprise par rapport à une organisation du procès de travail en réseau et en flux tendu. Ne sachant pas où le syndicat allait frapper, les constructeurs avaient empilé les stocks de moteurs et d’autres composants essentiels. Mais contre toute attente, le syndicat a choisi d’organiser des débrayages et des grèves ailleurs que dans les usines d’assemblage, en mettant à l’arrêt les centres de distribution avant de cibler les unités d’assemblage des véhicules de haut de gamme comme les 4 x 4 ou les modèles de luxe.

En alternant les grèves dans les centres de logistique, les usines d’assemblage, les unités de fabrication de composants essentiels, l’UAW a réussi à maximaliser les effets disruptifs des arrêts de travail tout en ménageant sa caisse de grève. Chaque usine affectée par un arrêt de travail l’était complètement et chaque affilié à l’UAW touchait une indemnité de 100 dollars par jour de grève…

Dans les sites non affectés par un arrêt de travail, les travailleurs avaient pour consigne de refuser les heures supplémentaires, de travailler de la manière la plus stricte possible, en respectant à la lettre les consignes techniques ou les normes de sécurité. Début octobre, l’UAW annonçait que la poursuite des actions de grève jusqu’à Thanksgiving ne posait aucun souci. Mi-octobre, General Motors et Ford ont commencé à concéder des hausses de salaires et le retour de l’indexation. Chrysler-Stellantis refusait encore d’embrayer le pas, ce qui a poussé l’UAW à concentrer les actions de grève chez ce constructeur, faisant de Carlos Tabares, dont le salaire annuel atteint 26 millions de dollars, l’incarnation de la vénalité managériale.

Arrêter la descente aux enfers

Quand Ford et General Motors ont commencé à faire des concessions sur l’un ou l’autre point du cahier de revendications, l’UAW a décidé d’enfoncer le clou en accentuant la pression sur Chrysler-Stellantis, le plus réticent des trois. Pris en tenaille par les concessions des autres constructeurs où la production reprenait et des grèves ciblant les véhicules les plus rentables, Stellantis a fini par accepter de rouvrir l’ancienne usine de Jeep Cherokee en y affectant la fabrication de batteries électriques et la création de 5 000 postes de travail, permettant la réembauche des 1 500 travailleurs licenciés fin 2022.

Walter Reuther au début de la grève de 113 jours des travailleurs de General Motors (1945-1946)

Cette décision représente un véritable tournant dans la tradition états-unienne des relations industrielles. En 1946, l’UAW avait mené une grève de cent dix jours chez General Motors pour obtenir un droit de regard sur la comptabilité de l’entreprise (« open the books ») et surtout un droit de veto sur toute décision affectant l’organisation de la production. Pour Walter Reuther, à l’époque dirigeant de l’UAW et militant socialiste formé à la doctrine du contrôle ouvrier [2], l’enjeu était d’importance stratégique. Voyant arriver les machines-outils à commande numérique, Reuther était convaincu qu’un syndicalisme autolimité aux revendications salariales serait tôt ou tard dépassé par les innovations technologiques. Mais pour General Motors, il était hors de question de concéder ne serait-ce qu’une parcelle de pouvoir managérial. Pour obtenir la paix sociale, la direction avait concédé des augmentations salariales et des garanties collectives (sécurité, assurance maladie, retraite) jamais vues auparavant. Après avoir été purgé des militants communistes pendant le maccarthysme, l’UAW s’était replié sur le périmètre convenu des relations industrielles, laissant au management toute latitude dans les décisions concernant l’organisation du travail et les investissements.

Selon Daniel Bell, alors journaliste de la revue Fortune, l’UAW n’avait emporté qu’une victoire à la Pyrrhus, et la montagne de dollars a surtout servi masquer l’émasculation d’un syndicalisme de contre-pouvoir. Si le raisonnement de Bell est loin d’être faux, pendant près de trois décennies, les ouvriers de l’automobile ont vu leur niveau de vie augmenter de manière constante jusqu’au point d’incarner la figure sociale de l’ouvrier appartenant à la classe moyenne. Mais la tendance s’inverse à partir des années 1980. Les ouvriers de l’automobile étaient de moins en moins bien payés et leur appartenance à la classe moyenne commençait à se déliter sérieusement. Il faut néanmoins reconnaître l’habilité de la nouvelle équipe dirigeante de l’UAW qui a su transformer le sentiment de déclassement en ressource de mobilisation, invoquant la nécessité d’une « réparation » salariale tout en se positionnant comme protagoniste pour la restauration du rêve américain. Cette approche est loin d’être « anticapitaliste » mais pour les centaines de milliers de travailleurs du secteur et le syndicat, il était devenu urgent de rompre le cycle interminable de défaites et de reculs sociaux.

