Périphéries: la part du travail dans la production de l’espace

Appel à contribution pour le dossier n°27

Coordination José Calderon (MCF Université de Lille, Clersé – CNRS)

Depuis quarante ans, la réorganisation mondiale de la production s’est accélérée, renforçant et reconfigurant la division internationale du travail. Les stratégies de délocalisation et de sous-traitance internationale ont redessiné les fonctions productives des territoires conduisant à une désindustrialisation massive des régions de tradition industrielle. En parallèle, la déstabilisation du pouvoir de l’Etat au profit de nouveaux espaces (districts productifs, pôles d’excellences, métropoles, villes, régions…) capables de capter les flux du capital financier (fonds d’investissement, grandes corporations multinationales…), ont conduit à une concurrence internationale beaucoup plus agressive. Les espaces de production se disputent et se spécialisent dans le contrôle de ressources hiérarchisées et différentielles (flux financiers, flux touristiques, ressources primaires, main-d’œuvre excédentaire…), selon des conditions de régulation très décentralisées et orientées par les logiques de rentabilité. Dans cette course à l’intégration dans la nouvelle division internationale du travail, certaines régions mondiales gagnent, d’autres perdent, et c’est par ailleurs aux échelles infra-nationales que les différenciations s’opèrent le plus nettement.

Les logiques de métropolisation absorbent des ressources (humaines, financières…) et produisent des centres qui, à des échelles diverses (globales, régionales…) polarisent le pouvoir financier, technologique et politique. Le revers de ces grandes métropoles rayonnantes, marchandisées, technologiques, est moins glorieux mais tout aussi spectaculaire : espaces urbains désindustrialisés, villes en déclin démographique, habitats délabrés, usines abandonnées, commerces durablement fermés qui deviennent les lieux communs de millions de personnes, témoins silencieux et symboles même d’une austérité massive.

Face à cette double tendance à la spécialisation et à la métropolisation qui re-spatialise les activités productives et redistribue les populations, Les Mondes du Travail propose d’analyser les conditions de production des espaces périphériques, en questionnant la place que le travail occupe dans cette production. Si le capital façonne sans cesse les territoires qu’il investit, comment sont produits les espaces qu’il délaisse ? Quelles formes d’organisation du travail peut-on attendre, formelles et informelles, selon la diversité des espaces périphériques dont il s’agit (territoires ruraux, grands bassins industriels à l’abandon, villes ouvrières, quartiers populaires incrustés dans les métropoles) ? Comment ces formes d’organisation du travail contribuent-elles à façonner l’espace ? Enfin, à quelles conditions le capital réinvestit ces espaces périphériques ?

Dans certains territoires en « friche » (la Région Wallonne, les Asturies, le Pays de Galles, la Lorraine, le Rust belt aux Etats-Unis, le bassin minier du Nord…) et autres villes anciennement industrielles, la désindustrialisation et le déclin de l’activité économique ont condamné la population à la pauvreté et à l’auto-activation par la mise en place de politiques de retour à l’emploi très coercitives. Mais chômage n’est pas synonyme d’inactivité et moins encore de passivité.  Lieux d’ancrage mais certainement aussi de mobilités, de fabrication de liens de proximité qui reconstruisent la solidarité de classe à travers l’échange et la coopération, d’organisation populaire et de luttes pour la récupération de la mémoire, pour la réappropriation des espaces et des lieux. Espaces dans lesquels des formes économiques orientées vers la subsistance des communautés et des familles (économies informelles, travail de subsistance, autoproduction…) voient aussi certainement le jour. En quoi consistent-elles ? Sur quels supports – qu’ils soient sociaux ou spatiaux – se produisent-elles ? Il s’agit enfin d’organisations et de pratiques économiques qui s’autonomisent en partie des logiques de marché mais qui peuvent aussi être aspirés par les logiques de rentabilité (par exemple, le développement du travail dans les plateformes numériques, la marchandisation des services à la personne…)

En retour, d’autres travaux peuvent questionner les formes que prend et les enjeux que soulève l’absorption progressive d’un territoire populaire par une production industrielle (espaces ruraux dans lesquels se déploie une activité agroindustrielle), logistique (villes ouvrières transformées en hub logistique) ou encore culturelle (muséification du patrimoine industrielle d’une ville ou d’un territoire…). A terme, la nouvelle production s’approprie les fonctions essentielles du territoire, à des degrés divers, canalise les ressources de la ville, réoriente les infrastructures, tout en modifiant la composition sociale de l’unité géographique (migrations, nouvelles formes de ségrégation, transformations de la structure urbaine, problème du logement…). Quelles logiques gouvernent à la régulation de ces espaces ? Quel rôle jouent les pouvoirs publics –partenariats public-privé, zones franches, cession de patrimoine immobilier, production d’infrastructures…- dans cette réappropriation des territoires par le capital ? Quelles formes d’emploi s’y développent ? Quelles nouvelles formes de division du travail apparaissent ? Quels enjeux nouveaux se posent aux populations, quelles mobilisations, quels conflits ?

A titre d’exemple, nous signalons ici une série de thématiques et questionnements possibles qui peuvent être mobilisés:

  • Qu’en est-il des capacités productives des gens après le départ des usines ? Sont-elles annihilées ou se ré-déploient-elles sous d’autres formes ? Peut-on soutenir la thèse de l’émergence d’économies de subsistance dans les pays du Nord ? Quelles circulations du formel à l’informel, du marchand au social, quelles formes d’encastrement entre les différents mondes économiques ? Comment le capital s’accommode, s’approprie-t-il de ces formes économiques ? Quelles relations les pouvoirs publics établissent-ils avec le travail auto-produit ? Quelle pénétration du travail dans les plateformes numériques dans les espaces périphériques ?
  • Comment le travail, dans toutes ses formes, fabrique-t-il concrètement l’espace ? Quel rôle joue l’espace dans le (re)déploiement du travail ? Selon quelles conditions le capital réinvestit les territoires ? Qu’implique pour les territoires et pour les gens qui y vivent le redéveloppement d’activités économiques très spécialisées ? Quelles reconfigurations du travail ? Quels déplacements de populations impliquent-elles, quels nouveaux problèmes apparaissent ?
  • De quelle façon cette production d’espaces périphériques dans les régions du Nord complexifie-t-elle le modèle centre-périphérie dans l’analyse des territoires ? Comment se distribuent les populations au sein des différents espaces ? Existe-t-il des exemples de formes de fabrication populaire –formelles, informelles- des espaces ?

Le dossier accueille des contributions qui s’appuient sur des travaux monographiques, ethnographies, enquêtes comparatives ou réflexions théoriques qui interrogent la réappropriation des espaces relégués par les groupes sociaux subalternes et par le capital.

Les contributions ne peuvent pas excéder 40 000 signes, espaces inclus.

Date de livraison des articles : 31 juillet 2021

Date de parution du numéro : 15 novembre 2021

 Adresse de livraison des fichiers : info@lesmondesdutravail.net

Les mondes du travail à l’échelle planétaire : entre accroissement, recomposition et rébellions

Kim Moody

La classe laborieuse (*) du XXIe siècle est une classe en formation, comme on pouvait s’y attendre dans un monde où le capitalisme n’est devenu universel que récemment. En même temps, Marx lui-même nous rappelait, en parlant du développement des classes en Angleterre où elles s’étaient « le plus classiquement développées », que « même ici, cependant, cette articulation de classe n’émerge pas sous une forme pure » (1). La classe laborieuse, bien sûr, est beaucoup plus large que ceux qui sont salariés à un moment donné. Le fait de se fier uniquement aux chiffres de la population active masque des aspects importants de la vie de la classe laborieuse au sens large, y compris au niveau de sa reproduction sociale. Néanmoins, ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas forment le noyau de la classe laborieuse, autrefois considérée comme un monde masculin, mais aujourd’hui composée pour près de la moitié de femmes. Les limites de taille et de temps de recherche font que cet article se concentre sur les sections employées et quasi employées de cette classe globale. En gardant ces réserves à l’esprit, nous examinerons d’abord la croissance de la main-d’œuvre mondiale de la classe ouvrière au XXIe siècle.

Les forces motrices contemporaines de cette dynamique ont été la mondialisation inégale du capitalisme et la montée simultanée des firmes multinationales après la Seconde Guerre mondiale ; la baisse du taux de profit, qui a commencé à la fin des années 1960, a poussé le capital au-delà de ses anciennes frontières et a provoqué des crises récurrentes ; l’intégration des anciennes économies bureaucratiques « communistes » dans le giron capitaliste ; et, plus récemment, l’approfondissement des chaînes de valeur mondiales (CVM). Ces dernières se développent depuis un certain temps mais, au cours des deux dernières décennies, elles ont façonné la croissance et le changement économiques dans de nombreuses économies en développement, en faisant passer les tâches autrefois non rémunérées de la reproduction, de la production de produits de base et des chaînes d’approvisionnement nationales préexistantes dans la sphère des chaînes de production de valeur du capital multinational. Cela a disloqué certaines industries et certains emplois dans les économies développées, mais a surtout entraîné leur expansion dans de nouveaux domaines. Ainsi, par exemple, bien que la part de la production mondiale dans les pays de l’OCDE ait diminué, les États-Unis et l’UE produisent tous deux fois plus de valeur ajoutée aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans.

Croissance de la main-d’œuvre

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), la population active mondiale a augmenté de 25 % entre 2000 et 2019. Les personnes effectuant un travail rémunéré sont passées de 2,6 milliards à 3,3 milliards au cours des deux premières décennies du XXIsiècle, soit également une augmentation de 25 %. Parmi les personnes travaillant (employed au sens de l’OIT), 53 % étaient des salariés, contre 43 % en 1996 ; 34 % étaient considérées comme des travailleurs « à leur propre compte », contre 31 % en 1996 ; 11 % étaient des travailleurs « familiaux », contre 23 % en 1996 ; et 2 % étaient des employeurs, contre 3,4 % cette année-là (2).

Il est évident que même les non-employeurs de ce décompte de l’OIT ne sont pas tous de la classe laborieuse. Beaucoup sont des professionnels salariés ou des cadres de diverses sortes, d’autres sont des propriétaires de petites entreprises, des vendeurs ambulants, etc. Mais on peut dire qu’environ deux tiers, soit un peu plus de deux milliards, des personnes considérées comme employées par l’OIT appartiennent à la classe laborieuse. En même temps, ces travailleurs salariés ne sont pas ceux qui touchent un salaire ou un traitement. Beaucoup de ceux qui sont considérés comme des travailleurs « à leur compte » ou indépendants, ainsi que comme des travailleurs « familiaux », sont en fait enfermés dans la relation capital-travail par le biais des chaînes de valeur avec des sources d’approvisionnement nationales et mondiales élargies qui caractérisent le cycle d’accumulation capitaliste depuis un certain temps. Les travailleurs « à leur compte » ou indépendants sont souvent classés comme tel par les employeurs afin d’éviter les contributions, les impôts, tout en basculant la responsabilité du côté de ces travailleurs.

Les femmes sont beaucoup plus susceptibles que les hommes d’être employées de manière informelle. Cette informalité correspond à une définition légale des travailleurs qui se situent en dehors de la plupart des formes de réglementation étatique de l’emploi. Selon cette définition, la plupart des travailleurs à l’époque de Marx étaient « informels ». Comme le remarque Ursula Huws à propos des diverses formes de travail non rémunéré de reproduction ou de prestation de services individuels « improductifs » (de plus-value), « l’histoire du capitalisme peut être considérée de manière synoptique comme l’histoire de la transformation dynamique de chacun de ces types de travail en un autre, avec [comme Marx l’avait pressenti] l’effet global de faire passer une proportion de plus en plus importante du travail humain dans la catégorie “productive” où il est discipliné par les capitalistes et produit de la valeur pour eux » (3).

Ainsi, la Banque mondiale note que les travailleurs à domicile, qui sont presque exclusivement des femmes, représentent une proportion considérable de la partie inférieure des chaînes de valeur (d’approvisionnement) des entreprises mondiales. En outre, des études sur l’impact de ces chaînes d’approvisionnement montrent qu’une grande partie des travailleurs du secteur informel, classés comme employés « à leur propre compte » ou « familiaux » en Asie du Sud, en Afrique et dans les pays en développement, sont généralement intégrés dans des chaînes de valeur mondiales (4).

Ces chaînes d’approvisionnement dominées par les entreprises ne font pas que relier les économies en développement aux firmes multinationales. Elles reconfigurent l’économie et la main-d’œuvre locales en fonction des besoins de ces entreprises. Même si la majorité des travailleurs d’un pays n’est pas directement liée à une chaîne de valeur de telle ou telle firme, les niveaux d’informalité, les salaires, le rythme de travail et les rapports de genre sont fixés pour l’ensemble des travailleurs par la dynamique et la rapidité des chaînes de valeur mondiales « juste à temps » des multinationales.

Comme le soulignent Bhattacharya et Kesar, la croissance de la production capitaliste en Inde a accru le secteur informel parce qu’il est moins coûteux de s’approvisionner auprès de producteurs de marchandises autrefois insignifiants et de s’occuper des travailleurs domestiques, où les femmes fournissent à la fois un travail (très mal) rémunéré ou en réalisant le travail domestique, de reproduction, non rémunéré ce qui réduit le coût de chaque travailleur. Loin d’être « précapitaliste », cet emploi informel est un produit dérivé de l’universalisation du capitalisme (5).

Le poids des chaînes de valeur mondiales dans le commerce mondial est passé de 45 % au milieu des années 1990 à près de 55 % en 2008, avant de retomber ensuite à environ 50 % (6). Selon les estimations de l’OIT, au cours des deux premières décennies du XXIe siècle, l’emploi dans les transports et les communications a augmenté de 83 %, et celui de la construction de 118 %, plus rapidement que tout autre grand secteur. En termes d’emplois directs, ces secteurs sont composés en grande partie de travailleurs masculins. Néanmoins, un résultat important de la croissance des chaînes de valeur mondiales a été l’augmentation du travail productif des femmes puisqu’elles sont passées de 40 % de la main-d’œuvre employée en 2000 à 49 % en 2019. Dans le secteur manufacturier, qui dépend de ces chaînes de valeur, les femmes sont passées de 41 % à 44 % en 2019 (7).

En outre, de plus en plus de travailleurs ont également été attirés « dans le nœud » des rapports sociaux de production du capital, comme le souligne Ursula Huws, par la marchandisation croissante des services publics et du travail de reproduction sociale, auparavant non rémunéré, c’est-à-dire par l’organisation capitaliste de services auparavant assurés par l’État contre rétribution ou dans le foyer ou la communauté sans rémunération. Un nombre disproportionné de ces travailleurs sont des femmes, qui constituent les deux tiers des travailleurs dans l’éducation, les soins de santé et les services sociaux au niveau mondial (8). Une indication de cette tendance est l’augmentation rapide des « services marchands », qui sont passés de 20 % de l’emploi mondial selon la définition de l’OIT en 1991 à 31 % en 2018. Une autre indication de cette tendance est la diminution des actifs publics en tant que part de la richesse nationale dans tous les principaux pays industrialisés à moins de 10 % pour la plupart d’entre eux (9).

Lorsque l’on examine la recomposition de la classe laborieuse dans les pays de l’OCDE, il est courant de souligner l’augmentation des services et le déclin de la production manufacturée de biens, en supposant que cela équivaut à une réduction quantitative de la classe laborieuse. En fait, la ligne de démarcation entre ces deux secteurs représente un obscurcissement de la façon dont la valeur est créée par la classe laborieuse mondiale dans le capitalisme contemporain. La production de services est également de plus en plus dominée par des firmes géantes impliquées dans les chaînes de valeur mondiales ; sa part dans le commerce de la valeur ajoutée est passée de 31 % en 1980 à 43 % en 2009. Il est important de garder à l’esprit que la production de biens est essentielle à la fourniture de services, et vice versa. Il n’y a pas de services réalisés sans fabrication d’objets et il n’y a pas de biens produits sans l’apport de « services ». Le travail impliqué dans les deux secteurs est supposé produire de la plus-value. La valeur d’usage de la marchandise produite est secondaire. Alors que l’emploi dans le secteur mondial des services a augmenté de 61 % au cours des deux premières décennies du XXIe siècle, la main-d’œuvre industrielle internationale a augmenté de 40 % (10). Cette différence relative de croissance est en partie due à l’augmentation continue de la productivité dans le secteur manufacturier mondial à un rythme plus rapide que l’économie mondiale dans son ensemble, plutôt qu’à une diminution de la production industrielle.

En effet, de 2000 à 2019, ce qui correspond à une période de croissance plutôt modérée, la valeur ajoutée manufacturière mondiale, loin de disparaître, a augmenté de 123 % en dollars courants, soit environ la moitié en termes réels. Dans l’ensemble, contrairement à ce que suggère la notion de société « post-industrielle », la main-d’œuvre manufacturière est passée de 393 millions en 2000 à 460 millions en 2019, tandis que la main-d’œuvre industrielle (fabrication, construction et exploitation minière) est passée de 536 millions à 755 millions au cours de la même période. Cela n’inclut pas les travailleurs des transports, des communications et des services publics, qui sont également essentiels à la production de biens et qui constitueront 226 millions de travailleurs supplémentaires en 2019, contre 116 millions deux décennies plus tôt. Ensemble, ce « noyau » industriel représentait 41 % de la main-d’œuvre non agricole mondiale en 2019 (11). En d’autres termes, les travailleurs industriels du monde, pour emprunter une expression, restent une composante majeure dans la production de valeur et dans la population active. Leur répartition mondiale a toutefois changé.

Dispersion géographique et inégalités

La croissance de la production mondiale et, par conséquent, de la main-d’œuvre ouvrière, n’a cependant pas été répartie de manière égale sur la planète. Alors que les pays de l’OCDE produisent toujours la plus grande part de la valeur ajoutée manufacturière (VAM), les pays en développement ont vu leur part augmenter de 18 % en 1990 à environ 40 % en 2019, tandis que celle des pays anciennement industrialisés est passée de 79 % à 55 % au cours de cette même période. La part de l’UE est passée de 33 % de la production mondiale de VAM en 1990 à 22 % en 2018, tandis que celle de l’Asie est passée de 24 % à 37 % au cours de cette période. La Chine, à elle seule, est passée d’environ 5 % de la production mondiale de VAM en 2000 à 20 % en 2018.

Récemment, une grande partie de l’augmentation de la part de l’Asie dans la VAM est allée à 4 pays seulement : Chine, Inde, Indonésie et Corée du Sud. L’emploi a suivi le mouvement, la part des pays industrialisés dans l’emploi manufacturier passant de 30 % en 1991 à 18 % en 2018 (12). Au XXIe siècle, la croissance du travail « informel », celle de la production de biens et le rôle croissant des femmes dans ces deux domaines se sont produits principalement dans le monde en développement.

Dans le même temps, les bouleversements économiques, politiques et liés à la guerre, ainsi que les dépossessions, ont entraîné une augmentation de la population migrante internationale. Le nombre de personnes vivant en dehors de leur pays d’origine est passé de 173 millions en 2000 à 271 millions en 2019, soit une augmentation de 57 %. La plupart de ces migrants sont en âge de travailler, et 48 %, soit près de la moitié, sont des femmes. Environ 111 millions de personnes ont été classées par l’Organisation internationale pour les migrations comme travailleurs migrants en 2017, ce qui correspond à des transferts de fonds vers leur pays d’origine de 689 milliards de dollars en 2018 (13). Au moins un demi-milliard de personnes perçoivent ces transferts de fonds, contribuant ainsi de manière significative à la reproduction sociale de la classe laborieuse mondiale et réduisant par la même occasion le coût du travail pour le capital international. Comme l’ont souligné Ferguson et McNally, en négligeant le rôle de la migration laborieuse, on « perd de vue les processus internationaux de dépossession et d’accumulation primitive qui, entre autres choses, génèrent des réserves mondiales de main-d’œuvre dont les mouvements transfrontaliers sont au cœur de la production et de la reproduction mondiales du capital et de la main-d’œuvre ». Ainsi, 111 millions de travailleurs supplémentaires entrent et sortent des chiffres statiques de l’OIT sur l’emploi et le processus de formation des classes, en particulier dans les centres de production importants comme les États-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient (14).

Le capital dans son ensemble s’est extrêmement bien tiré d’affaire grâce aux réorganisations géographiques, aux progrès technologiques, à la réorganisation de la production et du procès de travail, et même aux crises du système dans sa globalité. Dans l’ensemble, dans la plupart des économies développées et en développement, que les salaires réels aient baissé ou augmenté, la part des revenus du travail dans le PIB a diminué à partir du milieu des années 1970, avec des oscillations, jusqu’en 2019. Par conséquent, la part du capital a augmenté. À titre d’indication, la part du revenu national des 10 % les plus riches a augmenté, tandis que celle des 50 % les plus pauvres a diminué, dans toutes les grandes économies (15). La pauvreté reste une caractéristique centrale du travail dans les pays en développement, malgré les affirmations de sa réduction qui a été obtenue en réalité en manipulant la définition de la pauvreté (NdT). Même en Europe, autrefois le summum de l’État-providence, l’économiste social-démocrate Wolfgang Streeck note que « ce qui suit analysera la trajectoire de la politique sociale européenne sur la longue durée, en montrant qu’elle a muté d’un État-providence social-démocrate fédéral en un programme d’ajustements compétitifs orienté sur les marchés mondiaux » (16). Autrement dit, la classe laborieuse a perdu partout.