Le retour inopiné du contrôle ouvrier

Ce qui est désormais chose faite, et pas seulement au niveau des salaires. Shawn Fain, rappelant à plusieurs reprises les combats historiques de Walter Reuther, la réouverture de l’usine de Belvidere de Stellantis est une victoire qui renoue avec le meilleur des traditions du contrôle ouvrier pratiqué dans l’entre-deux-guerres : « Pour la première fois dans l’histoire syndicale, nous avons obtenu la réouverture d’une usine sans devoir accepter des pertes de salaire ni sacrifier des emplois ailleurs. Mieux, nous avons obtenu que les montants des salaires, la couverture d’assurance maladie et les pensions seront identiques aux usines d’assemblage thermique, déjà couverts par les conventions collectives. »

Cette interprétation n’est pas exagérée. Pour Barry Eidlin, professeur en sociologie des relations industrielles à l’université McGill, la réouverture de l’usine de Belvidere marque un tournant car c’est la première fois que le syndicat obtient la réouverture d’une usine tout en pesant sur les choix d’investissements et d’organisation du procès de travail. Auparavant, l’UAW n’obtenait que l’ajournement d’une fermeture ou le maintien d’activité en faisant d’importantes concessions salariales ou statutaires.

La doctrine du contrôle ouvrier est également à la base d’une série d’actions qui visent à maintenir les activités liées à la production de véhicules à propulsion électrique au sein du périmètre historique de l’automobile. Début octobre, l’UAW obtenait que les 6 000 emplois prévus par GM dans le secteur électrique seront couverts par la convention-cadre générale plutôt qu’une convention distincte avec des salaires au rabais. Cette victoire concerne également des semi-filiales (entreprises en joint-venture) comme Ultium Cells de Lordstown, dans l’Ohio, où les 1 300 travailleurs verront leurs salaires ajustés à la hausse, passant de 16,50 dollars à 28 dollars/heure, une avancée qui sera étendue à sept autres unités de fabrication de composants pour les moteurs électriques.

General Motors à Spring Hill est un autre exemple illustrant l’actualité du contrôle ouvrier. Dans cette usine du Tennessee, GM avait décidé d’externaliser la peinture et le moulage en plastique dans une entreprise où les salaires commencent à 15 dollars et se terminent à 17 dollars après quatre ans. Bien que les véhicules électriques ne changent en rien l’activité de peinture et de plasturgie, les travailleurs couverts par les conventions d’entreprise de l’automobile avaient soudainement été licenciés. En obtenant l’extension des grilles salariales et des garanties collectives aux entreprises fabriquant les composants, l’UAW enlève tout avantage à externaliser certaines activités et évite la fragmentation des collectifs de travail suivant des clivages salariaux justifiés par des prétextes technologique. Désormais, être affecté à certaines activités spécialisées dans le secteur des véhicules électriques ne sera plus à l’origine d’une sous-rémunération, ce qui n’est pas rien par rapport à un marché en pleine croissance. En effet, sur les 14 millions de véhicules particuliers vendus chaque année aux Etats-Unis, la part du parc électrique augmente rapidement et atteint désormais un volume annuel de 800 000 unités, représentant 6 % du volume total, près du double des ventes en 2021.

Enjeux climatiques et électoraux

Pour le syndicat, ces multiples victoires sur les Big Three représentent de véritables trophées de guerre qui devraient lui permettre de forcer la porte pour entrer chez les des constructeurs employant des travailleurs non syndiqués. L’égalisation des salaires du secteur électrique sur ceux du secteur thermique est une victoire qui devrait faciliter l’adhésion des travailleurs, encore très sceptiques par rapport à la transition écologique. Pour Shawn Fain, l’alliance « Green-Blue » (entre le vert écologiste et le bleu des « cols bleus» ) est essentielle : « La crise climatique n’est pas une rumeur fantaisiste et il est essentiel que la transition écologique se fasse en respectant les principes de justice sociale. On ne peut pas accepter que des green jobs [emplois verts] soient créés en imposant des sous-salaires sans garanties collectives. »

L’enjeu est bien sûr de taille, y compris sur le plan politique puisque Donald Trump s’oppose à l’électrification du parc automobile « car ce sont des boulots mal payés ». Pour contrer le populisme réactionnaire de Trump, l’UAW a choisi de ne pas se jeter dans les bras du démocrate Joe Biden, mais d’exiger d’abord des garanties sur les salaires et la représentation syndicale. Cette tactique peut sembler très modérée, mais elle n’est pas sans effet puisque Joe Biden s’est présenté à un piquet de grève. Il est évident qu’il aura besoin du soutien des travailleurs de l’automobile du Midwest pour l’emporter dans ces Etats frappés par la désindustrialisation et une paupérisation de la classe laborieuse qui se croyait appartenir à la classe moyenne…

Sachant que les usines de Tesla sont toutes exemptes de présence syndicale et sans couverture conventionnelle, et que la plupart des constructeurs étrangers sont dans le même cas, la victoire syndicale sur les Big Three est sans doute aussi une concession inspirée par un certain opportunisme de la part des grands constructeurs historiques. Les parts de marché du trio General Motors, Ford et Chrysler a totalise 42 % contre 80 % il y a vingt ans… Pour les constructeurs états-uniens, il est essentiel de préserver leurs parts de marché et, pour atteindre cet objectif, ils ont tout intérêt à réduire l’écart de compétitivité face aux concurrents [3]. Ayant été contraints de concéder des hausses salariales substantielles et la fin du système dualiste, ils facilitent désormais les syndicats à entrer chez les concurrents pour empêcher ces derniers de profiter de leurs avantages compétitifs. Cela invite à prendre au sérieux Shawn Fain lorsqu’il annonce que l’UAW retournera à la table des négociations en 2028 pour négocier avec les Big Five ou les Big Six au lieu de se cantonner aux constructeurs historiques. Parce qu’elle initie une dynamique de progrès social, la victoire de la grève dans l’automobile est un tournant qui ouvre aussi une perspective pour l’ensemble des travailleurs de l’automobile, voire au-delà.

Vers un renouveau syndical ?

Vu de loin, cela semble peut-être anecdotique, mais l’UAW n’est pas seulement changé de direction et d’orientation mais est aussi un syndicat qui a élargi son périmètre d’action et a réussi à obtenir une reconnaissance syndicale dans des secteurs et des métiers très éloignés de l’automobile, comme les employés du casino de Chicago, des travailleurs de l’aéronautique, de l’agroalimentaire et même des enseignants-chercheurs universitaires, qui représentent désormais 10 % des affiliés du syndicat. Comment cela-t-il été possible ? D’abord en menant des campagnes d’affiliation incessantes suivant la méthode de l’organizing (parfois même du deep organizing), ce qui est une étape incontournable pour négocier des conventions collectives et représenter les travailleurs sur les questions de conditions de travail. Il faut rappeler ici que l’employeur est obligé de reconnaître une section syndicale comme interlocutrice dès lors que 30 % des travailleurs s’affilient à un syndicat, quel qu’il soit, et qu’une majorité des votants confirme ce choix lors d’une consultation [4].

Conclusion

En Europe, on avait pris l’habitude de considérer les syndicats états-uniens comme impuissants sinon comme extrêmement modérés, prêts à toutes sortes de concessions. La montée d’un nouveau syndicalisme enseignant avec des victoires dans plusieurs États (voir l’article de Wim Benda sur les grèves victorieuses dans l’éducation) avait quelque peu relativisé cette image caricaturale, mais bon nombre d’analystes continuaient à penser que dans le secteur privé et concurrentiel, le management restait seul maître à bord. Certes, il y avait quelques percées syndicales, comme chez Amazon à Staten Island [5] mais, au-delà, la situation semblait toujours aussi désespérante. À tort et la victoire des travailleurs l’automobile montre que la disponibilité pour « collectivisme » existe bel et bien et qu’un syndicalisme offensif peut emporter une épreuve de force contre trois multinationales à la fois [6]. Le regain de popularité du syndicalisme que l’on voit apparaître dans de nombreux endroits après la pandémie et que certaines enquêtes sociologiques avaient su identifier, notamment au niveau générationnel est confirmé par les faits. En même temps, des tels changements ne s’opèrent pas spontanément, mais résultent d’un effort prolongé de réseaux militants enracinés socialement pour renouveler le syndicalisme. Ce qui implique non seulement une orientation plus offensive, mais aussi la mobilisation des travailleurs autour de revendications unifiantes par-delà les clivages statutaires et les inégalités (ethno-raciales et de genre) et last but not least, l’audace d’utiliser des tactiques de mobilisation en rupture avec le jeu ritualisé d’un dialogue social où les employeurs dictent ce qui est négociable ou pas.