Une grande partie de cette inégalité accrue est due au déclin relatif des syndicats et à la stagnation des salaires qui s’en est suivie dans les économies développées, à l’augmentation continue de la productivité manufacturière dans le monde entier et à l’incorporation croissante des travailleurs à bas salaires, formels et informels, des pays en développement dans les systèmes de production mondiaux. Ces tendances ont contribué à l’augmentation des taux d’exploitation partout dans le monde. Comme l’affirme l’économiste politique Anwar Shaikh, « le degré global d’inégalité des revenus repose en fin de compte sur le rapport entre les bénéfices et les salaires, c’est-à-dire sur la répartition de la valeur ajoutée » (17). Pour renforcer ce rapport à la faveur du capital, des méthodes avancées de surveillance, de mesure, de quantification et de normalisation du travail ont été mises en place, qui ont finalement eu un impact sur les travailleurs partout dans le monde.

Technologie et contrôle du travail

Pour des centaines de millions de travailleurs à travers le monde, le travail reste avant tout un effort physique épuisant, apparemment éloigné du régime de haute technologie de l’automatisation et de la gestion numérique qui en est venu à intensifier le travail. Cependant, peu importe où et comment un travailleur est employé, la rapidité d’exécution et l’intensité des efforts sont déterminés par la mesure et la direction numérique du travail tout au long des vastes corridors des « juste-à-temps » du capital qui s’étendent maintenant à travers le monde.

Ce qui a le plus changé dans la nature du travail au cours des deux dernières décennies est le degré, la pénétration et l’application des technologies numériques qui contrôlent, quantifient, normalisent, modularisent, suivent et dirigent le travail des individus et des équipes (18). Ces technologies s’appuient sur les efforts du taylorisme et de la lean production pour quantifier, fragmenter, normaliser et ainsi contrôler le travail individuel et collectif, quel que soit le produit ou le service qu’il produit. La numérisation d’une grande partie des technologies mobilisées dans le cadre du travail permet de mesurer et de décomposer le travail en nanosecondes, par opposition aux minutes et aux secondes de Taylor, et d’obtenir une précision absente de la simple élimination des temps morts via le management par le stress que l’on retrouve dans la lean production. Cela signifie également que chaque aspect du travail est désormais quantifié. La simplification par la quantification permet la rapidité, et la rapidité exige la quantification. Le stress peut être mesuré, mais pas l’émotion, les effets de la formation professionnelle ou les compétences tacites de tous les travailleurs.

Tout cela s’applique aux services déjà transformés au XXsiècle, passant du service domestique et des travaux effectués par des artisans locaux ou des petites entreprises à des fournisseurs d’entreprises, puis réorganisés selon des principes du lean management, et maintenant pilotés numériquement – des centres d’appel aux hôtels en passant par l’entretien des bâtiments. La quantification numérique s’applique également aux activités professionnelles dans des domaines tels que les soins de santé et l’éducation. Les données sont recueillies au cours de l’exercice de la prestation de travail pour être utilisées ensuite contre leur profession, ce qui est tout aussi vrai dans une usine ou un entrepôt. Ainsi, les enseignants sont mesurés par les notes des étudiants (prétendument le produit de l’enseignant) à partir de tests standardisés basés sur des « connaissances standardisées qu’ils sont obligés d’enseigner pour tester ». Pendant ce temps, les infirmières des hôpitaux peuvent être suivies par GPS et dirigées par des systèmes algorithmiques d’aide à la décision clinique qui recommandent des traitements standardisés. Ainsi, le personnel infirmier pourra être remplacé par des travailleurs moins qualifiés et moins coûteux effectuant des tâches standardisées. Étant donné qu’il s’agit principalement de travailleuses effectuant un « travail émotionnel », le contenu émotionnel du travail est considéré comme une gratification non reconnue par le capital – l’aspect non rémunéré du travail de reproduction sociale qui est effectué au travail plutôt que dans la sphère domestique (19).

Ce n’est pas pour rien qu’Amazon est l’exemple le plus cité de travailleurs dirigés à l’aide du numérique. Une étude récente d’un centre d’épanouissement Amazon en Californie décrit le contexte dans lequel les employés travaillent : « Afin de chorégraphier le ballet brutal qui s’ensuit lorsqu’un consommateur clique sur “passez votre commande” pour une livraison le lendemain sur Amazon Prime, la compagnie met à profit ses prouesses algorithmiques et techniques au sein de son vaste réseau de communication et de technologie numérique, de ses entrepôts et de ses machines, en “flexibilisant” numériquement sa main-d’œuvre en fonction des fluctuations de la demande des consommateurs. » Dans des installations identiques à travers le monde, le travail lui-même est guidé par des scanners et des ordinateurs de poche ou de poignet qui suivent, chronomètrent et guident les travailleurs vers le bon produit. Les travailleurs ont droit à 30 minutes de temps « hors tâche », c’est-à-dire de temps où ils ne sont pas en mouvement. En outre, ils sont poussés à des cadences élevées par des robots Kiva qui effectuent également le ramassage des produits dans les rayonnages (20). On observe la même tendance partout, à moins que la résistance des travailleurs ne la freine.

Une autre dimension de la technologie actuelle sur le lieu de travail est rarement mentionnée : tout comme la main-d’œuvre mondiale, celle des entrepôts d’Amazon est multiraciale et multinationale. Comme l’a souligné la vague internationale de manifestations de Black Lives Matter en juillet 2020, la racialisation et le racisme, bien qu’ils soient particulièrement enracinés aux États-Unis, sont présents dans le monde entier et y sont ancrés depuis l’époque de l’esclavage et du colonialisme. Le racisme sous le capitalisme n’est pas seulement un moyen de diviser la classe laborieuse, mais aussi d’imposer une condition subalterne aux groupes raciaux ou ethniques dont les « opportunités dans la vie » sont restreintes par des barrières raciales ou ethniques. C’est une force dans la formation de classe. C’est pourquoi les Afro-Américains appartiennent de manière disproportionnée à la classe laborieuse en étant des travailleurs pauvres. Le capitalisme a peut-être hérité du racisme de l’époque de l’esclavage et de la conquête coloniale, mais il a également divisé le travail et les travailleurs sur des bases raciales, ethniques, sexuelles et nationales inégales pendant des générations (21). Comme les pratiques managériales en général, la technologie classe les travailleurs par professions, rangs, compétences, attitudes, etc. et porte les marques de cet héritage.

L’intelligence artificielle (IA) et les algorithmes sont programmés par des êtres humains élevés dans ce contexte historique, qui possèdent le plus souvent un grand nombre de ses hypothèses séculaires, souvent inconscientes, tout en utilisant des données nécessairement fondées sur le passé. Comme l’a constaté un analyste : « Le passé est un lieu très raciste. Et nous n’avons que des données du passé pour former l’intelligence artificielle » (22). L’argument d’un mathématicien concernant les résultats raciaux des programmes d’IA utilisés par la police pour « prédire » les zones à forte criminalité s’applique à tous les aspects de la vie : les données raciales biaisées « créent une boucle de rétroaction pernicieuse » qui renforce les stéréotypes raciaux et, par conséquent, l’affectation des travailleurs et la distribution inégale des « opportunités de vie » raciales (23).

L’un des exemples les plus scandaleux est celui de la technologie de reconnaissance faciale, utilisée par les employeurs et les services de police, qui ne parvient pas à distinguer les individus au teint sombre les uns des autres (24). Ce n’est guère un hasard si la plupart des travailleurs surmenés et mal payés de cet entrepôt californien d’Amazon sont latinos ou noirs. Le racisme, après tout, est l’une des armes de la lutte des classes du capital, désormais intégrée dans sa technologie. Il en va de même pour le genre et le sexisme. Par exemple, les Clinical Support Decision Systems ou systèmes de décision clinique imposés aux infirmières sont basés sur des études cliniques qui « excluaient systématiquement les femmes et les minorités » (25)…

Le travail et le contrôle des corridors du capital

La technologie, les modèles d’emploi et les flux de biens, de services et de capitaux qui caractérisent la production nationale et façonnent le monde du travail reposent à leur tour sur une infrastructure matérielle internationale de plus en plus importante pour la circulation des produits et de la valeur dans le monde entier. Ces corridors matériels du capital sont principalement constitués de routes, de rails, de voies de navigation, de ports, de pipelines, d’aéroports et d’entrepôts traditionnels. Mais ils comprennent maintenant d’énormes grappes logistiques urbaines d’installations et de main-d’œuvre, des kilomètres de câbles à fibres optiques qui ne sont utilisés à grande échelle que depuis la fin des années 1990, des centres de données dont les applications sont encore plus récentes et des entrepôts reconfigurés pour le mouvement plutôt que pour le stockage et transformés par la technologie. Cette infrastructure essentiellement intégrée est créée par le travail de millions de personnes qui la construisent et l’entretiennent, et dépend de lui. Si la technologie impose des contrôles, la dépendance de l’infrastructure à l’égard d’apports continus de main-d’œuvre donne aux travailleurs leur propre contrôle potentiel – la capacité de ralentir ou d’arrêter le mouvement incessant de la valeur du capital et, par conséquent, le processus d’accumulation.

Rappelons que Marx voyait le transport et les communications comme faisant partie du secteur produisant de la valeur (26). Ainsi, les dizaines de millions de travailleurs à travers le monde dans ces dépôts intégrés de capital constant fixe[1], et dans les camions, trains, bateaux, avions, stations de câbles et centres de données qui permettent de transporter ces marchandises, les données et les finances à travers cette infrastructure, sont des travailleurs de production autant que ceux des usines ou des sites de prestation de services. Ils font fonctionner les circuits du capital et fournissent une grande partie de la vitesse à laquelle ces circuits tournent. C’est par ces voies de transport et de communication que ces circuits de capital se déplacent selon la formule familière de Marx, A – M – A’  [qui correspond au cycle d’accumulation Argent => Marchandises => Argent’ car majoré par le procès de travail]  et qui se répète séquentiellement et simultanément des millions de fois par jour. La vitesse à laquelle cela se produit détermine le profit potentiel (27). Et, bien sûr, sous l’impulsion de la concurrence mondiale, la vitesse et la livraison « juste à temps » sont devenues des caractéristiques majeures de la production et de la logistique contemporaines.

Cela est tout aussi vrai pour ceux qui travaillent dans le domaine de la circulation des données, des informations et de l’argent que pour ceux qui conduisent sur une route, font fonctionner un porte-conteneurs, entretiennent un pipeline ou travaillent dans une usine, c’est-à-dire tous ces travailleurs qui fusionnent la force de travail vivante avec la le travail mort déjà accumulé pour continuer à produire de la valeur. Aucune de ces infrastructures, ni les biens d’équipement qui les parcourent, ne prennent vie sans la main et l’esprit du travail vivant. Même le système le plus automatisé nécessite une maintenance et des réparations constantes. Par exemple, au début de 2020, les 39 centres de données d’Amazon aux États-Unis et en Irlande, censés être entièrement automatisés, employaient quand même 10 000 salariés indispensables pour les faire fonctionner (28).

Ce que l’on appelle le cloud, « le nuage » ou le cyberespace n’est rien d’autre qu’un complexe matériel étendu de câbles à fibres optiques, de centres de données, d’émetteurs et d’ordinateurs. Comme l’affirme un article du New York Times : « Les gens pensent que les données sont dans le cloud, mais ce n’est pas le cas. Elles sont dans l’océan. »  En fait, elles se trouvent aussi sur et sous terre ainsi que sous la mer, suivant les chemins tracés à l’origine au milieu du XIXsiècle pour les câbles télégraphiques.

Aujourd’hui, les câbles à fibres optiques acheminent 95 % du trafic Internet. L’ensemble du système matériel connecté et ses parties sont très vulnérables, et les ruptures ou perturbations sont fréquentes (29).

Le système est posé et réparé par les travailleurs des navires câbliers, ceux des stations de câblage du monde entier, les travailleurs des entreprises nationales de télécommunications et ceux des nombreux et gigantesques centres de données qui, comme l’a écrit James Bridle, « génèrent de telles quantités de chaleur perdue et nécessitent des quantités correspondantes de refroidissement, à partir d’hectares de systèmes de climatisation » (30). Tout cela exige à son tour la mobilisation du travail humain pour fonctionner. À chaque point de ce mouvement apparemment immatériel de données et d’argent, il y a toutes sortes de travailleurs qui ont des compétences différentes sans lesquels il n’y aurait pas de mouvement. Il n’y a pas de numérisation sans manipulation humaine.

Dans une période où les niveaux d’investissement en capital sont relativement faibles, d’innombrables milliards ont été versés pour l’extension et l’approfondissement de cette infrastructure. Si l’on considère une mesure un peu plus large de l’infrastructure, Price Waterhouse Coopers estime que 1 700 milliards de dollars ont été investis par des sources privées dans l’infrastructure entre 2010 et 2017, dans un secteur où l’investissement public joue souvent le rôle principal (31). De nouveaux câbles sont posés régulièrement, des ports et des canaux sont creusés ou dragués, de nouveaux rails de câbles transcontinentaux sont incorporés, davantage d’aéroports sont construits et les anciens sont agrandis (32). Aussi importants que soient ces nouveaux investissements, ils ne représentent que le coût initial et la main-d’œuvre nécessaire. Comme l’explique Akhil Gupta à propos des nombreux projets d’infrastructure dans le monde, « dès que le projet est terminé et officiellement déclaré ouvert, il commence déjà à être réparé » (33). Autrement dit, le « travail mort » – les dispositifs automatisés– impliqué dans l’infrastructure nécessitent un apport constant de travail vivant pendant toute sa vie de fonctionnement.

L’une des forces majeures de cette expansion des infrastructures a été l’initiative du président chinois Xi Jinping en faveur d’une nouvelle route de la soie, lancée en 2013. Cette initiative a permis de financer, en grande partie grâce à des prêts, un réseau de super-autoroutes, de lignes ferroviaires de la Chine vers l’Europe, de ports et d’aéroports qui « s’étend dans le Pacifique, l’océan Indien et jusqu’en Afrique » ainsi qu’au Moyen-Orient et en Europe. En 2015, la Chine avait mis de côté 890 milliards de dollars pour 900 projets (34). En 2019, elle s’est concentrée sur l’énergie, les infrastructures et les transports avec un investissement potentiel global estimé à environ 1 400 milliards de dollars – une échelle jamais vue auparavant, selon l’analyste Daniel Yergin (35). De telles entreprises signifient l’emploi d’un grand nombre de travailleurs à travers les vastes espaces de l’Asie centrale et du Sud, du Moyen-Orient et de l’Afrique, qui donnent vie à ces projets et qui, grâce à une action collective, peuvent également les arrêter.

Une ère de rébellion : classe ou multitudes ?

 Tout cela s’est produit dans une période de turbulences économiques et de crises récurrentes, une crise climatique qui ne peut plus être ignorée, et plus récemment la pandémie de Covid-19. Chacun de ces événements a contribué, à un degré ou à un autre, à une recrudescence spectaculaire de l’activisme social, de grèves et de mobilisations de masse en opposition au statu quo. Presque partout, ces grèves, manifestations de masse et mobilisations ont été le résultat de changements économiques, de bouleversements et de détresse parfois exacerbés par la guerre. Mais elles étaient avant tout politiques dans la mesure où elles étaient principalement dirigées contre les gouvernements et les politiques néolibérales – et la corruption qui les accompagne – qui ont infligé des souffrances à la majorité des gens dans le monde. La poussée internationale qui a commencé au printemps 2011 dans le monde arabe, et qui s’est poursuivie et même accélérée pendant la pandémie de Covid-19 de 2020, a été bien trop massive pour être décrite en détail ici. Je vais plutôt tenter d’analyser certaines de ses principales caractéristiques et le rôle de la classe laborieuse dans cette recrudescence générale de l’action collective.

Selon une analyse des « troubles civils », en 2019, réalisée par la société d’évaluation des risques Veririsk Maplecroft, 47 pays, soit près d’un quart de l’ensemble des nations, ont connu des troubles civils majeurs rien qu’en 2019. Ce décompte montre que ces protestations ont balayé toutes les régions du monde autres que l’Amérique du Nord (36). Il manque dans leur décompte certaines actions importantes en Amérique du Nord, y compris plusieurs grandes grèves, l’énorme poussée de Black Lives Matter, et les mobilisations de rue et les grèves de masse de juillet à Porto Rico (37). A ces « troubles civils » se sont ajoutées de nouvelles mobilisations de masse très visibles et des manifestations en cours en 2020 en Biélorussie, en Thaïlande et dans l’Extrême-Orient russe ; des grèves de masse en Indonésie ; ainsi que la recrudescence de Black Lives Matter aux États-Unis et une grande partie du monde (38).

Nombre de ces mobilisations ont été lancées par des étudiants ou des militants de différentes classes sociales. Il convient donc de se demander quel a été le rôle exact des travailleurs et des organisations du monde du travail dans tous ces « troubles civils ».

David McNally a analysé le « retour de la grève» de masse de manière très détaillée. En examinant les grèves de masse depuis la récession de 2008, il écrit en 2020 : « Au cours de la décennie qui a suivi la grande récession, nous avons assisté à une série d’énormes grèves générales – Guadeloupe et Martinique, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Colombie, Chili, Algérie, Soudan, Corée du Sud, France, et bien d’autres – ainsi qu’à des vagues de grèves qui ont contribué à faire tomber des chefs d’État – Tunisie, Égypte, Porto Rico, Soudan, Liban, Algérie, Irak » (39).

En outre, il y a eu des grèves de masse de différemment suivies dans le monde, souvent liées à des questions de reproduction sociale, notamment les grèves des enseignants de 2018-2019 aux États-Unis. Comme le souligne McNally, la grève de masse a également été adoptée par le mouvement des femmes, notamment lors des grèves internationales des femmes qui ont parcouru 50 pays en 2017 et en 2018 au nom du « féminisme des 99 % » . Certaines grèves de masse, rapporte-t-il, ont eu lieu au milieu de mobilisations plus larges dans les rues et sur les places du monde entier, comme celles de Hong Kong, du Chili, de Thaïlande, d’Ukraine, du Liban et d’Irak (40).

Quelques chiffres généraux montrent que l’action des travailleurs a été au centre de cette recrudescence. L’Institut syndical européen calcule que, entre 2010 et 2018, il y a eu 64 grèves générales dans l’UE, dont près de la moitié en Grèce (41). Plus largement, l’OIT, en ne prenant en compte que 56 pays, estime qu’il y a eu 44 000 arrêts de travail entre 2010 et 2019, principalement dans le secteur manufacturier. L’auteur de l’OIT note cependant que, compte tenu des limites des données, le nombre de grèves « pourrait être bien supérieur à 44 000 » (42). Rien qu’en Chine, le China Labour Bulletin a recensé quelque 6 694 grèves entre 2015 et 2017 dans des secteurs très variés. Yu Chunsen estime à 3 220 le nombre de grèves des travailleurs de l’industrie manufacturière en Chine de 2011 à mai 2019, malgré la nature précaire du travail, la migration interne massive vers les villes et l’interdiction des grèves par le gouvernement (43). Nous voyons ici un exemple clair de la fusion des travailleurs migrants informels avec la main-d’œuvre formelle – et de leurs actions ultérieures.

Nous savons que les syndicats ont joué un rôle important dans bon nombre des luttes récentes, même lorsque les dirigeants des classes moyennes se sont placés au-devant des masses. En Biélorussie, par exemple, une interview sur la BBC d’un dirigeant syndical a révélé qu’il était l’un des principaux chefs de file de la rébellion. Dans une analyse détaillée du Printemps arabe, Anand Gopal note que si les travailleurs syndiqués ont joué un rôle clé dans la plupart des révoltes populaires arabes, dans les premières phases de l’essor syrien, les masses ouvrières fragmentées sont venues en premier lieu des bidonvilles et que « la base du mouvement était constituée de travailleurs précaires, semi-employés, qui ne possédaient tout simplement pas le pouvoir structurel de menacer l’élite syrienne » (45).

En d’autres termes, une grande partie de la base de masse de 2011 provenait à la fois de la classe laborieuse organisée et des travailleurs informels dans la plupart des pays arabes, dont beaucoup, comme nous l’avons vu ci-dessus, auraient été à un moment ou à un autre attirés dans les chaînes de valeur globales du capital multinational travaillant dans les champs pétrolifères, sur les oléoducs, sur le canal de Suez et dans les nombreux ports du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Gopal soutient que leur précarité et leur emploi informel signifient qu’ils avaient peu de pouvoir. Pourtant, dans de nombreux pays en développement, ces travailleurs se sont organisés dans leurs quartiers et par le biais de syndicats nationaux, d’associations de travailleurs informels, d’organisations de travailleurs migrants et de coopératives, ainsi que sur les lieux de travail, pour prendre d’assaut les rues et les places, comme le font les travailleurs depuis des générations (46).

La composition de classe apparemment mixte d’un grand nombre de grévistes et de manifestants de masse est également le résultat de la « prolétarisation » des catégories instruites, telles que les enseignants et les infirmières, dont les emplois avaient été normalisés et soumis à une gestion plus stricte par les processus décrits ci-dessus, ainsi que de la descente de nombreux jeunes milléniaux instruits dans les emplois de la classe laborieuse. Ici, les lignes de classes semblent floues, mais le destin social de la majorité de cette génération et de la suivante est clairement celui de la classe laborieuse. Certains d’entre eux se manifestent par des grèves des travailleurs de plate-forme, ou des livreurs et autres travailleurs, nouvellement découverts comme « essentiels » à la reproduction sociale dans le contexte de la pandémie, ce qui est susceptible d’accélérer cette transformation sociale.

Ce qui semble clair, que les étudiants aient joué un rôle d’initiateur ou pas, et que les professionnels et les politiciens de la classe moyenne aient pris en charge le leadership, la plupart des rébellions de la dernière décennie étaient avant tout des rébellions de la classe laborieuse dans sa composition, et que, dans une large mesure, ils ont utilisé l’arme traditionnelle de la grève de masse. C’était le cas, qu’ils soient syndiqués ou non, ou qu’ils aient un emploi permanent ou pas, tout comme les masses analysées par Rosa Luxemburg dans La Révolution russe de 1905, dont les grèves « montrent une telle multiplicité de formes d’action les plus variées » (47). Toute cette période a constitué un exemple d’autoactivité de la classe laborieuse avec des revendications à la fois économiques et politiques.

Pourtant, nulle part les grèves ou les mobilisations de masse ont cherché à conquérir le pouvoir politique pour les travailleurs eux-mêmes ou suivant un programme approchant le socialisme. Nulle part, la classe laborieuse ou les classes mixtes en transition ont été organisées pour de tels objectifs. Dans certains cas, il ne semblait pas y avoir de dirigeants reconnaissables. Pourtant, les participants étaient organisés en « une multiplicité de formes d’action les plus variées » et en organisations, souvent par le biais de mobilisations rendues possibles par les réseaux sociaux.

La difficulté d’analyser le potentiel de cette ère de rébellion est aggravée par l’impact incertain des trois crises du capitalisme, et en particulier l’effet de la pandémie, sur diverses industries et les chaînes de valeur mondiales. Cette réflexion fera l’objet d’un autre article. Dans l’intervalle, la compréhension la plus utile du potentiel de la rébellion actuelle est décrite par McNally : « Les nouveaux mouvements de grève sont les signes avant-coureurs d’une période de recomposition des cultures de résistance ouvrières militantes, le sol fertile même à partir duquel une orientation socialiste peut se développer » (48). Il est impossible de prévoir si cette recomposition contribuera à produire une révolte sociale mondiale. Mais comme l’écrit Mark Meinster, représentant du syndicat des travailleurs de l’énergie, dans Labor Notes, « les poussées de la classe laborieuse se produisent souvent dans un contexte de profonds changements sociaux dans l’ensemble de la société tels qu’une dislocation économique abrupte et généralisée, une perte profonde de légitimité des élites dirigeantes ou une instabilité politique hors du commun » (49). Cela décrit très précisément la situation à laquelle le monde du travail est confronté aujourd’hui.

Notes

(*) Note de la traduction: dans la conceptualisation de Kim Moody, la ‘working class’ inclut les cols blancs, employés, ingénieurs et techniciens. Nous avons donc choisi d’utiliser la notion de «classe laborieuse » au lieu de celle de «classe ouvrière » qui est habituellement définie à partir du périmètre des catégories socio-professionnelles.

  1. Karl Marx, Capital, vol. III, Londres, Penguin Books, 1981, p. 1025.
  2. International Labour Office, « World Employment and Social Outlook: Trends 2020 », ILO, 2020, p. 19 ; International Labour Organization, « ILO Modelled Estimates: Employment by Sector: Annual», nov. 2019, MBI_33_EN(2).xlsx; International Labour Office, « Global Wage Report 2008/09 », ILO, 2008, p. 10.
  3. Ursula Huws, « Social Reproduction in Twenty-First Century Capitalism », Leo Panitch et Greg Albo (sous la dir. de), Socialist Register 2020, Londres, The Merlin Press, 2019, p. 169.
  4. The World Bank, « Report 2020 », p. 88 ; Snehashish Bhattacharya et Surbhi Kesar, « Precarity and Development: Production and Labor Process in the Informal Economy in India », in Review of Radical Political Economics, vol. 52, n° 3, 2020, p. 387-408 ;Kate Maegher, « Working in Chains: African Informal Workers and Global Value Chains », in Agrarian South: Journal of Political Economy, vol. 8, n° 1-2, 2019, p. 64-92 ; ILO, « Interactions Between Workers’ Organizations and Workers in the Informal Economy: A Compendium of Practice », ILO, 2-19, p. 13-14.
  5. Bhattacharya et Kesar, « Precarity… », op. cit., p. 387-408.
  6. World Bank, « Report 2020 », p. 19.
  7. ILO, « World Employment », p. 19 ; ILO, « ILO Modelled Estimates », nov. 2019 ; Bhattacharya et Kesar, « Precarity », p. 387-408 ; Kate Maegher, « Working in Chains », op. cit., p. 64-92.
  8. Ursula Huws, « Labor in the Digital Economy: The Cybertariat Comes of Age », in Monthly Review, 2014, p. 149-181 ; ILO, « LO Modelled Estimates ».
  9. World Inequality Lab, « World Inequality Report 2018, Executive Summary », World Inequality Lab, 2017, p. 11 ; ILO, « World Employment and Social Outlook – Trends 2019 », ILO, 2019, p. 14.
  10. World Bank, « Employment in Industry (% of total employment) (modelled ILO estimate)» ; World Bank, « Employment in Services (% of total employment) (modelled ILO estimate) ».
  11. World Bank, « Manufacturing Value Added ($US current» ; World Bank, « World Development », p. 27 ; Unido, « Industrial Development Report 2020 », United Nations Industrial Development Organization, 2019, p. 150; ILO, « ILO Modelled Estimates ».
  12. Unido, « Report 2020 », p. 144-149 ; BDI, Global Power Shift11 nov. 2019,
  13. International Organization for Migration, « World Migration Report 2020 », 2019, p. 3, 21.
  14. Susan Ferguson et David McNally, « Precarious Migrants: Gender, Race and the Social Reproduction of a Global Working Class », Leo Panitch et Greg Albo (sous la dir. de), Socialist Register 2015, Dublin, Merlin Press, 2014, p. 1, 3.
  15. Unctad, « Trade and Development Report 2020 », UN Conference on Trade and Development, 2020, p. 6 ; World Inequality Lab, « Report 2018 », p. 5-8.
  16. Wolfgang Streeck, « Progressive Regression: Metamorphoses of European Social Policy », in New Left Review, 118, juillet-août 2019, p. 117.
  17. Anwar Shaikh, Capitalism: Competition, Conflict, Crises, Oxford, 2016, p. 755
  18. Ursula Huws, Digital Economy, op. cit., p.94-96.
  19. Institute for Health and Socio-Economic Policy, « Health Information Basics », 2009, p. 4-7 ; Lois Weiner, « Walkouts Teach U.S. Labor a New Grammar for Struggle », in  New Politics, n°65, été 2018, p. 3-13 ; Will Johnson, « Lean Production », Shawn Gude et Bhaskar Sunkara (sous la dir. de), Class Action: An Activist Teacher’s Handbook, Jacobin Foundation, 2014, p. 11-31 ; Ursula Huws, Digital Economy, op. cit., p. 34-41.
  20. Jason Struna et Ellen Reese, « Automation and the Surveillance-Driven Warehouse in Inland Southern California », Jake Alimahomed-Wilson et Ellen Reese (sous la dir. de), The Cost of Free Shipping: Amazon in the Global Economy, Pluto Press, 2020, p. 90-92 ; James Bridle, New Dark Age: Technology and the End of the Future, Londres,Verso, 2018, p. 114-116.
  21. Voir David R. Roediger et Elizabeth D. Esch, The Production of Difference: Race and the Management of Labor in U.S. History, Oxford, 2012.
  22. James Bridle, Dark Age, op. cit., p. 144-145.
  23. Cathy O’Neil, Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy, Londres, Penguin Books, 2016, p. 87.
  24. James Bridle, Dark Age, op.cit., p. 139-144.
  25. Institute for Health, p. 4-7.
  26. Karl Marx, Grundrisse: Introduction to the Critique of Political Economy, Londres, Penguin Books, 1973, p. 533-534 ; Karl Marx, Capital, vol. II, Londres, Penguin Books, 1978, p. 226-227.
  27. Karl Marx, Grundrisse, op. cit., p. 517-518.
  28. Datacenters.com, « Amazon AWS, maps and photos» (consulté 4/20/20).
  29. Allan Satariano, « How the Internet Travels Across Oceans», in New York Times, 10 mars 2019 ; Nicole Starosielski, The Undersea Network, Durham, Duke University Press, 2015.
  30. James Bridle, Dark Age, op. cit., p. 61 ; Nicole Starosielski, The Undersea Network, op. cit.
  31. PwC, « Global Infrastructure Investment: The Role of Private Capital in the Delivery of Essential Assets and Services », Price Waterhouse Coopers, 2017, p. 5.
  32. Voir Laleh Khalili, Sinews of War and Trade: Shipping and Capitalism in the Arabian Peninsula, Dublin, Verso, 2020.
  33. Akhil Gupta, « The Future in Ruins: Thoughts on the Temporality of Infrastructure » Nikhil Anand et al. (sous la dir. de), The Promise of Infrastructure, Durham, Duke University Press, 2018, p. 72.
  34. Peter Frankopan, The New Silk Roads: The Present and Future of the World, Londres, Bloomsbury, 2018, p. 89-114.
  35. Daniel Yergin, The New Map: Energy, Climate, and the Clash of Nations, Allen Lane, 2020,p. 181.
  36. Miha Hribernik et Sam Haynes, « 47 Countries Witness Surge in Civil Unrest – Trend to Continue in 2020», Maplecroft, 16 janv., 2020 ; Saeed Kamali Dehghan, « One in Four Countries Beset by Civil Strife as Global Unrest Soars », in Guardian, 16 janv., 2020.
  37. Rafael Bernabe, « The Puerto Rican Summer », in New Politics, n° 68, hiver 2020, p. 3-10.
  38. Dera Menra Sijabat et Richard C. Paddock, « Protests Spread Across Indonesia Over Job Law», in New York Times, 8 oct. 2020.
  39. David McNally, « The Return of the Mass Strike: Teachers, Students, Feminists, and the New Wave of Popular Upheavals, in Spectre, vol. 1, n° 1, printemps 2020, p. 20.
  40. David McNally, « The Return of the Mass Strike… », op. cit., p. 15-27.
  41. European Trade Union Institute, « Strikes in Europe», 7 avril 2020.
  42. Rosina Gammarano, « At least 44,000 work stoppages since 2010», ILO, 4 nov. 2019.
  43. Yu Chunsen, « All Workers Are Precarious: The “Dangerous Class” in China’s Labour Regime », Leo Panitch et Greg Albo (sous la dir. de), Socialist Register2020…, op. cit., p.  156.
  44. Ksenia Kunitskaya et Vitaly Shkurin, « In Belarus, the Left Is Fighting to Put Social Demands at the Heart of the Protests»,in Jacobin, 17 août 2020.
  45. Anand Gopal, « The Arab Thermidor », in Catalyst, vol. 4, n° 2, été 2020, p. 125-126.
  46. Pour de multiples exemples, voir ILO, « Interactions Between Workers’ Organizations and Workers in the Informal Economy: A Compendium of Practice », ILO, 2019 ; Ronaldo Munk et al.,Organizing Precarious Workers in the Global South, New York, Open Society Foundations, 2020.
  47. Rosa Luxemburg, « The Mass Strike, the Political Party and the Trade Unions », Mary-Alice Waters (sous la dir. de), Rosa Luxemburg Speaks, Pathfinder Press, 1970, p. 163, 153-218.
  48. David McNally, « The Return of the Mass Strike… », op. cit., p. 16.
  49. Mark Meinster, « Let’s Not Miss Any More Chances » in Labor Notes, n°  500, novembre 2020, p. 3.

Kim Moody a été fondateur de Labor Notes et il l’auteur de nombreux ouvrages sur le travail et l’action collective dont On New Terrain: How Capital Is Reshaping the Battleground of Class War, Haymarket Books, 2017. Il est actuellement enseignant chercheur à l’université de Westminster à London.

[1]          NdT : Le capital variable fait référence à la masse salariale (variable) tandis que le capital constant fixe correspond au capital immobilisé dans la technologie, les outillages, le bâtiment, etc.

Bulletin des signalements #1

Nous publions tous les mois un bulletin signalant les productions et publications qui ont rencontré notre intérêt et que nous partageons avec plaisir

1 – « C’est par où la sortie!? »

La presse, les enquêtes syndicales et les psychologues tirent la sonnette d’alarme. Le sentiment de mal-être et les dépressions grimpent en flèche. Cette même société qui fait du mal à beaucoup de gens est aussi celle qui ordonne les façons « d’aller bien». «Il faut être résilient ! » … Comme si on n’avait plus le droit d’aller mal dans un monde qui va mal ? Pour lire le compte-rendu d’une enquête de l’Ugict-CGT sur le blues des professions intermédiaires

 « Covid-19 : nous allons faire face à une troisième vague psychologique ». Un entretien avec Nicolas Franck, professeur des universités-praticien hospitalier à l’université Lyon I. Peur du virus, incertitude, enfermement, isolement social… L’épidémie de Covid-19 et les mesures prises pour y remédier bouleversent nos vies. Pour en évaluer les conséquences psychologiques, Nicolas Franck, professeur des universités-praticien hospitalier à l’université Lyon I et au Centre hospitalier Le Vinatier, a coordonné une vaste enquête en ligne.

2 – Productions audiovisuelles et pandémie

Des dizaines de milliers de ressortissants roumains viennent en Allemagne et en France pour travailler dans les abattoirs. Leurs conditions de travail déplorables ont contribué à la deuxième vague de la pandémie. A voir

Mars 2020. Touchée par l’épidémie de Covid-19, les pays se confinent. En Belgique, un collectif de réalisateur·rice·s entre en contact avec des soignant·e·s pour recueillir leurs témoignages quotidiens par vidéoconférence, le temps de la première vague. Peu à peu, l’intimité et la confiance s’installent entre eux·elles et donnent lieu à des confidences singulières. A voir…

Gaël Turine et Loïc Delvaux ont réalisé un documentaire pour la chaîne Arte à propos des fossoyeurs bénévoles qui ont aidé à inhumer plus de 600 personnes de confession musulmane décédées lors de la première vague. A voir …

3 – Le travail « essentiel » est forcément plus exposé à la contamination…

Nos collègues britanniques de la think tank Autonomy sont des éclaireurs. Partant d’une analyse multifactorielle et des données (plutôt robustes) sur l’origine des contaminations – 35% à 40% des cas dans la sphère du travail – ces statisticiens ont dressé la carte des métiers et fonctions à risque. Ils observent que, sauf rares exceptions, plus les salaires sont bas, plus les risques sont élevés…  Retrouvez la cartographie professionnelle des risques de contamination.

4 – Un appel de l’association Henri Pézerat : « Covid-19: une autre stratégie de lutte est possible, mobilisons-nous! »

« N’attendons pas le vaccin pour agir dès aujourd’hui, exiger des moyens et organiser la solidarité dans la lutte pour la santé, la dignité, la vie ». À l’initiative de l’association Henri Pézerat en lien avec des syndicats, collectifs et associations appellent à une autre stratégie de lutte contre le Covid-19, avec une attention particulière sur la situation des précaires et des habitants des quartiers populaires. ». Cliquez ici pour retrouver cet appel.

5 – La boîte à outils pour générer une enquête sur le télétravail

Sélectionnez parmi une quarantaine de questions pour construire une consultation en ligne sur mesure, menez campagne en vous appuyant sur les aspirations des salariés, et gagnez des droits pour que le télétravail soit synonyme de progrès. Outil développé par l’Ugict-CGT.

https://enqueteteletravail.fr/

https://ugictcgt.fr/enqueteteletravail-fr/

6 – «Ouvrage », une nouvelle revue en ligne

 La revue Ouvrage est revue en ligne qui vient de naître de l’autre côté de l’Atlantique, Québec. Avec un titre pareil, impossible de ne pas en parler… « Les membres du comité de rédaction se sont rencontré·e·s politiquement au sein des Comités unitaires sur le travail étudiant au cours du déploiement de la campagne de grève pour la rémunération de tous les stages. À cette occasion, nous avons exploré des théories de la reproduction sociale et expérimenté des stratégies d’organisation autonome sur ces questions. »

Les premiers articles abordent de front des questions souvent épineuses : le travail du sexe, le travail de soins et les rapports de genre et de racialisation ; la fin de la scission entre travail scolaire et travail productif…

7 – Babylon Berlin, une belle série pour se distraire …

« Babylon Berlin » est une série allemande disponible en streaming/replay sur CanalPlus. L’action se déroule dans les années 1920 sous la république de Weimar. Un wagon rempli de lingots d’or en provenance de Moscou doit aider financièrement Trotsky et l’Opposition de gauche. Il est détourné pendant que la GPU assassine, que les Freikorps s’attaquent aux manifestations tandis que la pègre étend son influence corruptrice. Par-delà l’intrigue policière, la série décrit la vie quotidienne des différentes classes sociales, de la misère des Mietskazerne et autres logements insalubres, l’opulence des classes aisées, la vie nocturne trépidante des Goldene Zwanziger ainsi que des conflits politiques, qui se soldent souvent par des assassinats. Certains des personnages appartiennent à des groupements d’extrême gauche, d’autres rêvent de restaurer l’Empire Allemand.

8 – Les tutos, c’est utile !

Vous n’avez pas encore trouvé de carte de vœux à votre goût ? pas de panique. Pour savoir comment faire un calligramme et fabriquer vos cartes de vœux vous-mêmes, c’est par ici.

De l’action syndicale à la sociologie. Sans transition…

Entretien avec Eric Fayat, ancien syndicaliste devenu doctorant en sociologie.

Pourrais-tu présenter ton parcours qui t’a conduit de militant à chercheur?

Eric : J’étais militant syndical à La Poste lorsqu’en décembre 2017, j’ai fait un burnout. Je me suis littéralement effondré à la fin d’une grève de trois mois dans un bureau de poste. J’ai donc été arrêté pendant 9 mois, mais dès le cinquième j’ai cherché d’autres perspectives pour sortir de mon activité syndicale qui m’avait monopolisée depuis de trop nombreuses années. En fait, je cherchais à me rapprocher des Cabinets d’expertise en santé-sécurité avec qui j’avais travaillé à de nombreuses occasions. C’est comme ça que je suis tombé par hasard sur une offre de Master en « sciences de la production et des organisations » à l’Université d’Évry, en sociologie. J’ai passé la sélection préalable (je n’avais que le bac), je suis rentré en Master 2 et je l’ai obtenu en septembre 2019 en présentant notamment un mémoire sur les « ordonnances Macron de 2017 et la mise à mort du CHSCT. » Depuis je souhaite m’orienter vers une thèse en financement CIFRE d’autant que La Poste m’a mis au chômage au moment où je demandais ma reprise.

Quels sont les principaux enseignements à tirer de l’application des ordonnances Macron ?

Eric : La première chose mise en évidence dans mon mémoire, et confirmée dans la mise en application des ordonnances, c’est l’absence de toute mesure coercitive dans la mise en place du Comité Social et Économique (CSE), résultat de la fusion des anciennes instances représentatives du personnel (CE, CHSCT, DP). De fait, les rapports publiés par le « comité d’évaluation des ordonnances » (dont le dernier date de juillet 2020) illustrent parfaitement ce premier écueil. Au 3 juin 2020, 32,8 % des établissements n’avaient pas mis en place la nouvelle instance en raison d’une carence totale de candidatures. Cela représente tout de même plus d’un million de salarié-es… sans instance ! Rappelons que les entreprises avaient jusqu’au 31 décembre 2019 pour cette mise en place et que c’était la seule obligation imposée par la loi aux employeurs…

Le deuxième élément, qui conforte le premier, c’est la généralisation de la primauté de l’accord d’entreprise sur la Loi confirmant ainsi le tournant pris lors de la Loi Travail dite Loi El-Khomri et renversant la hiérarchie des normes là où la loi garantissait un socle de droits et de garanties collectives. Je ne donnerai ici qu’un seul exemple illustrant cette régression : le délai pour rendre un avis lorsque le CSE est saisi sur un projet de restructuration par exemple. C’est un décret de décembre 2017 qui le fixe : un mois pour une consultation simple, deux mois en cas d’expertise. Or, dans les premiers accords d’entreprise (étude de 450 accords présentés par les étudiant-es de l’université de Montpellier), 55 % des entreprises ayant intégré cette question de « l’avis » dans leurs accords étaient au-dessous de la Loi. Ce pourcentage atteint même 37,5 % des entreprises lorsqu’il s’agit d’avis suite à expertise. On arrive à des « caricatures » de 1 à 45 jours au lieu des deux mois prévus par le décret, délai lui-même insuffisant pour la réalisation d’une expertise dans de bonnes conditions ! On retrouve la même problématique concernant les délais de réunion du CSE sur les orientations stratégiques de l’entreprise. Là où la loi prévoit une fois par an, certains accords comme celui de la multinationale TOTAL, prévoient une consultation tous les trois ans !