Le cas des États-Unis montre que de tels basculements sont possibles, même avec un syndicat extrêmement bureaucratisé, voire corrompu. Cela ne signifie pas que ce soit toujours et partout la seule voie à emprunter. Au Mexique, General Motors a longtemps bénéficié du soutien de la Confédération des travailleurs mexicains de Miguel Trujillo López. Mais après des années de tentatives pour démocratiser le CTM, les 6 232 travailleurs de GM à Silao (Etat du Guanajuato) ont fini par voter à 76 % en faveur de la reconnaissance d’un nouveau syndicat, le Sindicato Independiente Nacional de los Trabajadores y Trabajadoras de la Industria Automotriz (Sinttia). Il faut dire que l’ancien syndicat avait signé pour la énième fois une convention collective qui n’apportait aucune amélioration salariale et acceptait l’imposition de gains de productivité par la seule intensification du travail. Lorsque le gouvernement Mexicain a ouvert en 2019, par une réforme du code du travail, la voie à la démocratisation de la représentation des travailleurs, les travailleurs de GM au Mexique n’ont pas hésité à former un nouveau syndicat devenu majoritaire ; un exemple qui a été suivi par d’autres chez Goodyear ou Saint Gobain [7].

Certes, il existe beaucoup de différences entre la situation aux Etats-Unis et celle que l’on connaît en France. Outre la dispersion des forces syndicales et l’absence de caisse de grève, les syndicats sont confrontés à une négociation de plus en plus refermée sur la conception managérialiste du « dialogue social ». Mais par-delà ces différences et les obstacles que l’on peut identifier, il y a certainement des une convergence en termes de combativité ouvrière et une conscience critique à l’égard du management…

 

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Notes

[1].  En pleine crise économique, les grévistes avaient décidé d’occuper les ateliers, empêchant le lock-out et la mobilisation de briseurs de grève. Il aura fallu plusieurs grèves «sit down» au cours de 1936-1937 avant que General Motors et Chrysler concèdent enfin la reconnaissance syndicale et la négociation avec un comité regroupant des délégués d’atelier. Ford a continué à refuser le fait syndical, parfois avec violence, en mobilisant les Pinkerton – véritable milice patronale – et fait tirer à la mitrailleuse sur les piquets de grève. Chez Ford, l’UAW obtiendra la reconnaissance syndicale qu’en 1941, après l’introduction d’une nouvelle réglementation imposée par l’administration de Roosevelt en 1937 et l’entrée en guerre des Etats-Unis que l’UAW.

[2] Cette doctrine s’est formée au début du 20ème siècle à partir d’expériences concrètes dans plusieurs pays (Russie en 1905, Angleterre, Italie et Belgique en 1917-1922) où les syndicats  exerçaient un droit de véto sur toutes les décisions du management (horaires, conditions de travail, organisation du travail) tout en exigeant un droit de regard sur la gestion de l’entreprise (« ouverture des livres de compte »). Le contrôle ouvrier a été intégré dans la doctrine officielle de plusieurs confédérations syndicales et de certains partis sociaux-démocrates dans la période de l’entre deux-guerres. Après la seconde guerre mondiale, elle tend à s’institutionnaliser en RFA avec la Mitbestimmung ou co-détermination qui représente une variante plus modérée. Dans d’autres pays, tels que l’Italie, le Royaume-Uni ou la Belgique, elle reste centrale dans les doctrine syndicale. Il est important de ne pas confondre le « contrôle ouvrier » avec la cogestion ou le management participatif. Selon la doctrine originale, le syndicat doit garder toute son indépendance et considérer l’exercice d’un contrôle ouvrier comme une sorte de situation de double pouvoir qui forme en même temps une école préparant les travailleurs à l’autogestion ou la gestion ouvrière. Pour un aperçu des débats par rapport à la France, voir « Réforme de l’entreprise ou contrôle ouvrier ? Débat public entre François Bloch-Lainé, Ernest Mandel et Gilbert Mathieu», in Cahiers du C.E.S., n° 70-71, préfacé par J.-M. Vincent, E.D.I., Paris ; voir aussi Hélène Hatzfeld (2020), « Le “contrôle ouvrier” : diffusion et disparition d’un imaginaire », in Histoire Politique n°42 |  DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.691 ; Jacques Béllanger (1986), « Le contrôle ouvrier sur l’organisation du travail: Étude de cas en Grande-Bretagne », in Relations Industrielles / Industrial Relations, Vol. 41, No. 4 (1986), pp. 704-719,  https://www.jstor.org/stable/23073111.   Pour une biographie de Walter Reuther, lire Nelson Lichtenstein (1996), The Most Dangerous Man in Detroit: Walter Reuther and the Fate of American Labor, Basic Books, NY ; voir aussi la recension critique de Jane Slaughter, co-fondatrice avec Kim Moody du journal Labor Notes, protagoniste du renouveau syndical au Etats-Unis depuis 1979.