Le troisième élément d’importance – que j’avais nommé « la mère des batailles » – est la question du nombre de CSE par entreprise, c’est-à-dire la détermination du nombre d’établissements distincts (qui déterminent par ricochet le nombre d’instances et notamment le nombre de Commissions Santé-Sécurité (ex CHSCT). En cas de désaccord c’est l’employeur qui fait le choix définitif, pas la loi. Une manière comme une autre d’organiser les négociations avec le « revolver sur la tempe » : « prends ce que j’offre sinon c’est moi qui choisis » n’est pas vraiment ce qu’on peut imaginer de mieux dans le cadre de discussions ! De fait, dans les 450 accords analysés, le CSE est unique pour 76 % des entreprises (342 accords sur 450).

Même chose ou presque pour la mise en place de « représentants de proximité » (Ex DP) :  la négociation à ce sujet ne bénéficie d’aucun garde-fou, ni obligation légale, ni mesure supplétive en cas de désaccord. De fait, ils ne seront prévus que par 27 % des 450 accords étudiés, ce qui éloignera d’autant les employeurs (et même les organisations syndicales) de toute connaissance réelle des revendications des salarié-es. Même dans de très grosses entreprises (entre 1000 et 5000 salarié-es), seuls 38 % des accords prévoient des représentants de proximité, 17 % seulement parmi les entreprises de plus de 5000 salariés ! On pourrait encore aborder la relégation des suppléant-es à un rôle « inexistant » puisqu’ils ou elles ne siègent plus ou encore l’effet qu’aura sur le renouvellement des instance la limitation des mandats (trois fois quatre ans).

Enfin, innovation malheureuse déjà soulignée, le remplacement des CHSCT (auparavant dotés de la personnalité morale) par une « Commission » placée sous l’autorité du CSE mais qui ne peut plus justement décider de l’expertise ou ester en justice. Là aussi c’est l’accord d’entreprise qui est déterminant. Cela aurait dû impliquer (comme pour toutes les autres « dispositions ») que les représentants syndicaux soient parfaitement informés des tenants et aboutissants de leurs négociations, ce qui n’a pas été le cas dans une majorité d’entreprises. De fait, cette absence de formation les a empêchés de discuter des clauses dont il fallait anticiper toutes les répercussions avant même d’avoir « testé » le fonctionnement du CSE. Au total, sur les 450 accords étudiés, seuls 56 % prévoyaient une CSSCT, alors que, rappelons-le, une telle commission est « obligatoire » au-delà de 300 salarié-es… Caricature des caricatures, seuls 42 % des accords prévoyaient l’établissement de cette commission dans les entreprises de plus de 5000 salarié-es.

La conclusion de mon mémoire est sans équivoque et reste plus que jamais d’actualité: « La réduction drastique des moyens de fonctionnement (tant en nombre de mandats qu’en heures de délégation), la centralisation des instances sur un CSE souvent unique, le peu de « Commissions CSSCT » mise en place et leur capacité́ d’action diminuée, l’aspiration des élu-es du personnel vers les « structures hautes » de l’entreprise, la « faiblesse » des mesures supplétives censées pallier à l’absence d’accord d’entreprise, les difficultés très concrètes des représentant-es du personnel dans la mise en œuvre des nouvelles instances sont autant d’éléments qui impliquent de tirer la sonnette d’alarme au plus vite et de trouver les moyens de remettre à plat la représentation du personnel dans un contexte marqué par la répression des activités syndicales et la multiplication des « plans de licenciement ».

On connaît depuis la réforme sur la représentativité en 2008 une série de réformes dans les relations de travail. Comment interpréter cette évolution ?

Peut-être qu’en premier lieu il y a tout simplement un appétit insatiable du capitalisme à réduire les coûts. Le massacre opéré dans la représentation du personnel, la diminution du nombre de mandats, les atteintes au droit d’expertise en sont des effets concrets. Car toutes ces instances, ces mandats, ces droits en moins sont autant d’euros sonnants et trébuchants pour la « performance globale » des entreprises. Sans parler du fait que réduire le poids des contre-pouvoirs exercés par les représentants syndicaux permet aux dirigeants d’entreprises d’aller beaucoup plus vite dans les réorganisations ou la mise en place d’accords « régressifs » (flexibilité, sous-traitance, accords de performance collective, etc.)

Pour autant, cela reste tout à fait étonnant, même d’un point de vue patronal. C’est en effet un calcul à courte échéance qui ignore les conséquences sur la santé-sécurité au travail et le coût que représente l’absence ou la diminution de la prévention. La santé-sécurité au travail fait d’ailleurs partie des négociations en cours et l’on entend, d’une manière justement très logique, le concept de « déresponsabilisation des employeurs » faire son chemin. S’agit-il au final d’un transfert de ces coûts sur la collectivité par l’exonération des patrons de cette responsabilité sur la santé de leurs employé-es (sous le sacro-saint principe de la « privatisation des profits et la socialisation des pertes) ? Cela méritera une étude approfondie.

Il y a d’ailleurs d’autres « clignotants » qui s’allument, notamment sur la question de la « performance sociale ». Je m’étais étonné dans un article récent[1] de l’intérêt soudain manifesté par la « commission d’évaluation des ordonnances » sur la performance sociale, sujet par ailleurs déjà abordé dans mon mémoire. Pour la commission il s’agit « d’évaluer le lien entre qualité du dialogue social et performance dans l’entreprise. » Outre le fait que ce passage du rapport reste très vague, on peut penser raisonnablement que le sujet n’est pas l’évaluation mais la quantification du dialogue social. Car, très opportunément, la DARES sortait un mois plus tard (en août 2020) un rapport sur « les conditions de travail, prévention et performance économique et financière dans l’entreprise ». Et l’on s’aperçoit très vite que le sujet est bien la tentation de « modéliser » le dialogue social dans des équations très complexes qui visent à faire de cette question un « objet mathématique » comme un autre dans le calcul de la « performance globale » de l’entreprise.

On en arrive alors à des conclusions assez édifiantes comme : « En particulier, la productivité est significativement plus élevée dans les grandes entreprises et les groupes où les salariés manquent d’autonomie, et ce résultat est robuste au secteur d’activité, à l’exception de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale (coefficient positif mais non significatif). Une interprétation possible est que la normalisation du travail, qui se traduit par davantage de monotonie, de répétition et de manque d’autonomie, est susceptible de faciliter la coordination et le contrôle des performances dans une organisation complexe… »

Même si cette mise en équation du dialogue social n’en est qu’au balbutiement, il apparaît qu’en fait ce lien entre « dialogue social » et « performance sociale » n’est travaillé qu’à postériori et n’était pas le sujet principal ou originel des ordonnances. En attendant, la panoplie mise en œuvre par le gouvernement sert exclusivement aux patrons des entreprises, soit sous couvert du « plan de relance » soit par l’utilisation de dispositions prévues antérieurement dans les ordonnances Macron. Je pense en particulier aux Accords de Performance Collective (APC) introduits par l’ordonnance du 24 septembre 2017 relative « au renforcement de la négociation collective ». En fait de renforcement, il s’agit ni plus ni moins qu’une attaque directe sur la question du contrat de travail. Les salarié-es de Derichebourg en ont fait les frais mais pas qu’eux. Rappelons qu’il s’agit là d’introduire, sous couvert de préserver l’emploi, des dispositions que le salarié ne peut refuser sous peine d’encourir le licenciement. Et la fourchette est large : « aménagement du temps de travail, son organisation et sa répartition, l’aménagement de la rémunération, les conditions de mobilité professionnelle ou géographique interne à l’entreprise. »

J’avais parlé dans mon mémoire d’une certaine schizophrénie syndicale, quand les organisations en charge de la défense des salarié-es introduisent des éléments, dans un accord, susceptibles de remettre en question l’emploi même du salarié qui refuse ces dispositions !

Depuis Derichebourg, d’autres salarié-es ont fait les frais de cette arme dissuasive : citons Hexcel (sous-traitant aéronautique), Aubert & Duval (sous-traitant aéronautique), Airbus (aéronautique), Malta Air (aéronautique), Bénéteau (Constructeur maritime), Aéroport de Paris (aéronautique), Altran (aéronautique), Valeo (Équipementier automobile), Vinci airport (aéronautique), Gardner Aerospace (sous-traitant aéronautique)… une liste construire d’après ma propre veille sur les plans sociaux et qui laisse croire à une réponse commune et concertée des employeurs dans ce secteur.

Pour être complet il faut aussi rajouter les « Ruptures conventionnelles collectives » (RCC), conséquence de l’ordonnance du 22 septembre 2017 mais cette fois relative à la « prévisibilité et la sécurisation des plans de travail. » Ou encore les APLD (Activité Partielle Longue Durée) sorties d’un décret du 28 juillet 2020, colonne vertébrale du « plan de relance » ayant directement pour effet, certes de maintenir l’emploi, mais surtout de diminuer les salaires des principaux concernés (70 % de la rémunération brute)

Il y a donc, dans tous ces éléments, un « chapeau » commun qui est celui de la réduction des coûts, soit au niveau des salaires (APLD), soit au niveau de la remise en cause d’acquis sociaux (APC), soit tout simplement par la remise en cause du contrat de travail (PSE, RCC, etc.), le tout dans un cadre de restructurations financières ou boursières d’entreprises qui, sous couvert de la crise COVID, se réorganisent, ferment, licencient ou précarisent des centaines de milliers de salarié-es en France. Les ordonnances Macron ont donné l’ossature légale aux entreprises pour le faire, l’entrepreneuriat étatique se formalisant ici dans un soutien sans faille aux actionnaires au détriment des droits salariaux.

Tu as commencé un travail de veille de la conflictualité sociale. Peut-on déjà observer des glissements, des évolutions entre la période pré-COVID-19 et celle que nous connaissons actuellement ?

Oui j’ai commencé un travail (public) de veille à la fois sur les plans sociaux, mais aussi sur les conflits dans la même période. Ces éléments sont disponibles à la fois sur une page Facebook[2] dédiée (Le Temps des Cerises) ainsi que sur mon blog Mediapart[3].

Ceci-dit, il est encore un peu tôt pour pouvoir observer de grandes tendances. Tout d’abord le premier confinement a, en quelque sorte, figé le paysage. Entre les salarié-es qui se retrouvaient en télétravail, isolé-es et l’implosion des collectifs de travail au sein des entreprises (horaires décalés, mesures sanitaires, etc.), il n’y avait pratiquement plus d’espace pour la conflictualité. Il faut aussi rajouter la menace d’un « effondrement économique » généralisé et la peur du chômage. Depuis la fin du premier confinement les plans sociaux ou les fermetures de sites se sont effectivement multipliés. Fin novembre, nous en sommes à 662 plans sociaux pour 71800 ruptures de contrat (source DARES). Il faut encore rajouter 4 729 procédures de licenciement collectif pour raisons économiques (+ 34,7 % par rapport à octobre !).

Côté réaction, ce que l’on peut noter depuis le mois d’octobre, c’est une réaction plus « intense » des salarié-es aux plans sociaux. Il y a notamment un sentiment d’injustice face à certains profits récents d’entreprise ou encore par rapport aux aides apportées par l’État à des secteurs en crise (c’est le cas notamment dans l’aéronautique). Du coup, les grèves se multiplient dans le secteur privé, avec souvent des piquets de grève, voir quelques occupations. C’est encore « timide » mais de plus en plus fréquent. En novembre, sur 101 conflits locaux ou nationaux recensés, 28 % concernent l’industrie, c’est-à-dire autant que dans la santé pourtant très en pointe dans les grèves liées à l’exigence d’extension des mesures salariales du Ségur de la santé au secteur médico-social (72 % des grèves portant sur les salaires étaient issues de ce secteur). Il y a même une certaine intensification de ces conflits sur la dernière semaine de novembre : presque la moitié des grèves dans l’industrie (48 %) pour le mois de novembre ont éclaté la dernière semaine (après le 24 novembre). Ces conflits contestent de plus en plus souvent le plan social, la fermeture du site ou les licenciements eux-mêmes. C’est le cas pour « Fonderie du Poitou », le cimentier « Calcia », chez le sous-traitant aéronautique «Cauquil» ou pour les salarié-es de la « SKF » d’Avalon.

Il y a donc (mais encore une fois cela reste à confirmer sur une période d’analyse plus importante), une contestation de plus en plus forte des plans sociaux contrairement à la période précédant la crise COVID où il s’agissait la plupart du temps, par le conflit, d’obtenir de meilleures conditions dans le cadre du plan social, en soutien aux organisations syndicales. Cela reste à l’état de frémissement, mais avec une progression de ce type de conflit.

Pour information, sur les 101 conflits recensés en novembre, 24 % concernaient les salaires, 21 % un plan social, 14 % revendiquaient plus d’emplois et 11 % portaient sur les conditions de travail.

C’est aussi dans ce cadre que l’on commence à voir des tentatives, encore un peu invisibles, de « coordination des luttes » ou en tout cas dans un premier temps de centralisation face aux plans sociaux. C’est le cas notamment de l’appel des TUI France qui ont organisé deux réunions d’appel à convergence ayant débouché sur un appel à manifester à Paris, un samedi, en janvier 2021. C’est aussi la volonté des salarié-es de l’aéronautique et de la sous-traitance qui ont, eux aussi, organisé deux réunions et lancé un appel depuis Toulouse, une ville qui concentre un grand nombre d’entreprises de ce secteur.

Pourrais-tu résumer ton projet de thèse ?

En fait, je suis parti des conclusions de mon mémoire sur l’évolution des instances représentatives du personnel pour envisager les répercussions possibles en termes de « mobilisation et de conflictualité salariale » dans les entreprises.

Là encore, nous manquons de bilans un peu définitifs sur la mise en place des CSE. Même la très officielle « Commission d’évaluation des ordonnances » peine à sortir des simples généralités. Mais les perspectives données par les organisations syndicales en 2018, si elles étaient confirmées – et rien n’indique qu’elles ne le soient pas pour l’instant – sont très parlantes : diminution du nombre d’élu-es de 33 % (d’après FO), voire une division par 5 ou 10 (d’après Solidaires). L’exemple développé sur la SNCF dans mon mémoire était, par exemple, édifiant sur les conséquences dans cette entreprise : de 600 CHSCT, on passait à 33 CSE et donc à un peu plus de 33 CSSCT (Commission Santé Sécurité et Conditions de Travail censée « remplacer » les anciens CHSCT), une baisse de 63 % des heures syndicales et 6 435 élu-es ou mandaté-es supprimé-es. Globalement, sur l’ensemble des entreprises, le nombre de salarié-es perdant un mandat pourrait monter jusqu’à 200 000 !!!

Or, l’histoire même des IRP en France montre que leur développement et leur implantation n’ont pas été seulement le résultat de rapports de force, loin de là. Les conditions politiques, historiques ont bien sûr été importantes, mais il ne faut jamais perdre d’esprit que le patronat lui-même n’a pas ignoré ses propres intérêts en la matière : de la surveillance de l’état d’esprit des salarié-es (avec un grand traumatisme en 1936 de n’avoir « rien vu venir » ou presque) jusqu’à la tentation d’influencer les stratégies syndicales elles-mêmes en modelant les instances du personnel dans le sens d’une « participation loyale » à la marche de l’entreprise, le mille-feuilles des instances avait un sens !

Aujourd’hui, la destruction à marche forcée (car les ordonnances sur la question de la représentation du personnel continuent pendant la crise COVID, une des questions étant de savoir lesquelles seront pérennisées ou non) de la représentation du personnel ouvre le champ à de nouvelles possibles solutions imaginées par les salarié-es eux-mêmes. De ce point de vue, on peut garder à l’esprit l’irruption sur la scène politique et sociale des « gilets jaunes » qui, de leur point de vue, pouvait représenter une réponse à la crise des institutions et de la représentation politique ou encore une réponse à l’absence de perspectives offertes par les organisations politiques.

Même si le gouvernement ne pouvait l’anticiper, la suppression des CHSCT au moment de l’émergence d’une des plus graves crises sanitaires (et économiques) mondiales aurait dû, pour le moins, faire revenir les experts et les think tank sur leurs analyses antérieures ! Ce n’est pas le cas pour l’instant, la mesure ayant même été étendu à la Fonction publique par la publication de deux décrets suite à la loi du 28 mai 2019 sur la « transformation de la Fonction publique ». Le premier décret (2020-1426 du 20/11/2020) consacre la transformation des « Commissions administratives paritaires » et le deuxième (2020-1427 du 20/11/2020) institue les Comités sociaux d’Administration (CSA) signant l’arrêt de mort des CHSCT de la Fonction publique.

La suppression (générale donc) de cette instance « phare » du CHSCT – qui était d’ailleurs en plein développement ces dernières années – est d’une incohérence profonde du point de vue des droits des salarié-es, au moment de cette crise sanitaire mais aussi au moment de la généralisation du télétravail qui précédera d’ailleurs sans doute en parallèle une nouvelle révolution de la robotisation et de la digitalisation dans les entreprises.

C’est donc dans ce cadre que j’ai envisagé ce projet de thèse afin de chercher « s’il y a émergence de nouvelles réponses ou pratiques par les salarié-es ».

  • Y aura-t-il, dans les organisations syndicales elles-mêmes de nouvelles réponses sur ce terrain ? Les réactions face aux Accords de Performance Collective notamment seront-elles à la hauteur de dispositions qui s’attaquent directement au contrat de travail ? Peut-on imaginer une évolution du paysage syndical, pour l’heure morcelé et qui correspond de moins en moins aux enjeux de la défense des salarié-es dans les entreprises ? La réponse sera-t-elle « dynamique » dans le sens par exemple d’une réunification de certains syndicats ou au contraire « explosive » dans un plus grand émiettement des forces ? Comment toutes ces questions sont-elles traitées dans les organisations et les collectifs ?
  • Y aura-t-il justement de nouvelles réponses des salarié-es eux-mêmes, un renouveau des « coordinations » des années 1980, une émergence de colères collectives (grèves spontanées) ou individuelles (augmentation de la violence infra-entreprise) ? Les salarié-es se doteront ils ou elles de nouvelles formes d’organisation ou de résistance dans un premier temps face au tsunami néolibéral imposé d’en haut par les gouvernements Macron

L’hypothèse, en tout état de cause, est bien celle-là : la mise en place du CSE va provoquer l’émergence « de nouvelles relations sociales », modifier les règles de la confrontation et produire de nouvelles formes de mobilisation des salarié-es dans les entreprises. En parallèle, le projet de thèse que je défends ne peut ignorer les évolutions du néolibéralisme en France et s’appuiera en particulier sur les analyses de Pierre Dardot et Christian Laval (La Nouvelle raison du monde), celles de Grégoire Chamayou (La société ingouvernable) ou encore sur l’injonction à l’adaptation développée par Barbara Stiegler (Il faut s’adapter)

Enfin, dans ce projet dont j’ai conscience de l’ampleur, il est nécessaire de prendre en compte certaines évolutions dans les mobilisations de ces dernières années. Sans développer, les exemples étant assez illustratifs par eux-mêmes, je pense encore une fois aux « Gilets Jaunes », à « Nuit Debout », au « Front social » ou aux mobilisations de « Notre-Dame-des-Landes » ou de « Bures ».

Comment combines-tu cette double identité, celle de militant et celle de chercheur ? N’y a-t-il pas une contradiction entre l’un et l’autre ?

Forcément qu’il y en a une ! Malgré mon attention sur cette question, j’avais eu quelques remarques lors de la présentation de mon mémoire sur certaines petites phrases « assassines » qui révélaient une prise de position là où il fallait que je m’en tienne aux faits présentés qui se suffisaient à eux-mêmes. Mais je pense que d’un certain point de vue c’est aussi une force, car mon militantisme me permet d’anticiper un certain nombre de choses, de réactions, d’évolutions, anticipation dont je ne disposerais peut-être pas si je n’avais pas cette expérience. C’est très difficile de ne pas intervenir au cœur du sujet qu’on étudie au risque d’introduire un certain nombre de « biais » préjudiciables à la recherche. Mais je pense que cet engagement est inhérent à la condition de chercheur, le principal étant surtout d’en être conscient et d’avertir le lecteur autant que possible. Il doit sans doute y avoir une littérature abondante sur le sujet, mais ma « jeunesse » dans la recherche ne me permet pas encore d’y faire référence… Je continue d’apprendre

Tu as travaillé longtemps à La Poste ; assumé des responsabilités syndicales du côté de Solidaires. Comment expliques-tu la relative faiblesse des résistances collectives aux réorganisations de la structure ? Il ne manque pas de syndicalistes combatifs ?

Il y a et il y aura sans doute toujours une question liée à la proximité des syndicalistes avec le milieu dans lequel ils interviennent. Le travail de terrain est indispensable, la confrontation permanente avec la réalité du travail est tout aussi essentielle, mais pas suffisante non plus. Au niveau national s’exercent tout un tas de « pressions » d’ordre politique, d’expressions de rapports de force qui peuvent être conflictuels, de luttes de pouvoir internes qui peuvent brouiller les informations qui remontent de la base. Il y a une bureaucratisation des structures, en tout cas de ce que j’en connais, et cette bureaucratisation n’a rien à voir avec des questions de durée de mandats ou de renouvellement des directions qui ne sont souvent que des yoyos qui n’empêchent rien. Même dans SUD ou Solidaires, ces problèmes sont permanents et il n’est qu’à voir certaines trajectoires militantes pour se rendre compte que la fin d’un mandat à un niveau n’est que le début d’un autre mandat dans une autre structure.

Dans les faits prédominent rapidement des questions liées aux résultats des élections professionnelles, donc aux mandats qui y sont liés ou à la préservation des fiefs syndicaux assurant des victoires dans les congrès. La blague circulant après les ordonnances Macron c’est que dorénavant on avait plus affaire à la « lutte des places » qu’à la lutte des classes.

A cela il faudrait rajouter les marqueurs idéologiques de chaque syndicat ou confédération. Ce qui est sûr en tout cas c’est que les ordonnances Macron rebattent toutes les cartes car même les syndicats se présentant comme « réformistes » ont trinqué comme les autres d’un point de vue de leur représentation dans les usines ou les sites industriels. C’est ce qui explique peut-être le positionnement d’un syndicat comme la CFDT qui n’a pas été entendue dans le cyclone des ordonnances. Après comme pour le reste cela nécessite une étude approfondie des évolutions en œuvre dans chaque centrale.

Ce qui est certain pour l’instant, c’est que dans le cadre de la vague de plans sociaux et de licenciements que nous connaissons depuis plusieurs mois, aucune riposte centralisée n’a vu le jour du fait d’une confédération quelconque. Mais ce n’est pas nouveau : au début des années 2000 les salarié-es de LU à Ris-Orangis avaient été confronté à la même problématique… et c’est d’eux-mêmes qu’était venue la solution en organisant une coordination des entreprises sous plan de licenciement et en réussissant une manifestation à Paris pour une loi interdisant les licenciements. C’est ce qu’essayent de faire les salariés de TUI France aujourd’hui

Un mot pour terminer ? Ton avis sur la recherche et son utilité ? 

Je serais très bref pour une fois. Je pense que la recherche a un rôle essentiel à jouer dans la recomposition nécessaire des structures et des idées. A l’image de ce que les libéraux avaient réussi à faire en 1938, à Paris, à l’occasion du colloque Lippmann, il est possible et même nécessaire que la recherche se confronte avec les syndicalistes, les salarié-es, à l’occasion d’un nouveau colloque. Cette fois il ne s’agira pas d’imaginer le « néolibéralisme », mais bien les contours d’une nouvelle utopie, sociale, écologique et forcément anticapitaliste.

Propos recueillis par S. Bouquin

[1] https://blogs.mediapart.fr/abahcmoi/blog/150820/le-cse-retour-sur-les-ordonnances-macron

[2] https://www.facebook.com/MouvementInvisible/

[3] https://blogs.mediapart.fr/abahcmoi/blog

El trabajo en tiempos de pandemia

Convocatoria de artículos para la edición n°26 de Les Mondes du travail (publicación del dossier : mayo 2021)

La pandemia de Covid-19 representa un gran acontecimiento social, un “hecho social total”. En menos de un año, casi 50 millones de personas han sido contaminadas y más de 1,1 millones han muerto. Los que se han recuperado a veces experimentan secuelas prolongadas. La mayoría de los países se enfrentan a una segunda ola más fuerte que la primera. Otros países han logrado contener el contagio. No hay certidumbres sobre el desarrollo de una vacuna efectiva. Incluso, parece que la situación podría continuar durante algún tiempo, especialmente porque otros virus, según un informe de las Naciones Unidas, podrían cruzar la barrera de las especies, planteando una amenaza estructural para la salud de las sociedades humanas.

La prueba planteada por la pandemia de Covid-19 cuestiona tanto el orden simbólico de las actividades laborales, las relaciones sociales y las jerarquías como el lugar y el propósito de las actividades productivas y reproductivas. El objetivo del dossier del número 26 es reunir análisis que permitan medir su impacto, tanto a nivel del trabajo productivo y reproductivo como a nivel de las prácticas gerenciales e institucionales, o de las representaciones y experiencias de las personas. Se aprecian especialmente las contribuciones internacionales y comparativas para comprender las singularidades y recurrencias de lo que estamos experimentando actualmente.

Una grande variedad de preguntas han surgido durante esta crisis, que está lejos de haber terminado. Las mencionamos para su información .

  • El Sars-Cov-2, también conocido como Covid-19, es un nuevo patógeno derivado de una zoonosis y que se propaga por los aerosoles, las superficies y las microgotas. ¿Qué sabemos sobre el rol de los lugares de trabajo en su difusión? ¿Cómo han abordado los actores de las empresas el tema de la salud? ¿Cómo se pueden interpretar los conflictos laborales sobre medidas sanitarias para contener y restringir su difusión, tanto en el sector público como en el privado, en la administración y en las empresas del sector mercantil?
  • Durante la primera ola de contaminaciones, la propagación de la pandemia de Covid-19 provocó respuestas variables según el país, tanto en lo que respecta a los modos de contención como a la identificación de las actividades “esenciales”. En algunos países se elaboró una lista de esas actividades, mientras que en otros nunca se definió el alcance “esencial” de las mismas. Varias empresas, especialmente en la industria, han sido cerradas, a veces después de acciones de movilización y huelga. ¿Qué medidas adoptaron los poderes públicos y qué papel desempeñaron los actores sociales? ¿Cómo y cuándo, a raíz de decisiones sanitarias o de acciones colectivas, dejaron de operar las empresas?
  • ¿Qué papel desempeñan los servicios de inspección del trabajo en la aplicación de los protocolos de salud? ¿En qué medida los actores sociales han participado, conjuntamente o no, con sus organizaciones en la aplicación de medidas preventivas o de vigilancia de la salud?
  • ¿Cómo fue el período de desempleo económico parcial experimentado por los principales interesados? ¿Cómo se movilizaron los trabajadores “esenciales” como recolectores de basura, repartidores, empleados comerciales, personal de atención (enfermeras y médicos, asistentes de atención, personal de residencias para personas mayores, ayuda a domicilio), trabajadores agrícolas y de distribución de alimentos y cómo vivieron este período? ¿Cómo hicieron frente a las dificultades encontradas las categorías menos protegidas o las que carecen de protección social (sector informal, trabajo sexual, traficantes de drogas, trabajadores de temporada, trabajadores de la construcción, etc.)?
  • Los trabajadores ganaron visibilidad pero de manera desigual según las profesiones y calificaciones. ¿Cómo es esto un signo de una diferencia en el reconocimiento social dado a ciertas actividades y, por lo tanto, a los grupos sociales?
  • Desde el primer período de confinamiento, la mayoría de los trabajadores de “cuello blanco” tuvieron que continuar su actividad en teletrabajo. ¿Cómo se experimentó este teletrabajo forzado en un contexto de cierre de escuelas (tipo de disponibilidad de tiempo, por ejemplo)? ¿Cómo se lleva a cabo la supervisión del teletrabajo? ¿Cómo se han movilizado las tecnologías en esta dirección? ¿Qué extensión ha tenido desde este primer período? ¿Es el desarrollo del teletrabajo una realidad negociada? En términos más generales, ¿cómo afecta el teletrabajo al consentimiento para trabajar en tiempos de pandemia?
  • El mundo de la enseñanza se encontró con el mandato de asegurar la continuidad pedagógica a través de cursos “a distancia”. ¿Cómo han experimentado esta obligación los profesores y los alumnos o estudiantes; con qué efectos y eficacia pedagógica?
  • ¿Cómo se posicionaron los actores sociales (sindicatos de empleados y empleadores) con respecto a la gestión pública de la crisis sanitaria? ¿Qué formas han adoptado las movilizaciones colectivas y sindicales (bloqueos, encuesta sobre las condiciones de trabajo, movilizaciones digitales, etc.)?
  • ¿Cuáles son las formas de solidaridad y ayuda mutua que han surgido, a nivel de municipios o barrios, y cómo se integran a medio y largo plazo?
  • La cuarentena fue también un gran encierro para algunos. Y a veces incluso un “doble encierro” (prisiones). ¿Cómo se experimentó esto desde una perspectiva interseccional que incluye género, generación, racialización y clase?
  • ¿Qué será del trabajo en el “mundo de después” ? La pandemia ha causado un choque brutal en la conciencia y las representaciones, mientras que se han publicado una serie de llamadas y foros para pensar y ya comprometerse con “el mundo de después”. ¿Qué áreas de la demanda pueden identificarse con qué palancas de acción?
  • La comprensión histórica nos ayuda a entender mejor el presente. ¿Qué enseñanzas se pueden extraer de las pandemias anteriores, tanto en lo que respecta a la gobernanza pública como a las repercusiones en las condiciones de trabajo y de vida?
  • La pandemia cambió la situación dejando al mismo tiempo las cosas en su lugar. ¿Debemos esperar una estrategia de choque con una nueva ola de medidas para flexibilizar el trabajo y el empleo, pero también el desarrollo de grandes reformas? Aunque todavía es demasiado pronto para sacar conclusiones de una crisis inusual, no es inútil integrar las dimensiones sociales e ideológicas en la reflexión sobre “el trabajo en tiempos de pandemia”, formulando nuestra hipótesis de que la pandemia de Covid-19 es parte integrante de la crisis ecológica.

Coordinación científica del dossier: Rachid Bouchareb (CRESPA GTM – París 8), Nicola Cianferoni (Universidad de Genève), Marc Loriol (IDHES).

Formato del artículo: tamaño máximo 40.000 caracteres incluyendo espacios y notas a pie de página.

Los manuscritos deben enviarse a: info@lesmondesdutravail.net

Especificaciones técnicas www.lesmondesdutravail.net

Calendario: Fecha límite de recepción de documentos: 31 de enero de 2021 – evaluaciones febrero de 2021 – devoluciones y transporte marzo de 2021 – finalización 30 de marzo de 2021 – liberación 30 de abril de 2021.

 

 

Work, Care & Labour in Pandemic Times

Call for articles and papers for the issue n°26 of Les Mondes du Travail ( Worlds of Work) (publication May 2021)

The Coronavirus pandemic represents a major social event, a “total social fact”. In less than a year, nearly 50 million people have been contaminated and more than 1.1 million have already died. People who are cured sometimes experience prolonged after-effects also called ‘Long Covid’. Most countries are facing a second wave that is stronger than the first. Some countries have managed to contain contaminations. There is no certainty about the development of an effective vaccine. It even seems that the situation could continue for some time, especially since other viruses, according to a recent UN report, could cross the species barrier, posing a structural health threat to human societies.

The Coronavirus pandemic is questioning as much the symbolic order of labour and work, the social relations and class hierarchies as well as the place and purposes of productive and reproductive work. The dossier of our next issue has for objective to gather analyses which make it possible to measure its impact, at the level of productive and reproductive work, as at the level of managerial and institutional practices, or relating to the representations and experience of the people. International and comparative contributions are particularly appreciated in order to understand the singularities and recurrences of what we are currently experiencing.

A wide variety of questions have emerged during this crisis, which is far from over. We mention them for your information.

  • Sars-Cov-2, also called Covid-19, is a new pathogen, resulting from a zoonosis and whose propagation is by aerosols, surface and micro-droplets. What do we know about the role of workplaces in its spread? How did the actors of the company take up the sanitary stake? How can we interpret labor disputes over health measures to contain and restrict its spread, both in the public and private sectors, the administration or even companies in the competitive sector?
  • During the first wave of contaminations, the spread of the Covid-19 pandemic provoked variable responses according to the countries, as much in terms of modes of containment as in terms of identification of ‘essential’ activities. In some countries, a list of these activities has been established while in others, the ‘essential’ scope of activities has never been defined. A number of companies, especially in industry, have been shut down, sometimes after mobilization and strike actions. What action was taken by the public authorities and what role did social actors play? How and when, following health decisions or collective action, did companies stop operating?
  • What role did the labor inspection services play in the application of health protocols? To what extent have social actors engaged, jointly or not, their organizations in the application of preventive or health monitoring measures?
  • How was the period of temporary economic unemployment experienced by those concerned? How were ‘essential’ workers such as garbage collectors, delivery drivers, commercial employees, care personnel (nurses and doctors, care assistants, elderly home care staff, …), agricultural and food distribution workers mobilized and how did they experience this period? How did the less protected categories or those without any social protection (informal sector, sex work, drug dealers, seasonal workers, construction workers, etc.) cope with the difficulties encountered?
  • Many workers gained visibility through this ‘essential’ role they play regarding the functioning of society. How is this a sign of a difference in social recognition given to certain activities and thus to social groups?
  • From the first period of confinement, the majority of white-collar workers had to continue their activity in telework. How was this forced telework experienced in a context of school closures (type of time availability for example)? How is the monitoring of telework carried out? How have technologies been mobilized in this direction? What extension since this first period? Is the development of telework now a negotiated reality? More broadly, how does telework affect consent to work in times of pandemic?
  • The teaching world has found itself faced with the injunction to ensure pedagogical continuity via ‘distance’ and e-laerning courses. How has this obligation been experienced by teachers and pupils or students; with what effects and pedagogical effectiveness?
  • How did the social actors (employee and employer unions) position themselves with regard to the public management of the health crisis? What forms have collective and union mobilizations taken (blockades, survey on working conditions, digital mobilizations, etc.)?
  • What are the forms of solidarity and mutual aid that have emerged, at the level of municipalities or neighborhoods, and how do they fit into the medium and long term?
  • Confinement was also a harsh experience for many. And sometimes even a “double confinement” (prisons). How was this experienced from an intersectional perspective including gender, generation, racialization and class?
  • What is to become of work in the next world? The pandemic has caused a brutal shock in consciousness and representations, while a series of calls and forums have been issued to think and already engage “the next world”. What axes of demand can be identified with what levers of action?
  • Historical insights allow for a better understanding of the present. What lessons can be learned from previous pandemics, both in terms of public governance and the impact on work and living conditions?
  • The pandemic has changed the game while leaving things in place. Should we expect a shock strategy with a new wave of measures to make work and employment more flexible, but also the development of major reforms? If it is still too early to draw conclusions from an unusual crisis, it is not useless to integrate societal and ideological dimensions into the reflection on “work in times of pandemic”, by making our hypothesis that the Covid-19 pandemic is an integral part of the ecological crisis.

Scientific coordination of the dossier: Rachid Bouchareb (CRESPA GTM – Paris 8), Nicola Cianferoni (University of Geneva), Marc Loriol (IDHES).

Paper format: maximum size 40,000 characters including spaces and footnotes. The Editorial Board accept contributions written in English, and Spanish.

Files should be sent to: info@lesmondesdutravail.net

Schedule: Deadline for receipt of contributions : January 31, 2021 – evaluations February 2021 – returns and shuttle March 2021 – completion March 30, 2021 – release April 30, 2021.

n° 24-25 – Automatisation en question (novembre 2020)

n°24-25 – novembre 2020 – 228 p – 20 € 

pour acheter ce numéro.

GRAND ENTRETIEN« Il n’y a pas d’automatisation sans micro-travail humain » /  Entretien avec Antonio A. Casilli

DOSSIER – L’automatisation en question

L’automatisation, entre promesses non tenues et réalités contrastées. Une introduction au dossier / Stephen Bouquin // L’automatisation, une arme de destruction massive de l’emploi ? / Stephen Bouquin // Plateformes numériques et formes de résistance à la subjectivité précaire. Le cas de Foodora / Daniela Leonardi, Emiliana Armano, Annalisa Murgia // Les innovations technologiques : une avancée pour l’égalité hommes-femmes ? Le cas des entrepôts de logistique / Haude Rivoal // Quel statut pour les petits doigts de l’intelligence artificielle ? Présent et perspectives du micro-travail en France / Clément Le Ludec, Elinor Wahal, Antonio A. Casilli, Paola Tubaro // « Le numérique est un champ de bataille que l’action syndicale ne peut ignorer » / Entretien avec Sophie Binet, cosecrétaire Ugict-CGT // Les machines intelligentes. Une brève synthèse historique / Matthew Cole // Sur les origines du General Intellect de Marx / Matteo Pasquinelli // Travail, techniques automatisées et nouvelles aliénations sociales : Pierre Naville et l’automation / Sébastien Petit // L’automatisation et ses dérives technicistes / Paul Santelmann

D’ICI & D’AILLEURS

La conflictualité du travail peut-elle se limiter au champ politique ? Réflexions sur les référendums populaires en Suisse contre l’extension des horaires d’ouverture des magasins / Nicola Cianferoni

VARIA 

Le travail relationnel à composante artistique dans les services psychiatriques / Lise Demailly

NOTES DE LECTURE

Nicola CIANFERONI (2019), Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale?, Seismo, 215 p. (par Frédéric Moulène) // Nicholas HILDYARD (2020), Corridors as factories : Supply chains, logistics and labour. Is this the world you want ?, Counterbalance, 186 p. (par Cédric Leterme) // Christine BUREAU, Antonella CORSANI, Olivier GIRAUD, Frédéric REY (coord.) (2019), Les Zones grises des relations de travail et d’emploi : un dictionnaire sociologique, Teseo, 678p. (par Rachid Bouchareb) // François JARRIGE (2016), Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des techno-sciences, Editions La Découverte, 434 p. (par Stephen Bouquin) // Donald REID (2020), L’Affaire Lip. 1968-1981, Presses univ. de Rennes, 539 p. (par Georges Ubbiali) // Cédric DURAND (2020), Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique, La Découverte, 264 p. (par Stephen Bouquin)

L’automatisation, entre promesses non tenues et réalités contrastées

Introduction au dossier du numéro 24-25

Stephen BOUQUIN

La pandémie de Covid-19 a exacerbé la crise du travail, de production et de reproduction sociale. Si elle a rendu visibles les travailleurs des activités essentielles, elle a également renforcé les pouvoirs des entreprises de technologie numérique et accéléré la numérisation des activités de travail. Google, Apple et Salesforce construisent des logiciels de traçage des contacts. Palentir remporte des dizaines de contrats avec les départements de la santé et des services sociaux aux États-Unis et à travers l’Europe. Zoom permet aux jeunes d’étudier en distanciel et aux cadres de travailler de la maison. Netflix, Hulu et Twitch offrent des divertissements. Care.com aide les parents et les enfants à chercher des baby-sitters et des aides-soignants à domicile. Uber et Lyft sont disponibles pour ceux qui veulent échapper aux transports publics tandis qu’Instacart permet d’éviter les magasins. Amazon a embauché des centaines de milliers de travailleurs supplémentaires pour préparer et livrer les commandes réalisées en ligne, tout en continuant à vendre une grande partie de sa puissance de calcul. En effet, près de la moitié du cloud public mondial fonctionne sur Amazon Web Services, ajoutant 85 milliards de dollars à la fortune personnelle de Jeff Bezos depuis janvier 2020. Les multinationales du numérique sont devenues bien plus que des sociétés monopolistiques, elles fournissent des infrastructures sociales clés et se sont impliquées dans des réarrangements de notre vie quotidienne.

Face au développement fulgurant de ce que Cédric Durand appelle le « techno-féodalisme du numérique » (Durand, 2020), il faut néanmoins raison garder. Le robot-coursier Kiwi, qui effectue la livraison de repas sur les campus états-uniens, est en réalité guidé à distance à partir du Guatemala[1].  Il est vrai que les technologies numériques jouent un rôle de premier plan dans la mondialisation des échanges et qu’elles propulsent de nouvelles firmes multinationales, mais sans être en mesure de conjurer les crises économiques récurrentes, comme le démontrent l’éclatement de la bulle Internet en 2001, la crise financière de 2008-2010; ni de sortir de la stagnation économique déjà présente bien avant le déclenchement de la pandémie. Les chemins de fer, le moteur électrique ou l’automobile n’en étaient pas capables non plus. C’est pourquoi il est important de considérer les innovations technologiques et l’automatisation non comme une « variable indépendante », mais comme une « variable dépendante », déterminée par les logiques d’ensemble du système social capitaliste.