[3]. Au premier semestre 2021, General Motors était le premier constructeur automobile en termes de parts de marché aux Etats-Unis, avec 16,48 % du marché des voitures et des véhicules utilitaires. Toyota arrive en deuxième position, avec une part de marché de 15,01 %. La troisième place est occupée par Ford, avec une part de marché de 11,92 %, suivie de près par Stellantis (11,48 %) et Honda (10,02 %).

[4]. Si une majorité de travailleurs souhaitent former un syndicat, ils peuvent choisir un syndicat de l’une des deux manières suivantes : si au moins 30 % des travailleurs signent des cartes ou une pétition indiquant qu’ils veulent un syndicat, le NLRB organise une élection. Si la majorité des votants choisissent ce syndicat, le NLRB certifiera le syndicat comme votre représentant pour les négociations collectives. Une élection n’est pas le seul moyen pour un syndicat de devenir votre représentant. L’employeur peut reconnaître volontairement un syndicat sur la base de preuves – généralement des cartes d’autorisation syndicales signées – qu’une majorité d’employés souhaitent qu’il les représente. Une fois le syndicat accrédité ou reconnu, l’employeur est tenu de négocier les conditions d’emploi avec le représentant du syndicat.

[5]. Mometti, Felice (2022), « Amazon aux Etats-Unis : de la défaite de Bessemer à la création d’un syndicat auto-organisé à New York », in Mouvements, vol. 110-111, n° 2-3, 2022, pp. 98-108. https://doi.org/10.3917/mouv.110.0098

[6] Pour une présentation de la théorie des mobilisations et du “collectivisme”, voir John Kelly (1998), Rethinking Industrial Relations, Mobilisations, Collectivism and Long Waves, Routlegde, Londres. Pour une note de lecture de J. Kelly, Stephen Bouquin, « Quand le collectivisme refait surface » in Les Mondes du Travail, n°30, pp. 210-217.

[7]. Grâce à cette réforme, l’élection déterminant le degré de représentation était devenu obligatoire et avait eu lieu en présence d’observateurs du Bureau international du travail et d’Industry ALL, la fédération organisant sur le plan mondial les travailleurs de l’automobile. Depuis l’introduction de la nouvelle loi, les nouveaux syndicats ont gagné leur reconnaissance dans une série impressionnante de firmes multinationales. Voir « Democratic Unions can Become a Reality », article publié le 25 mai 2022 Industry All .

 

n° 30 – « Travail, négociations, conflits : quelles recompositions? » (septembre 2023)

Sommaire du n° 30 – 220 pages – parution septembre 2023   Téléverser le n°30 (format pdf)

GRAND ENTRETIEN

Grèves et relations professionnelles en Grande-Bretagne et en Allemagne

Grand entretien avec Dave Lyddon et Martin Kuhlmann réalisé par Sophie Béroud, Delphine Corteel et Jérôme Pélisse

DOSSIER : TRAVAIL, NÉGOCIATIONS, CONFLITS : QUELLES RECOMPOSITIONS ?