Promesses non tenues

Dans un essai intitulé Voitures volantes et taux de profit en déclin [2], l’anthropologue David Graeber, décédé récemment, se posait la question de savoir pourquoi le monde tel qu’il se l’imaginait lorsqu’il était encore un enfant était devenu celui que nous connaissons. Il ne faisait pas référence aux « mensonges sociaux » – comme l’éthique méritocratique que l’on inculque aux enfants – mais plutôt à la promesse générationnelle d’un avenir radieux grâce aux révolutions technologiques et scientifiques. Pour celles et ceux qui ont grandis dans les années 1960, marcher sur la Lune n’était que le prélude de la conquête de l’espace et chacun s’imaginait l’an 2000 comme un monde bouleversé par la science et la technique.  Vingt ans après l’an 2000, on est loin du compte…

«Mais où sont les voitures volantes ? Où sont les champs de force, les faisceaux tracteurs, les lasers, les nacelles de téléportation, les traîneaux anti-gravité, les tricordeurs, les drogues d’immortalité, les colonies sur Mars et toutes les autres merveilles technologiques que tout enfant grandissant du milieu à la fin du XXe siècle supposait exister dans un futur proche ? Même les inventions qui semblaient prêtes à se réaliser – comme le clonage ou la cryogénie – ont fini par trahir leurs nobles promesses. Que leur est-il arrivé ? Certes, nous sommes bien informés des merveilles des ordinateurs, comme s’il s’agissait d’une sorte de compensation inattendue mais, en réalité, nous n’avons même pas réussi à conduire l’informatique au point de progrès auquel les scientifiques des années 1950 s’attendaient au niveau de ce que nous avons atteint maintenant. Nous n’avons pas d’ordinateurs avec lesquels nous pouvons avoir une conversation intéressante, ni de robots capables de promener nos chiens ou de sortir nos vêtements de la machine à laver. […] En réalité, l’âge présent correspond autant aux espoirs et attentes que prévalaient il y a cinquante ans que la vie de la famille Pierrafeu correspond à l’âge de pierre… »

Pour Graeber, le déclin des innovations technoscientifiques s’explique aisément. La recherche scientifique est devenue un champ de bataille entre « professionnels de l’autopromotion, en compétition perpétuelle », ce qui réduit d’autant l’émulation et l’échange de savoirs indispensables aux découvertes scientifiques. D’autre part, depuis les années 1970, l’investissement dans la recherche est passée de technologies associées à la possibilité d’avenirs différents à des technologies appliquées mobilisables par le complexe militaro-industriel sinon dans la course aux profits. En d’autres termes, la recherche scientifique fondamentale a été marginalisée par effet combiné d’une compétition croissante, du militarisme et du principe de rentabilité. On pourrait sans doute nuancer les choses. Dans beaucoup de pays, les chercheurs continuent à servir le « bien commun ».  Inutile aussi de penser le passé comme un âge d’or puisque dans les années 1930 ou 1950, le pouvoir du complexe militaro-industriel se faisait sentir aussi …

En revanche, là où Graeber se trompe véritablement, c’est quand il considère la révolution cybernétique a été appréhendé de la même manière par tout le monde, et ce y compris les penseurs critiques, d’inspiration marxiste notamment. Ainsi, selon Graeber, y compris l’économiste marxiste Ernest Mandel annonçait dans les années 1970 que l’humanité se situait sur le seuil d’une troisième révolution technologique « aussi profonde que la révolution agraire ou industrielle, dans laquelle les ordinateurs, les robots, les nouvelles ressources énergétiques et les technologies informationnelles remplaceraient le travail industriel, conduirait à la fin du travail et nous réduirait tous au rôle de designers et d’informaticiens bardés de visions folles sur ce que les usines cybernétiques devraient produire ».

 Or, c’est bien l’inverse qui est vrai car dès 1972, Mandel reconnaît certes au capitalisme d’avoir su assurer une croissance prolongée depuis la seconde mondiale, mais rejette l’idée que cette situation puisse se prolonger indéfiniment grâce à l’innovation technoscientifique[3]. Il critique les thèses de l’époque annonçant une automatisation complète en expliquant que celle-ci est impossible dans un cadre capitaliste, notamment parce qu’elle implique une suppression des profits tirées de la prestation de travail que les systèmes automatisés ne peuvent générer. Plus tard, dans un texte paru en 1986, Mandel approfondit son analyse en expliquant combien l’automatisation réduira le travail socialement nécessaire sans être en mesure d’abolir le travail en tant que tel :

« Nous avions déjà indiqué, dans le Capitalisme du troisième âge, que sous le capitalisme, l’automation complète, l’introduction de robots sur grande échelle sont impossibles car elles impliqueraient la disparition de l’économie de marché, de l’argent, du capital et des profits. Dans une économie socialisée, la robotique serait un merveilleux instrument d’émancipation humaine. Elle rendrait possible la semaine du travail de 10 heures. Elle donnerait aux hommes et aux femmes tout le temps nécessaire à l’autogestion de l’économie et de la société, au développement d’une individualité sociale riche pour tous et toutes. Elle permettrait la disparition de la division sociale du travail entre administrateurs et administrés, le dépérissement rapide de l’Etat, de toute coercition ou violence entre les êtres humains.» (Mandel, 1986)

La vision rétrospective de David Graeber n’est donc pas exempte de critique tant il est vrai qu’il mesure le « retard » technologique à l’aune de l’imaginaire de la science-fiction ou du point de vue de la doxa officielle. Quoi qu’il en soit, notre présent n’est pas celui des colonies sur Mars, ce qui n’empêche nullement un Elon Musk de répéter à profusion que les inventions permettant de voyager dans l’espace sont sur le point d’être concrétisées… Un cran au-dessous de ces rêveries techno-futuristes, nous retrouvons le retour des discours annonçant l’avènement de l’ère des robots. En effet, récemment, plusieurs ouvrages développant une telle narration sont devenus des best-sellers aux Etats-Unis : The Second Machine Age, d’Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (2014), ou encore The Rise of the Robots: Technology and the Threat of Mass Unemployment, de Martin Ford (2016). 

 Dans le monde des cabinets conseils, de McKinsey, du MIT ou de la Banque mondiale, les analyses des experts convergent pour considérer qu’un emploi sur deux serait directement menacé par la robotisation. Ces analyses catastrophistes nous ont conduits en 2018, en tant que collectif éditorial des Mondes du Travail, à programmer un dossier sur la question de l’automatisation au sens large, c’est-à-dire en y intégrant la robotisation, l’intelligence artificielle (IA) et les technologies numériques.

Au vu de l’ampleur des changements en cours et de la vigueur avec laquelle l’automatisation est présentée comme inéluctable, il est de salubrité publique de remettre en cause la doxa politico-médiatique en faisant le tri entre la mythologie futuriste et ce qui relève de la réalité concrète. C’est le premier objectif du dossier auquel s’ajoute une raison d’être non moins importante : il ne suffit pas d’être sceptique devant les mythes futuristes pour mieux comprendre les changements en cours. Pour avancer dans ce sens, il faut mettre à nu les logiques qui déterminent l’automatisation et l’innovation technologique. Ceci implique aussi de sortir du cadre de l’étude des situations de travail et d’élargir le questionnement au niveau du système social dans son ensemble, ce qui n’est pas chose aisée… Mais peut-on se satisfaire d’explications partielles ?

La tentation du déterminisme technologique

Tant du côté des économistes que des sociologues, la tentation du déterminisme technologique semble irrépressible. Pour la majorité des économistes, (néo)classiques ou hétérodoxes, il existe une tendance systématique à considérer l’innovation produit et l’innovation du procès de production comme étant propulsés par la concurrence et compétition sur le marché. William Baumol résume parfaitement ce schéma de lecture :

« Le mécanisme du marché réalise son efficacité à travers l’adaptation aux désirs des consommateurs en favorisant des avantages compétitifs qui fournissent une profitabilité plus élevée aux firmes plus efficaces. La firme qui laisse ses concurrents faire usage de produits et de process innovants subira une perte de profitabilité. Elle devra innover ou mourir.» (Baumol, 2002, p. 15).

Joseph Schumpeter, lecteur assidu de Karl Marx, de Friedrich Nietsche comme de Werner Sombart, s’est fait connaître comme le théoricien de l’innovation. Pour Schumpeter, « l’ouragan perpétuel » de la destruction créatrice crée les bases d’une nouvelle période de croissance économique où les innovations technologiques jouent un rôle clef, à côté des innovations-produit et organisationnelles qui interagissent en se renforçant pour former des « grappes d’innovations ».

« L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle – tous éléments créés par l’initiative capitaliste. […] L’ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l’atelier artisanal et la manufacture jusqu’aux entreprises amalgamées telles que l’U.S. Steel, constituent d’autres exemples du même processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression biologique – qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de “destruction créatrice” constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter » (Schumpeter, 1943 [1951], p. 106-107.

Le doute est permis quant au caractère universel de l’analyse schumpeterienne. Toutes les innovations ne détruisent pas et ne remplacent pas les activités qui les ont précédées – le vélo inventé en 1980 n’a rien détruit – et le mouvement de l’innovation demeure hétérogène dans l’espace et dans le temps, aux antipodes son approche évolutionniste. L’innovation connaît aussi des échecs, et se situe parfois à contretemps de l’évolution conjoncturelle macro-économique. Cela étant, l’idée de la destruction créatrice continue d’avoir un très large écho, mais c’est peut-être d’abord dû à son pouvoir performatif.

Du côté de la sociologie, force est de constater que cette la fascination pour la technique forme une sorte de « tropisme » conjoncturel. Ainsi, au cours des années 1950-1960, les travaux de Pierre Naville, de Georges Friedmann et d’Alain Touraine abordaient tous à leur manière la question du changement technologique alors en cours, que ce soit sous l’angle de l’impact sur les relations de travail, sur la qualification, la rémunération ou l’organisation du travail.

Selon le schéma historico-descriptif élaboré par Alain Touraine dans L’Évolution du travail ouvrier aux usines Renault (1955), la phase A se caractérisait par une industrie de fabrication mobilisant un savoir-faire professionnel. Initiée au début de l’ère industrielle, elle était alors en train de s’effacer pour laisser la place à la phase B qui correspond à la production de grandes séries, mobilisant des machines spécialisées et un travail parcellisé déqualifiant. Cette phase serait par la suite supplantée par la phase C, avec des systèmes de fabrication semi ou pleinement automatisés, nécessitant avant une intervention qualifiée de surveillance et de maintenance. Pour Touraine, l’évolution générale de la phase A à la phase C correspond au passage d’un système professionnel qui repose sur l’autonomie professionnelle de l’ouvrier qualifié de fabrication à un système technique de travail défini par la priorité accordée à un système technique d’organisation sur l’exécution individuelle du travail.

Ce schéma historico-descriptif fut critiqué par d’autres qui, à l’instar de Pierre Naville, analysaient l’automation à partir de dynamiques contradictoires. Ainsi, l’automatisation, qui induit une dissociation (séparation) croissante entre opération et opérateur, peut non seulement déqualifier les salariés mais aussi les libérer des contraintes inutiles d’un savoir-faire professionnel devenu caduc, avec, comme conséquences, la possibilité d’une requalification, d’une polyvalence et d’une plus grande liberté de « circuler » dans le processus de production. L’automation permet également de dissocier le temps-machine du temps de travail humain, ce qui facilite (en théorie) une réduction massive du temps de travail comme l’a montré William Grossin (1967). Mais cette dissociation expose également le travail humain à des automatismes sociaux tels que le flux tendu ou la flexibilité temporelle et contractuelle. Pour Naville, si la technologie demeure subordonnée au rapport salarial, elle fait partie intégrante des relations de travail avec des rapports de force qui déterminent leur évolution.

Avec le recul de plus d’un demi-siècle, plusieurs choses sont à observer. Tout d’abord le fait que les situations de travail des phases A, B et C sont encore présentes aujourd’hui. Dans certains secteurs, comme la robinetterie ou l’aéronautique, le travail à façon et les petites séries exigent toujours des interventions d’opérateurs professionnels expérimentés qui contrôlent le procès de travail. Les industries qui correspondent à la phase B, comme le secteur automobile, mobilisent encore du travail parcellisé et répétitif, même si l’automatisation de certaines activités – peinture, tôlerie – s’est fortement étendue. D’un point de vue global, la phase B est toujours présente, mais une large fraction de ces activités ont été délocalisées vers les pays à bas salaires. Quant au travail qui correspond à la phase C, s’il a connu un développement depuis la fin du XXe siècle, il ne s’est nullement généralisé – y compris dans les pays anciennement industrialisés. Remarquons aussi que le travail à contenu technologique élevé (pour résumer, celui des ingénieurs, des techniciens, des développeurs et des ouvriers hautement qualifiés) ne s’est nullement émancipé de la tutelle du rapport salarial, contrairement à ce que Touraine avait envisagé (Touraine, 1965 ; 1969).

Des travaux de Pierre Naville, on peut dire que les potentialités cachées de l’automatisation ne sont pas réalisées puisque la division du travail est restée globalement inchangée tandis que la flexibilisation s’est imposée contre la réduction du temps de travail. Naville n’excluait pas l’éventualité d’une régression sociale, ce le poussait à poursuivre la rédaction d’écrits plus militants comme en témoigne le recueil d’articles à propos de l’action ouvrière contre le régime gaulliste (Naville, 1964) ou encore sa participation à l’ouvrage édité par la CFDT intitulé Les dégâts du progrès. Les travailleurs face au changement technique (CFDT, 1977).

A la fin des années 1970, les sociologues du travail réinvestissent la question de la modernisation technologique en reprenant les analyses des économistes de l’école de la régulation. Voyant dans l’épuisement du régime d’accumulation la raison de la crise économique, bon nombre d’entre eux, à l’instar de Michel Aglietta (1976) et Robert Boyer (1986), se sont mis à la recherche d’un nouveau modèle productif, source d’une nouvelle ère de prospérité. Rétrospectivement, attendre des nouvelles technologies et du travail post-taylorien qu’ils favorisent un nouveau compromis relève d’une dérive techniciste, doublée d’une myopie historique. Car, si compromis il y a eu durant la période de l’après-guerre, il n’était ni programmé ni prévisible [4] et on peut se demander pourquoi ce serait le cas par la suite ? Le retournement des années 1970 correspond autant à la chute de la profitabilité – due à la saturation des débouchés et à l’importance des concessions faites au salariat mobilisé – et conduit à l’inversion des rapports de force, grâce au chômage notamment. Aujourd’hui, après trois décennies de restructuration « néolibérale » de la condition salariale, il faut bien admettre qu’un « nouveau compromis » n’a jamais vu le jour et que le maintien de la profitabilité du capital à un niveau suffisamment élevé représente le premier principe structurant des transformations que l’on a connues.

Au début des années 1990, le questionnement sociologique s’est davantage focalisé sur l’étude des organisations et des entreprises, en laissant quelque peu dans l’ombre l’analyse critique des changements technologiques et leur impact sur les relations de travail. Il est vrai que les transformations qui s’appliquaient alors étaient d’abord de nature organisationnelle et managériale, pensons à l’éclatement de l’entreprise, le développement de la sous-traitance ou encore la montée du management par projet, autre manière de subdiviser le procès de travail afin de le recomposer sur des bases plus conformes à la culture d’entreprise et la corporate governance. Vers la fin de cette décennie, le regard sociologique s’est recentré sur les phénomènes de précarisation de l’emploi et de dégradation des conditions de travail. Au lieu de continuer à espérer le retour de la prospérité grâce à l’innovation technologique, il a bien fallu reconnaître la persistance voire la recrudescence des pénibilités dans le travail (Gollac, Volkoff, 1996 ; Baudelot et al., 2003; Coutrot, 1998) et les bénéfices que l’on pouvait tirer d’une précarisation de segments entiers du salariat, notamment grâce au retour de l’armée de réserve industrielle (Bouquin, 2006)[5].

Certains auteurs, en particulier se revendiquant de l’approche « opéraïste » (Moulier-Boutang, 2008 ; Negri et  Vercelone, 2008), ont vu dans la montée en puissance du travail cognitif l’émergence d’une société de la connaissance. Suivant une lecture évolutionniste, le mouvement d’automatisation serait amené à se généraliser à l’ensemble des activités simples jusqu’au point où il ne resterait plus que le travail cognitif et créatif comme activités résiduelles non automatisables. Et puisque les travailleurs « possèdent » sur le plan cognitif « les moyens de produire », le travail cognitif était en mesure de résister organiquement à la subsomption [6].

Ironiquement, cette vision optimiste a commencé à perdre beaucoup de crédibilité lorsque le travail s’est vu être exposé au fonctionnement prédateur d’un capitalisme hautement informationnel, il y a de cela une dizaine d’années environ. Les technologies du numériques permettent la traçabilité de l’activité de chacun (navigation embarquée, la signature du « faire » au travail) mais déterminent aussi la mise au travail via le capitalisme de plateformes et les algorithmes. Forcément, le regard sur les technologies de l’information et de la communication est redevenu critique et il a bien fallu admettre combien ces dispositifs techniques permettent de soumettre des travailleurs « ubérisés » à la logique de valorisation.

Depuis lors, le numérique et l’informatique ne sont plus investis d’espoirs émancipateurs, mais se retrouvent au contraire appréhendés comme étant des outils d’asservissement et de régression sociale. Après le techno-futurisme optimiste est venu le temps du techno-pessimisme avec les technologies dystopiques d’asservissement…

Or, l’évolution historique et sociale finit toujours par contredire le déterminisme technologique, tant sur le versant des espoirs naïfs que du côté des craintes teintées de techno-phobie [7]. Certes, la modernisation technoscientifique est loin d’être neutre. Elle est effectivement une arme tenue en main par le management et elle sert un double objectif que sont l’amélioration de la profitabilité des capitaux investis et celui de l’amélioration de la performance du travail humain. Cela, on le sait depuis les travaux de Marx sur la question du machinisme. Mais reconnaître cette vérité signifie aussi que les innovations technologiques ne sont pas à même de supprimer l’antagonisme capital-travail, puisqu’elles en incarnent une des dimensions. Il est par conséquent tout aussi « vrai » qu’elles ne font que déplacer l’antagonisme capital-travail à un autre niveau. Les outils technologiques, même conçus avec l’impératif d’augmenter le rendement du travail vivant – notamment en surveillant de près son engagement – sont toujours à double tranchant. Ces outils facilitent aussi, pour ceux qui savent les manier, l’organisation collective, ils accélèrent les flux de communication tout en ayant un effet corrosif sur les rapports de pouvoir, ne serait-ce qu’en révélant la verticalité de ceux-ci, alors que leur usage pourrait « horizontaliser les échanges et contribuer à démocratiser les rapports sociaux[8].

Cette lecture dialectique des innovations, qui fut privilégiée par Jean Lojkine (1992) dans ses analyses de la révolution informationnelle, permet d’entrevoir un potentiel disruptif puisqu’elle facilite des échanges directs et contribue au développement d’une expertise collective indispensable à la démocratisation des rapports sociaux, notamment dans la sphère du travail.

Un chantier permanent

A rebours d’une analyse réductionniste marquée par le déterminisme technologique, il nous semble urgent d’élargir la perspective en prenant en compte un certain nombre de leçons historiques et sociologiques qu’il convient de confronter aux réalités contemporaines.

De manière générale, on peut dire que les découvertes, les trouvailles et les innovations sont autant le fruit du hasard que d’une nécessité historiquement située (Kuhn, 1962 ; Feyerabend, 1975). Comme le rappelle judicieusement Yuval Noah Harari (Harari, 2015), dans l’Egypte antique, il existait forcément un lien entre les crues du Nil, le solstice, l’agriculture, le développement des mathématiques et l’astronomie. Une découverte scientifique ne trouve pas nécessairement une application immédiate. Ainsi, bien avant à James Watt, des dizaines d’inventions mobilisaient déjà l’énergie à vapeur, notamment l’éolipyle d’Héron d’Alexandrie au premier siècle après J.-C. De la même manière, Charles Babbage inventa la machine à calculer bien avant l’ordinateur tandis que l’Arpanet, prédécesseur d’Internet, fut développé en pleine guerre froide pour faire face au risque d’explosion nucléaire, près de quarante ans avant sa diffusion massive. L’application des découvertes scientifiques répond à des besoins réels tout en étant marquée par les rapports sociaux en vigueur. Le cas de la recherche génétique l’illustre parfaitement, initiée pour des raisons médicales, elle s’est étendue pour servir de plus en plus la cause d’une marchandisation du vivant.