Coordination par Sophie Béroud et Jérôme Pélisse

Introduction – La situation paradoxale des syndicats : entre affaiblissement et mobilisations

Sophie Béroud et Jérôme Pélisse

Effets et appropriations des réformes

 «Au plus près du terrain»? De la décentralisation des régulations à la concentration des pouvoirs

Camille Dupuy et Jules Simha

Des conflits ouverts au «dialogue social»: les stratégies patronales pour contourner les oppositions syndicales au travail de nuit et du dimanche dans le grand commerce parisien

Pauline Grimaud

Une diversité accrue des thèmes des négociations

De la prévention des risques professionnels. Le pouvoir d’agir syndical à l’épreuve des CSE 

Fabien Brugière, Lucie Goussard, Sabine Fortino, Guillaume Tiffon

La managérialisation de la question sociale dans une multinationale de la distribution sportive

Pierre Rouxel

La parentalité dans la négociation collective en France : un enjeu managérial plutôt que syndical?

Cécile Guillaume, Sophie Pochic

Le paradoxe du télétravail

Jens Thoemmes

Des acteurs aux prises avec les réformes

Les DRH face aux réformes du droit du travail

Chloë Biaggi

Les pratiques syndicales saisies par les logiques électorales

Timothy Hébert

Les conseillers du salarié, représentants syndicaux de ceux qui n’en ont pas. 

Gwendal Roblin

D’ICI ET D’AILLEURS

Néolibéralisme exacerbé au Brésil: dégradation sociale et dévastation de l’environnement

Andréia Galvão, José Marcos Nayme Novelli

NOTES DE LECTURE

Stephen Ackroyd et Paul Thompson, Organisational Misbehaviour, 2022, 322 p.

par Jan-Christian Karlsson

Matt Vidal, Management Divided. Contradictions of Labor Management, 2022, 350 p.

par Grégor Bouville

Olivia Foli, Les paroles de plainte au travail. Des maux indicibles aux conversations du quotidien, 2023, 265 p.

par Marc Loriol

John Kelly, Rethinking Industrial relations : Mobilisation, Collectivism and Long Waves, 1998, 189 p.

par Stéphen Bouquin

Catherine Pozzo di Borgo (1944-2022) : « dans le long crépuscule de la Terre, même les vaches sont bleues … »

Par Donald Nicholson-Smith // 

Catherine Pozzo di Borgo est une documentariste française qui a réalisé une série de films pionniers explorant l’impact des questions environnementales et sociales sur le lieu de travail. Son objectif constant était de donner la parole aux travailleurs ordinaires sans passer par des commentaires éditoriaux ou même militants. Née à Paris de parents de gauche, Pozzo di Borgo a passé du temps en Angleterre dans sa jeunesse, a séjourné dans un kibboutz et s’est rendue en Algérie pour observer des expériences d’autogestion. De retour à Paris dans les années soixante, elle suit des cours de sociologie et fréquente les situationnistes.

Ce n’est qu’après sept ans comme pigiste à l’Agence France-Presse que Pozzo di Borgo est venue à la réalisation. Envoyée à New York, elle est inspirée par le travail de Frederick Wiseman, notamment son film Meat. « Convaincue que j’avais enfin trouvé ma propre forme d’expression, j’ai abandonné le journalisme et me suis lancée dans l’aventure du cinéma direct. J’ai eu la chance de rencontrer le cinéaste américain Bob Machover » – membre dans les années soixante du collectif radical Newsreel et collaborateur de longue date de Robert Kramer – « qui m’a enseigné les bases du documentaire. Ensemble, nous avons réalisé trois films aux États-Unis ».

Le premier de ces films était Collection and Disposal : A Job for the Birds, un court métrage sur les éboueurs de la ville de New York et l’état lamentable de l’élimination des déchets dans la ville. Il a été suivi par Shop Talk (1980), qui présentait une assez grande imprimerie du New Jersey et les conflits entre les syndicats et la direction alors que l’entreprise déclinait sous l’impact des changements technologiques. Leur troisième et dernière collaboration a été The Great Weirton Stee(a)l. Weirton était la cinquième aciérie des États-Unis, mais dans le contexte de la désindustrialisation, les travailleurs ont fait grève pendant dix-huit mois lorsqu’ils ont été contraints de choisir entre la fermeture complète et l’acquisition de l’entreprise selon les termes d’un « plan d’actionnariat salarié » qui impliquait des réductions de salaire et des licenciements massifs.

Déjà dans son travail avec Machover, l’approche de Pozzo di Borgo, comme elle le dit, a toujours été « de permettre aux gens de parler, de raconter leur histoire, de ne pas intervenir et de ne pas leur imposer un programme ». En 1984, elle est retournée en France, où elle s’est lancée de manière indépendante dans une série remarquable d’études sur le monde du travail.

Il y a d’abord eu Les Vaches bleues de Salsigne, sélectionné au festival du documentaire de Lussas en 1991, qui enquêtait sur l’épidémie de cancer du poumon dans la dernière mine d’or de France, à Salsigne (Aude). Dissimulée pendant de nombreuses années, cette catastrophe écologique n’a été révélée qu’en 2021, bien après la fermeture de l’exploitation. En 2002, Pozzo di Borgo revient sur les conséquences désastreuses de la mine sur la population environnante avec Tout l’or de la montagne noire.

« J’ai toujours consacré beaucoup de temps à la recherche de mes sujets », se souvient Pozzo di Borgo. « J’ai réuni l’argent, choisi les techniciens et écrit le scénario. Elle a souvent travaillé en étroite collaboration avec des experts compétents et actifs dans le domaine des lieux de travail mortels ».

Son prochain sujet principal, en 1996, avec Arrêt de tranche : Les Trimardeurs du nucléaire, elle s’intéresse aux agents de maintenance exploités par la compagnie française d’électricité EDF. Ces employés itinérants, sans couverture sociale ni équipement antiradiation, étaient déplacés d’un poste à l’autre en fonction des arrêts planifiés dans les centrales nucléaires du pays.

Le film Tu seras manuel mon gars, sorti en 1998, suivait un groupe de garçons jugés arriérés en classe et envoyés dans une école professionnelle. Ces jeunes sont désabusés et n’ont aucune chance de trouver un emploi décent.

En 2003, Pozzo di Borgo réalise l’une de ses œuvres les plus prophétiques : Chômage et précarité. Basé comme d’habitude sur des témoignages de première main, ce film comparait le « problème du chômage » dans quatre pays, à savoir la France, le Royaume-Uni, la Belgique et l’Allemagne. Il reflétait également la dépendance croissante du capitalisme à l’égard de ce que l’on appelle aujourd’hui la gig economy : l’utilisation d’emplois « précaires » pour contribuer à éroder la responsabilité des entreprises en matière de protection des travailleurs. Ce film a donné lieu à un livre, édité par Pozzo di Borgo : Chômage et résistances (Dunkerque et Paris, 2005).

Il est arrivé que la conception qu’avait Pozzo di Borgo de sa tâche se heurte à une perspective militante qui exigeait un ton optimiste, mais elle est restée ferme, annonçant par exemple que parfois « les travailleurs préfèrent travailler dans un environnement dangereux plutôt que de ne pas avoir de travail du tout ». Selon elle, « mes films ne se terminent pas bien. Ils montrent la résilience, la résistance et la détermination des membres de la classe ouvrière, mais ils ne les montrent pas souvent en train de gagner ».

Son dernier film était peut-être un peu plus optimiste. Les Brebis font de la résistance évoque « la campagne réussie des petits agriculteurs du plateau du Larzac contre l’empiètement de l’armée sur leurs terres ». Elle s’est intéressée à une coopérative « dirigée par des gens extraordinaires. Ils étaient heureux dans leur travail et profondément attachés à l’agriculture durable ».

Dans l’ensemble, le travail de Pozzo di Borgo constitue une belle contribution à la lutte contre le néolibéralisme, le démantèlement de l’État-providence et l’absence délibérée de réponse au désastre environnemental. Voici son propre résumé, peut-être trop modeste : « L’héritage de ’68 pour moi était le désir de changer le monde. Nous devons maintenant laisser les choses aux nouveaux militants écologistes. Ils verront certainement que nous n’avons pas atteint nos principaux objectifs, à savoir renverser le capitalisme et mettre fin à l’injustice sociale, mais j’espère qu’ils reconnaîtront nos petites réussites et qu’ils poursuivront la lutte pour des lendemains meilleurs ».

La Cinematek (Bruxelles) consacre une rétrospective à Catherine Pozzo di Borgo (1944-2022). Catherine a été membre de la réaction de la revue Les Mondes du Travail (2006-2010) et enseignante PAST au département de sociologie de l’université Picardie Jules Verne. 

Article publié sur le site de la Cinematek et republié avec l’accord de l’auteur et de l’organisation.

Voici le programme de la rétrospective à la Cinématek (Bruxelles)