Dans le système social capitaliste, contrairement aux thèses dominantes en économie, l’innovation est d’abord le symptôme de limites éprouvées dans le cycle d’accumulation qui représente une réponse circonstanciée visant à prolonger son mouvement perpétuel (Smith, 2000 ; 2020). La tradition critique en sociologie, que l’on retrouve chez Pierre Dubois (1978)[9] et de façon plus systématique chez Jean-Marie Vincent (1987), considère l’innovation technologique comme loin d’être neutre puisqu’elle répond à des finalités à la fois économiques et politiques. Comme le machinisme en son temps, le numérique a pour but, au-delà de la réduction des coûts et d’une combinaison optimale des moyens et des fins, « de soumettre plus complètement les travailleurs en les dépouillant de la force sociale qu’ils développent dans la coopération » [10].  Si on ne peut conférer aux transformations techniques du travail un rôle explicatif en soi ne signifie pas que la technique ne serait que la manifestation d’un déterminisme socio-économique. « La technique représente un rapport de rapports, une suite de processus apparemment autonomes dans leur objectivité instrumentale, mais liés à la dynamique du capital et du travail dans leurs mouvements profonds » (Vincent, 1987, p. 66). Les rapports de production ne se heurtent pas à la technique – puisque celle-ci est une de leur manifestation –, mais bien aux forces productives humaines asservies :

« Dans la marche forcée de laccumulation, le capital tend à se développer de façon illimitée, cestàdire sans tenir compte des limites qui lui sont opposées par les hommes au travail et les relations que ces derniers doivent établir avec leur environnement en fonction d’une production en progression quasi continue. […] Pour faire face aux crises qu’il engendre, le capital est amené à nier les obstacles en utilisant la technique pour briser les résistances humaines et matérielles, dans le but de faire reculer sans cesse les frontières du monde qui peut être mis en valeur » (Vincent, ibid.).

Dans un monde dominé par la logique de valorisation, la technologie est à la fois combinaison des moyens et des fins, recherche du moindre coût et mise en place de rapports socialement conditionnés entre les agents et les conditions de la production sociale.

Par conséquent, la technologie n’a plus grand-chose à voir avec ce pourquoi elle se donne – mise à jour des modes d’utilisation des ressources matérielles et cognitives – car elle impose une relation au monde objectif dans un contexte de subordination d’une partie de la société à cette relation.

Depuis Marx, nous disposons de l’outillage analytique qui permet de comprendre que l’automatisation répond à la nécessité de substituer le travail vivant par du « travail mort » (les machines) afin de rétablir ou maintenir la profitabilité du capital. Nous pouvons historiquement vérifier que les technologies cherchent également à briser les résistances et les oppositions sociales des collectifs de travail (Dubois, 1978 ; Noble, 1978 ; Gartman, 1986). Nous savons également (Mandel, 1972 ; 1986) que cette automatisation ne va pas éliminer le travail vivant mais expulser une fraction de celui-ci, tout en exigeant d’être compensée en termes de coûts croissants des capitaux fixes par une intensification du travail et le développement de formes d’accumulation primitive. L’automatisation va donc générer en son sein comme dans sa périphérie le développement d’un travail non automatisé, exposé bien souvent à des formes de surexploitation avec des salaires inférieurs au standards sociaux en vigueur.

Ce notamment grâce à ces fondements théoriques que le concept du digital labor ou du micro-travail a vu le jour[11]. Nous avons consacré une large partie du grand entretien avec Antonio A. Casilli à cette approche étayée de manière approfondie dans le livre En attendant les robots (Casilli, 2019). Dans les services, l’automatisation coïncide avec le transfert d’un travail vers le client, l’usager que l’on fait travailler gratuitement, tandis que l’automatisation des modes de communication via les révolutions informationnelles correspond l’émergence du « produsager » du micro-travail[12]. Il faut, pour compléter le tableau, ne pas oublier de mentionner la permanence d’un vaste volume de travail manuel d’assemblage dans les pays à bas salaires comme l’illustre l’existence de méga-usines de Foxconn employant près de 400 000 ouvriers rien que dans la ville de Shenzhen et entièrement dédié à la production de microcomposants [13].

 Précisons que le dossier que nous publions dans ce numéro peut se lire comme une invitation à conduire des recherches (inter)disciplinaires qui approfondiront certains aspects traités partiellement tout comme un appel à investir des questionnements « écosystémiques » abordant de manière transversale des phénomènes comme la pandémie du Covid-19 ou la crise écologique.

Le dossier s’ouvre avec un premier article de Stephen Bouquin L’automatisation, une arme de destruction massive de l’emploi ?, qui met en évidence le caractère disparate de l’automation. L’idée que l’automatisation est une arme de destruction massive des emplois est un leurre, sinon une fausse menace qui sert à faire peur. En effet, malgré les discours alarmistes, la robotisation demeure très limitée tandis que l’Intelligence artificielle n’arrive pas à tenir ses promesses. Au final, c’est d’abord la numérisation tant du travail que du hors-travail qui s’est développée de manière fulgurante et dont l’efficacité dans la collecte et le traitement d’informations est indéniable.

Les plateformes de travail et service représentent en quelque sorte la quintessence de la numérisation. Il est donc important de mieux connaître leur fonctionnement du point de vue des travailleurs « ubérisés». L’article de Daniela Leonardi, Emiliana Armano, Annalisa Murgia, intitulé Plateformes numériques et formes de résistance de la subjectivité précaire. Le cas de Foodora montre que des grains de sable peuvent enrayer la machine. Chercheuses en sociologie, elles ont étudié les interactions sociales que structure une plateforme de livraisons de repas. Basée sur une co-recherche, l’enquête offre des clés de compréhension à partir d’une double réalité, à la fois virtuelle et matérielle, qui se territorialise au travers des conditions de livraisons et de leur rémunération. Les résultats de l’enquête montrent que l’expérience de travail des livreurs-coursiers combine non seulement une flexibilité contrainte, mais aussi des résistances aux formes de contrôle et d’assujettissement, et ce y compris avec des conflits ouverts qui dépassent la dimension interpersonnelle.

Dans un troisième article Les innovations technologiques, une avancée pour l’égalité hommes-femmes ?, Haude Rivoal montre comment, dans « les usines du futur » que sont les entrepôts de logistique, les innovations technologiques jouent un rôle majeur dans le maintien d’une hégémonie de la figure du travailleur masculin. Malgré la féminisation de l’encadrement intermédiaire, la division du travail et la répartition des métiers demeurent fortement marquées par les rapports sociaux de genre. La baisse de la pénibilité physique que certains dispositifs permettent se combine avec une hausse de l’intensité du travail, favorisant le maintien d’un monopole masculin.

À la suite de cet la, nous publions le compte rendu d’une enquête sur le développement du micro-travail en France Quel statut pour les “petits doigts” de l’intelligence artificielle ? Présent et perspectives du micro-travail en France, de Clément Le Ludec, Elinor Wahal, Antonio A. Casilli et Paola Tubaro. En questionnant la nature de ces activités, les auteur.e.s apportent une réponse sociologique en identifiant celles-ci au digital labor également appelé micro-travail. Ce micro-travail, déjà évoqué dans le grand entretien avec Antonio A. Casilli, représente une activité sociale souvent invisibilisée mais qui produit néanmoins, à peu de frais sinon gratuitement, de la valeur captée par les géants du Net et leurs petits cousins qui fournissent et commercialisent des données nécessaires à la poursuite de l’automatisation. Les auteur.e.s mettent en évidence combien ce micro-travail est socialement régressif et combien il impose une subordination aux micro-travailleurs. La question de statut permet aussi de proposer une série de régulations qui devraient limiter et encadrer le développement de ces nouvelles formes de captation et de mobilisation de valeurs créées par le travail.

L’entretien avec Sophie Binet, cosecrétaire de l’Ugict-CGT, sur le développement du télétravail et du numérique en général, permet d’étendre le champ de vision à l’action collective et au monde syndical. Il apporte des éléments d’information sur le télétravail pendant la période de confinement. Pour Sophie Binet, il est évident que le patronat a désormais compris qu’il pouvait avoir intérêt à voir le télétravail se diffuser. Mais il n’est pas le seul car les salariés, cadres et techniciens sont également demandeurs de plages en télétravail, notamment pour échapper à open space et pour maîtriser davantage leur engagement dans le travail. Le numérique est certainement un outil de contrôle, mais il peut aussi servir au combat syndical, de la syndicalisation à l’action collective. Le mouvement syndical ne peut continuer à l’ignorer et devrait investir pleinement le numérique comme un terrain de lutte et de revendications.

La deuxième partie du dossier rassemble plusieurs articles qui apportent des éléments de compréhension historiques ou théoriques. De Matthew Cole nous publions une traduction de Machines intelligentes. Une synthèse historique publié en 2018 par le think tank Autonomy[14]. Dans cet article, Matthew Cole expose une synthèse de l’histoire des machines intelligentes, à la fois au niveau de l’imaginaire scientifique qui les sous-tend qu’au niveau des différentes manières imparfaites de concrétiser celles-ci. Les dernières évolutions de l’IA recèlent des possibilités de simulation de l’intelligence humaine dont on ne peut encore préjuger. Pour Matthew Cole, un fil rouge relie l’IA aux premières tentatives de construire un automate et ce fil rouge est tout aussi prométhéen dans son ambition que positiviste dans sa manière d’appréhender la science ; ce qui peut déboucher sur le meilleur et comme le pire.

Matteo Pasquinelli nous invite à revenir sur les origines du General Intellect chez Marx. Dans cet article initialement publié dans la revue Radical Philosophy (hiver 2019), Pasquinelli déconstruit ce concept souvent mobilisé par les auteurs de la tradition opéraïste. Contrairement aux idées reçues, la notion de General Intellect, que l’on retrouve uniquement dans le « Fragment sur les machines » publiés dans les carnets de notes qu’on appelle communément les Grundrisse, est loin d’avoir cette capacité explicative presque « magique » de l’évolution du capitalisme et elle représente encore moins une sorte de prophétie cachée à propos de son dépassement. Pour Matteo Pasquinelli, le General Intellect représente d’abord une étape dans le développement de la pensée de Marx, qui exprime sa compréhension du machinisme, ses liens avec la division du travail et ensuite la reconnaissance de « l’intellectualisation » croissante du travail lorsque celui-ci s’automatise. Le problème de la mesure et de la quantification de ce travail intellectualisé demeure non résolu à ce jour, ce qui ne signifie pas forcément que le management ne cherche pas à mettre en place de outils numériques cherchant à le contrôler et à rendre son évaluation mesurable.

Le dossier serait resté incomplet sans un retour critique sur les travaux de Pierre Naville, et en particulier l’ouvrage Vers l’automatisme social ?, consacré à la question de l’automatisation. Dans Travail, techniques automatisées et nouvelles aliénations sociales Pierre Naville et l’automation, Sébastien Petit revient sur la place croissante des machines dans les espaces sociaux et dans les situations de travail. Dans les années 1960, Pierre Naville abordait cet enjeu et proposait une contribution majeure à l’analyse d’un système productif qui incarne au plus haut point cette expansion généralisée des techniques automatisées et de l’automation. L’article permet de revenir sur les recherches de Naville ayant trait à l’automation en mettant en lumière à la fois les éléments centraux de son analyse et le cadre sociologique qu’il a construit pour situer la mise en rapport du travail et des techniques dans le capitalisme contemporain.

Le dernier papier du dossier, intitulé Lautomatisation et ses dérives technicistes, de Paul Santelmann, exprime un point de vue informé par une longue expérience de terrain sur le plan de la formation professionnelle des cadres et des ingénieurs. A l’évidence, l’automatisation n’est pas une question nouvelle et il faut continuer à considérer celle-ci comme un volet essentiel de la négociation collective, ce qui implique une capacité des salariés et de leurs représentants à s’emparer de cet enjeu. En France, les représentations des innovations technologiques s’inscrivent dans une vision rigide et technocratique de la division du travail. Ainsi l’automatisation et la robotisation sont généralement appréhendées sur la base de modèles macro-économiques qui privilégient une approche par l’emploi au détriment de l’analyse du travail réel. Selon Paul Santelmann, il faut continuer à poser la question des différentes formes d’automatisation possible en analysant ce qu’elles disent du sens des innovations technologiques : « Le débat n’est pas que technique, il concerne la façon dont le travail s’organise en lien avec la place que l’Etat concède à la démocratie sociale et à la négociation collective. » Sa contribution exprime une critique des innovations technologiques conduites sous l’égide de conceptions court-termistes du « progrès » technique qui se sont structurées dans l’économie dirigée de l’après-guerre, une période marquée par une « gestion » de la main-d’œuvre porteuse de nombreuses discriminations – immigrés, femmes, jeunes. Il est regrettable que les tendances rationalistes et technicistes aient dominé les transformations du travail, dévitalisé les cultures professionnelles et tenu à l’écart le système démocratique qui s’y est souvent résigné.

 

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[1] Sur le robot-coursier Kiwi faussement autonome, voir https://thehustle.co/kiwibots-autonomous-food-delivery/

[2]  David Graeber, Bureaucratie. L’utopie des règles, Paris, LLL, 2015, p. 304 ; version originale publiée en ligne en 2012 https://thebaffler.com/salvos/of-flying-cars-and-the-declining-rate-of-profit.

[3] Ernest Mandel, Spätkapitalismus, thèse de doctorat soutenue en 1972 sous la direction d’Elmar Altvater à l’Université libre de Berlin, et publiée en anglais en 1975 sous le titre Late Capitalism et publié en français sous le titre de Le Troisième Age du capitalisme (1976).

[4] Contrairement aux thèses de l’école de la régulation, le socle de droits sociaux et l’Etat providentiel que l’on a connus dans les pays de l’Ouest européen étaient d’abord la résultante d’un compromis imprévu et improbable, tant entre capital et travail qu’entre bloc capitaliste fragilisé de l’intérieur et bloc bureaucratique soviétique consolidé après la victoire sur le nazisme. Si le régime d’accumulation fordien était devenu caduc et dysfonctionnel, le nouveau régime d’accumulation laissait peu de place au compromis et s’avère plutôt fondé sur un approfondissement des inégalités et une précarisation de la condition salariale.

[5] Si la surpopulation relativesur le marché du travail représente un intervalle qui correspond au transfert d’emplois d’un secteur à l’autre, comme le défend la théorie du déversement d’Alfred Sauvy (1980), le chômage structurel permet, quant à lui, d’obtenir par la contrainte des hausses de productivité tout en freinant la progression des salaires. C’est pourquoi Marx voyait dans l’armée de réserve un moyen permettant de contrecarrer la baisse de la profitabilité qui pouvait à son tour ralentir l’innovation technologique. Voir Marx (1975, p.  225-278). Pour la période récente, voir Mateo Alaluf (1986), Le Temps du labeur, pp. 161-227 et pp. 269-288 ; ainsi que Stephen Bouquin (2006) « Précarité et segmentations sociales comme facteurs de régulation des marchés du travail » (pp. 256-285), Pierre Cours-Salies P. et  Stéphane Le Lay  (2006).

[6] Pour un bilan (auto)-critique de l’approche post-opéraïste sur le travail cognitif, voir Antonella Corsani (2020).

[7]. Au XIXe siècle, les syndicalistes révolutionnaires craignaient les grandes manufactures, véritables bagnes de travail. Au XXe siècle, les grandes usines étaient devenues les bastions d’un syndicalisme certes moins révolutionnaire mais, pendant un certain temps au moins, beaucoup plus effectif aussi.

[8] Ainsi bon nombre de mobilisations sociales, parfois insurrectionnelles comme en Egypte en 2011 ou au Chili en 2019, utilisent massivement les réseaux sociaux. Internet et la téléphonie mobile rendent les informations plus accessibles, ce qui provoque une contre-offensive visant à diffuser de fausses informations, à restreindre la circulation des images ou à surveiller de près les contenus échangés.

[9] Pierre Dubois, «Techniques et division des travailleurs », in Sociologie du travail, 1978, pp. 174-191.

[10] Jean-Marie Vincent, Critique du travail. Le faire et l’agir, Paris, PUF, 1987, p. 65.

[11] Pour une généalogie des conceptualisations variées du micro-travail et du digital labor, voir Fuchs et Sevignani (2013).

[12] . Voir notamment les travaux de Marie-Anne Dujarier (2008).

[13] . Voir Yang, Chan J., Lizhi X. (2015), La machine est ton seigneur et ton maître. (Analyses, enquêtes et témoignages sur la vie des ouvriers des usines chinoises de Foxconn, qui la perdent à fabriquer iPhone, Kindle et autres Playstation pour Amazon, Apple, Google, Microsoft, Nokia, Sony, etc.), Marseille, Agone, 110 p.

[14] Autonomy.work

Devenir syndicaliste dans la sous-traitance automobile. Quelques éléments d’enquête

par Juan Sebastian Carbonell 

(chercheur postdoctoral au GERPISA, Paris – Saclay)

La sociologie a montré combien l’explosion de la sous-traitance et l’externalisation des postes « à faible valeur ajoutée » dans l’industrie automobile ont fortement contribué à la désagrégation sociale et spatiale du groupe ouvrier (Beaud et Pialoux, 1999, 2003)[1]. Mais ce morcellement du monde du travail ne suit pas seulement une logique économique, il suit également une logique politique qui vise à déposséder les salariés de leurs instruments collectifs de défense dans les établissements en bas des chaînes de sous-traitance (Perraudin et al., 2014). S’intéresser alors au nouveau syndicalisme de l’automobile chez les fournisseurs, équipementiers et sous-traitants, c’est aussi étudier les possibilités de recomposition du groupe ouvrier à travers l’émergence de nouvelles figures sociales dans des entreprises encore peu étudiées par les sciences sociales. Ainsi, si la sous-traitance automobile représente le mieux la crise des modes de transmission et de reproduction du militantisme ouvrier, elle peut aussi constituer, en même temps, un des lieux d’élaboration et d’expérimentation de formes d’engagement ouvrier. C’est que, au-delà de la crise de la transmission du savoir-faire militant, la syndicalisation dans la sous-traitance automobile, milieu hostile par excellence (Ardenti, Gorgeu et Mathieu, 2010), montre qu’il y a une volonté toujours renouvelée d’engagement.

Quels sont les ressorts et les limites de l’engagement syndical des jeunes ouvriers, « opérateurs polyvalents », avec ou sans qualification, immigrés ou fils d’immigrés, a priori sans ressources militantes ? Pour répondre à cette question, je m’appuie sur une dizaine d’entretiens ethnographiques[2] réalisés avec Devrim, fondateur à 22 ans d’une section CGT en 2006 chez RHS[3] entre 2012 et 2017[4]. L’analyse de l’engagement sur une longue durée, de 2008 jusqu’en 2017, permet de comprendre les conditions de celui-ci, non seulement dans son commencement, mais également sur la durée et dans son éventuel déclin. Les entretiens réalisés avec Devrim ont porté principalement sur son engagement, les conditions de travail à l’usine et le racisme au travail, et se sont révélés particulièrement pertinents pour étudier les difficultés auxquelles fait face le jeune syndicalisme ouvrier dans les petites et moyennes industries de la sous-traitance automobile.

Dans une première partie nous reviendrons sur la trajectoire de Devrim, de Turquie jusque chez RHS. Comme d’autres jeunes de sa génération du bassin d’emploi mulhousien, après une expérience plus ou moins longue d’emploi instable, il est embauché à l’usine, où il fait ses premiers pas dans le syndicalisme. Nous allons nous attarder ensuite sur sa syndicalisation et sur la grève qu’il organise en 2008. Cet exemple montre aussi comment se pose dans ce type d’entreprise la question de la reproduction militante et de l’engagement des jeunes des classes populaires. Enfin, nous verrons que la question du racisme est omniprésente dès qu’il s’agit de dépasser le sentiment d’illégitimité sociale des jeunes syndicalistes, pour une partie « jeunes de quartier »[5], et de construire une force d’opposition au sein de l’entreprise.

Le travail chez RHS

Entreprise japonaise de fabrication de pièces mécaniques qui permettent aux machines automatisées d’opérer des mouvements de rotation et de déplacement (pièces de rotation, de guidage de machines, de rotules pour voitures, etc.), RHS est un sous-traitant de l’industrie automobile, employant en 2010 environ 450 salariés dans la région mulhousienne. Construite en 2000 dans une commune au Nord de Mulhouse, dans l’ancien bassin potassique, le site se veut une « vitrine » du groupe RHS en Europe. Dans les années 2010, les quelque 500 salariés de RHS font partie des plusieurs milliers d’emplois directs et indirects liés à l’activité de PSA-Mulhouse dans une soixantaine d’établissements dans la région (Zins et Poncet, 2010). Il s’agit d’un cas classique d’établissement installé au bord d’un village, près d’une voie de communication et destiné à des activités d’assemblage et de finition (Gorgeu et Mathieu, 1996). Toutefois, la catégorie de « sous-traitant » recouvre une multiplicité de réalités (Vennin, 1975). Chez RHS, peu de production est réalisée sur place, puisqu’il s’agit en grande partie de l’assemblage de pièces venues d’Asie pour le marché européen.

Des rails bruts arrivent des usines du groupe RHS en Asie. En France, ils sont tout d’abord fraisés et taraudés. Une première rectification est faite à ce moment-là si ceux-ci comportent des défauts. Les rails sont envoyés ensuite à la découpe, où ils sont préparés selon la longueur demandée par les clients. Ils passent enfin par une opération de rectification, de lavage et de contrôle. Dans un autre secteur sont préparés les blocks selon le même principe (fraisage, taraudage, découpe, rectification et lavage) qui seront montés sur les rails. À la préparation des commandes, où a longtemps travaillé Devrim, les blocks sont placés dans des paniers avec les rails correspondants et envoyés au montage, le plus grand secteur de l’usine, dont l’effectif varie de 30 à 60 personnes selon le volume des commandes. Dans ce secteur, les blocks sont montés sur les rails grâce à des billes qui facilitent le glissage. Enfin, la pièce complète est emballée et envoyée chez le client. Dans un autre secteur de l’usine, sont fabriquées de manière indépendante des rotules destinées à PSA et à Renault. La fabrication des rotules suit un procès similaire : RHS reçoit les rotules brutes, sur lesquelles les ouvriers placent des pièces avant d’être envoyées aux constructeurs.

1. La genèse des dispositions militantes

La sociologie permet de comprendre l’engagement des individus en accordant de l’importance aux trajectoires individuelles et à l’étude des différentes positions successivement occupées par les acteurs (Fillieule, 2001). Dans cette partie, nous nous intéressons donc à la « production sociale de la révolte » (Johsua, 2013) et à la genèse de dispositions militantes de Devrim, qui sont à l’origine de son engagement syndical chez RHS.

Devrim est né en Turquie en 1984 dans une famille alévie[6]. Immigré en France à l’âge de 11 ans, il a eu une scolarité peu commune pour un fils d’ouvrier poseur de rails à la SNCF. Dès son arrivée en France, Devrim est encadré par le réseau très dense d’associations culturelles turques à Mulhouse, proches de partis politiques d’extrême gauche à l’étranger. Ainsi, il dit que dès 13 ans il « apprenait la politique ». Les Turcs (dont une partie sont Kurdes) à Mulhouse font partie d’une immigration « spontanée », composée principalement de travailleurs (68,2% des actifs ont un emploi ouvrier) et de quelques réfugiés politiques (qui fuient la Turquie après le coup d’Etat militaire de 1980), arrivés en France « de leur propre gré » (Morel-Chevillet, 2006). Une partie importante des immigrés turcs travaille actuellement dans le BTP, le petit commerce et dans les usines de la région mulhousienne. Marginaux dans les années 1960, ils sont devenus la première communauté immigrée en Alsace et la deuxième à Mulhouse (en 2004, ils représentent 16% de l’immigration dans la région). Il s’agit d’une immigration jeune (55% d’entre eux ont entre 20 et 40 ans, c’est-à-dire six ans en moins que les autres nationalités), issue des régions rurales de la Turquie (Meichler, Birot et Freyburger, 1998). Ils forment une « colonie dense », avec des liens culturels et associatifs forts qui unissent ses membres (Sejai, 1999).

Les années passées à militer dans les associations culturelles turques sont fondamentales pour comprendre l’engagement postérieur de Devrim. Interrogé sur l’influence de cette expérience sur son syndicalisme chez RHS, il répond :

« C’est comme si tu portais une richesse en toi et tu la donnais aux autres. Tu dis aux gens : « Tu sais pas parler, mais c’est comme ça. Si tu sais pas te défendre, je prends une pierre, tiens, ça c’est à toi. Lui [le patron] il te lance, toi tu lances aussi ». (…) Moi je n’avais jamais vécu une grève, mais je portais ça en moi ».

Au contraire des autres militants de la CGT-RHS, qui soit ont été en situation d’échec scolaire, soit sont allés dans une filière technique (bac pro et/ou BTS), suivie d’une période d’emplois précaires et d’une entrée définitive à l’usine, Devrim fait une terminale générale ES. Il décrit un grand décalage avec son milieu familial. Il affirme ainsi dans un entretien de 2014 avoir passé son temps au collège à « apprendre par cœur » les manuels scolaires pour pouvoir rattraper son retard :

« En fait, [à l’école] j’avais une motivation énorme, j’apprenais tout par cœur. Tous les jours je rentrais le soir à la maison, j’apprenais le français une heure ou deux heures. Tous les jours de la grammaire. J’étais très attiré par les études. C’était une motivation que j’ai gagnée en Turquie. J’avais un bon prof en Turquie à l’époque qui m’a trop donné l’envie de la lecture. Ici j’ai continué à lire des livres en français, des romans en français. Je dévorais des dictionnaires avec les yeux. Je faisais des listes de mots avec 100, 150 mots, je les apprenais par cœur.»

Il revendique un profil « autodidacte » et se montre fier de n’avoir jamais redoublé à l’école, même s’il ne savait ni lire, ni écrire, ni parler français lorsqu’il arrive en France. Néanmoins, Devrim rate son bac, ce qui lui ferme plus ou moins définitivement les portes de l’université : « Ma famille voulait que je travaille directement, que je gagne de l’argent. (…) J’avais la tête un peu plus pour étudier. Donc, je voulais continuer mes études, aller à la fac. Mon idée c’était de devenir journaliste ». Il enchaîne plusieurs emplois courts à la sortie du lycée, dont des missions d’intérim au montage à PSA-Mulhouse et à Faurecia[7]. Il obtient ensuite un CDI chez McDonald’s, où il travaille pendant un an et demi. Ces trois expériences de travail ont aussi une influence plus tard sur son rapport au travail et au syndicalisme. Par exemple, il dit de Peugeot :

« C’était mieux [que RHS], les gens ils étaient plus solidaires, plus amicaux, plus adultes. Moi j’avais une très bonne équipe au montage. (…) J’étais intérimaire et les gens qui travaillaient avec moi c’était des gens très, très bien. C’est vrai qu’ils étaient pas trop syndicalistes, mais il y en a qui étaient au niveau revendicatif mieux que moi ».

Au contraire, il garde de Faurecia le souvenir d’une ambiance très dégradée au travail, faite de conflits et de petites concurrences entre les salariées. Comme pour beaucoup d’autres jeunes de sa génération et de son milieu, l’embauche à l’usine fait rarement partie des projets personnels — c’est souvent la dernière des options. Devrim tente alors de se réorienter vers la médiation culturelle pour échapper à l’usine :

« Moi j’ai jamais voulu travailler à l’usine. C’était une obligation parce que j’avais échoué dans mes études. J’ai choisi de faire médiation sociale comme formation. Je suis parti à Lyon pour faire la formation de technicien de médiation. Ils proposent des formations de techniciens de médiation, pour travailler dans les quartiers. C’est comme des cours d’éducation civique, aider les gens dans la rue. Je suis allé, j’ai suivi cette formation pendant un mois, ça m’a pas plu parce que les gens qui venaient c’était des Imam, des gendarmes, des prostituées. Des gens qui venaient de tout horizon, mais ils n’avaient qu’un but : travailler avec la préfecture. Le but c’était d’aider la police à organiser les quartiers. Médiation sociale, c’est aider les gens en difficulté, mais à côté le principe c’était de rappeler les règles de la civilité, des choses comme ça.»

Après ce nouvel échec, Devrim postule dans plusieurs entreprises de la région mulhousienne à la recherche d’un CDI. Il décroche en 2005 un poste d’ « opérateur polyvalent » chez RHS au lavage, où il travaille pendant quatre ans. Nous avons déjà dit que son entrée chez RHS a été l’occasion de découvrir les conditions de travail difficile (il parle de la « terreur » exercée par l’encadrement sur les ouvriers), qui créent chez lui un puissant sentiment d’indignation et qui le mène à être à l’initiative de la création d’une section CGT. En quelque sorte, il n’y a pas eu, entre lui et la direction, d’ « état de grâce ». Tout au long de nos entretiens, il revient sur l’impossibilité d’échapper à l’usine, ce qui se traduit dans une vision pessimiste du travail ouvrier. Cet extrait, issu de notre premier entretien de 2012, illustre l’absence de perspective que lui offre le travail ouvrier, et combien il est pour lui impossible d’avoir un rapport « heureux » à la condition ouvrière :

« Moi j’ai toujours dit à des personnes qu’il faut jamais aller à l’usine. L’usine ça tue la santé, ça tue… Moi je comprends les gens qui se suicident[8]. Je les comprends tout à fait. Parce que, pourquoi ils se suicident ? Parce que ces gens-là ils savent que l’usine ne rapporte rien à leur avenir et ils savent que l’usine détruit leur santé, leur psychologie, leurs émotions, leurs sentiments, leurs amours, leur savoir-faire, leur bien-être. Et ils se suicident au moment où ils sont complètement coupés du monde, ils sont abandonnés, écrasés par la vie. Et moi je pense que chaque ouvrier est confronté à ça. La chance que les ouvriers ils ont c’est que, en général, ils sont entourés par des gens, alors que les gens qui se suicident c’est plutôt des gens isolés, ou bien ils ont aussi des difficultés dans leur vie à cause de leur travail. En général à cause de leur travail.»

La trajectoire de Devrim contraste avec celle les bacheliers à l’usine que décrit Stéphane Beaud (2003 : 299-302). Ceux-ci, ayant échoué leurs études, s’investissent dans les logiques de l’entreprise, cherchant à échapper au travail manuel. Cependant, le passage par les associations culturelles turques et le décalage entre les ambitions de Devrim et les opportunités offertes par RHS ont contribué à l’effet inverse, c’est-à-dire à ce qu’il investisse le syndicalisme. Si son entrée à l’usine est vécue comme une « obligation », celle-ci est l’occasion d’opérer une reconversion de ses dispositions militantes. Baptiste Giraud (2015) montre par exemple que les expériences antérieures contribuent à la production des « sens des limites » des militants syndicaux, or, dans le cas de Devrim, ces expériences contribuent plutôt à la formulation d’une critique de l’ordre patronal et d’un engagement militant. Ainsi, la création d’une section syndicale CGT chez RHS apparaît comme la possibilité de reconvertir les dispositions acquises à l’extérieur de l’usine, au lycée et dans les associations culturelles turques. Nous verrons maintenant comment cet investissement a eu lieu concrètement dans la CGT-RHS.

 2. Stratégies ouvrières, résistances patronales

2.1. Les premiers pas de la CGT

L’entrée de Devrim à l’usine et dans un deuxième temps dans le syndicalisme est vécue dans le registre de la confrontation avec la hiérarchie. Dans cet extrait d’entretien de mars 2012, Devrim revient sur ses premières expériences des rapports de travail à RHS. Nous pouvons lire ici comment la dureté des rapports avec l’encadrement ont été à l’origine de sa décision de créer une CGT à l’usine.

«La première année était très difficile pour moi, parce qu’on était toujours surveillés. Le superviseur venait tous les matin crier sur les ouvriers, il surveillait de près les ouvriers. Il faisait une terreur insupportable. Et il criait sur tout le monde. Et moi, ils m’ont plusieurs fois attrapé comme ça, dans la production : “Pourquoi tu travailles pas plus vite ? Dépêche-toi, à cause de toi on perd du temps”. En fait, tous les jours, tous les jours, tous les matins, à huit heures et demie, neuf heures, le directeur, le superviseur, le chef d’atelier, ils venaient, chacun son tour. Nous on était comme ça, on avait peur, on était à peine embauchés. On avait peur d’être licenciés. Sept mois ça a duré comme ça. Il y avait beaucoup de gens qui pleuraient, des femmes qui pleuraient, elles arrivaient pas à respecter la vitesse de la production. Il y avait pas de syndicat, le syndicat qui était là il s’en foutait, parce qu’ils avaient aucune notion du syndicalisme, de lutte de classes… Suite à ça, moi je me suis mis dans la tête, après sept mois de travail, de créer la CGT.»

Les premières années qui suivent la création de la CGT-RHS sont marquées par une tension permanente entre lui (désigné depuis en tant que délégué syndical) et la direction du site. Ceux-ci échangent plusieurs courriels entre mai 2006 et juin 2007 au sujet des conditions de l’exercice du droit syndical à l’usine. Ainsi, par exemple, la direction reproche à Devrim de discuter avec les salariés pendant le temps de travail. Celui-ci répond que cela constitue une entrave au droit syndical, et que la CGT n’a toujours pas de panneau syndical (courriels du 29 mai et du 30 septembre 2006). L’Union locale de Mulhouse reproche dans un courriel du 28 novembre 2006 à la direction de RHS d’avoir fait un retrait de salaire à Devrim pour sa participation à une formation syndicale. Enfin, d’autres courriels sont adressés à l’Inspection du travail (11 janvier 2007), où Devrim affirme que la direction du site ne lui assigne plus de travail depuis qu’il a commencé ses activités syndicales.

Mais la création de la CGT-RHS est aussi l’occasion pour Devrim de mettre à profit sa proximité sociale avec d’autres jeunes immigrés ou fils d’immigrés à l’usine afin de renforcer le syndicat, comme le montre cet extrait d’entretien de 2017 :

« Aux élections de 2008 j’ai syndiqué beaucoup de jeunes de banlieue. Les jeunes qui venaient de quartier. Je me trouvais bien avec eux, parce que même si culturellement on était différents… (Pause) On avait une ressemblance, on était des enfants d’immigrés. On parlait la même langue, on se comprenait bien. Ils m’ont beaucoup aidé. (…) C’est moi qui est allé vers eux, tout en gardant un contact avec eux. Et bien sûr mon idée était de préparer les gens que je voyais concrets, qui voulaient faire des choses avec moi. J’ai rattrapé quelques gens comme ça. Je leur ai proposé d’adhérer chez moi, de participer aux élections de 2008. On a eu un bon score, autour de 25%. Mais le problème c’est qu’il y avait que des jeunes dans mon plan syndical. On a eu beaucoup de syndiqués, une trentaine de syndiqués, que des jeunes.»

Le syndicalisme que met alors en place Devrim a la particularité de ne pas s’inscrire dans l’histoire collective et la mémoire des luttes ouvrières, comme c’est le cas dans d’autres entreprises de la région (comme PSA-Mulhouse). Il tentera de mettre en place un « syndicalisme au jour le jour, sur fond d’indignation éthique » (Beaud et Pialoux, 2003 : 262), c’est-à-dire un syndicalisme principalement dirigé contre des humiliations vécues au travail et l’arbitraire patronal. Cette situation est mise en évidence lors du conflit de juillet 2008 qui aboutit à une défaite de la CGT.

2.2. La grève de 2008

Les différentes étapes de la trajectoire de Devrim ont rendu possible l’organisation de la grève de huit jours autour de la revendication d’une augmentation des salaires. Forte de 25% des voix lors des élections professionnelles de 2008, la CGT compte une trentaine d’adhérents et une quinzaine de militants dans divers secteurs, mais fortement concentrés dans l’atelier de fabrication des rotules. Ce secteur, où le travail ne nécessite aucune qualification, concentre beaucoup de jeunes de quartier fraîchement embauchés pendant la période d’expansion de l’usine et d’augmentation des commandes. En outre, contrairement à d’autres secteurs où les machines sont éloignées les unes des autres, aux rotules la proximité des postes permet aux ouvriers de communiquer entre eux.

Pour Devrim, l’enjeu de la grève est de taille. Il s’agit de montrer qu’un conflit collectif est possible chez RHS : « Les gens disaient que si vous réussissez à faire une grève ici, vous réussirez une grève dans n’importe quel coin du monde ». En effet, l’enjeu de cette grève est aussi d’ordre symbolique. C’est ce qu’il exprime dans cet extrait d’entretien de 2012 : la lutte contre « le patron » n’est pas seulement un conflit autour de revendications matérielles, mais aussi une « guerre psychologique ».

« Je mène une guerre psychologique avec le patron. Cette guerre psychologique elle a lieu toujours. Le patron, il a toujours peur qu’il y ait une grève, c’est pour ça qu’il s’arrange, il fait son programme, ses perspectives de production là dessus. Et c’est pour ça, même si tu mènes une grève qui échoue à moitié, pour eux c’est pas sûr qu’il n’y ait pas grève l’année prochaine, les années d’après. C’est pour ça qu’il se méfie les années prochaines. Si tu regardes comme ça, nous on a gagné la guerre psychologique, on a montré qu’une grève est possible dans cette usine, même si on n’a pas gagné beaucoup de choses.»

La grève est décidée lors d’une assemblée générale de militants CGT et en concertation avec les autres syndicats du site (FO, CFTC et CFDT). Le conflit est déclenché un jeudi à cinq heures du matin. Les grévistes, quoique minoritaires (ils oscillent entre quarante et soixante, sur 450 salariés), réussissent à arrêter la production. Les sorties des camions qui livraient les rotules pour PSA-Mulhouse en flux tendu sont bloquées physiquement.

Des négociations ont lieu tous les jours avec la direction. Celle-ci, tout d’abord réticente à l’idée d’accorder une partie des revendications, se voit imposer la réconciliation par le Tribunal d’instance. Le conflit fait l’objet de quelques articles dans la presse régionale : il est vu comme un exemple de grèves pour les salaires dans le cadre de la crise économique de 2008. Malgré quelques avancées dans les négociations, la direction de l’entreprise demande au bout de huit jours à la préfecture l’intervention des gendarmes afin de lever le blocage. FO, la CFTC et la CFDT signent un accord de fin de conflit auquel la CGT refuse de s’associer. Devrim voit la fin de la grève comme une défaite et la signature de l’accord par les autres syndicats comme une « trahison ».

D’une part, ce conflit « invite à relativiser un déterminisme social qui ferait de certaines catégories les champions de la conflictualité et d’autres des serviteurs consentants » (Bouquin, 2006 : 147). D’autre part, l’entreprise profite de cette défaite pour s’engager dans une voie répressive et pour démanteler le syndicat. Devrim est muté à un poste de préparation des commandes afin de l’isoler du reste des salariés. Une première procédure de licenciement est engagée contre lui en octobre 2009, suite à des absences et à un « manquement à la discipline ». La démoralisation s’installe progressivement. Le reflux est général : en mai 2010, lors des élections des représentants du personnel, la CGT n’obtient que 31 voix sur 247 suffrages exprimés et perd tous ses mandats. Dans une lettre du 22 mars 2010, adressée au Tribunal administratif, la direction de l’entreprise affirme que « les urnes ont parlé ». Au moment du début des entretiens avec Devrim en 2012, cela fait six mois que la CGT-RHS n’avait pas écrit de nouveau tract.

La création de la CGT a été l’occasion pour Devrim de recruter des jeunes ouvriers partageant certaines propriétés sociales avec lui. Cette première étape aboutit à la grève de 2008, dont un des enjeux, outre l’augmentation des salaires, est de montrer qu’une grève est possible chez RHS. Or la défaite de la CGT révèle que la proximité sociale que Devrim entretenait avec les autres jeunes du syndicat se redouble d’une distance, notamment lorsqu’il s’agissait d’assurer la continuité militante.

2.3. L’impossible reproduction militante

Les années qui suivent la grève de 2008 sont extrêmement difficiles pour la CGT et tout particulièrement pour Devrim. Ce dernier se fixe la tâche de reconstruire le syndicat et de former une nouvelle équipe militante. Il se heurte néanmoins à l’impossibilité de faire militer sur la durée les adhérents et de leur faire entretenir un rapport au syndicat qui ne soit pas exclusivement instrumental.

Alors que la proximité sociale de Devrim avec les autres jeunes ouvriers à l’usine avait été un avantage dans la construction du syndicat et la constitution d’une liste électorale en 2008, après la grève il perçoit principalement de la distance entre lui et les autres membres du syndicat. Les travaux de Julian Mischi (2013) affirment qu’une distance qui se creuse entre les représentants du personnel et le reste des salariés. Dans ce cas, il s’agit d’une distance entre le dirigeant syndical et la « base » de l’organisation autour de deux visions du syndicalisme. La première voit le syndicalisme à la fois comme un moyen d’organiser des actions collectives et comme un moyen de faire participer les militants à des actions qui dépassent les enjeux propres à RHS. La deuxième voit le syndicat comme un instrument de défense individuelle. Cette première vision est bien exprimée par Devrim dans cet extrait d’entretien de 2013 :

« Ce qui est dommage en France, c’est que la mentalité des gens est vraiment très individualiste… (Pause) Il y a un refus de se politiser de la part de la jeunesse, et les gens qui sont autour de nous c’est des jeunes. Même si on arrive à les syndiquer, ils se rendent pas compte pourquoi ils sont syndiqués. Pour eux, c’est juste un intérêt personnel. L’intérêt social, général, ça compte pas. Je te donne un exemple : là on a un délégué RSS[9] CGT qui me remplace. On l’a mis RSS pour que lui soit protégé parce qu’il était menacé de licenciement. Mais lui, il s’intéresse à rien ! Je l’ai vu aujourd’hui et je lui ai demandé : “Vincent, comment ça se passe ?”. Il s’embête pas, il me touche pas, je le touche pas… Pour eux, le syndicat ça sert à rien, mais nous on les protège quand même. Et ces gens là, ils brisent notre force parce qu’on n’arrive pas à leur rendre compte de la force du syndicat, ce qui fait que des gens comme nous on est discrédités à un moment donné.»

La « politisation » du syndicat que défend Devrim ne fait pas appel aux autorités politiques ou aux institutions, mais se réclame plutôt d’un refus de l’individualisme, d’un intérêt « général » porté sur les problèmes de la société, de même qu’à la production d’une parole « mettant en débat les fins et les principes généraux de la vie collective » (Renou, 2015). D’une certaine manière, Devrim cherche à ce que le syndicat devienne le lieu « d’expression et de consolidation d’une éthique qui déborde le cadre des revendications salariales » (Mischi, 2016 : 192). En outre, il est intéressant de noter combien cette politisation se distingue de la politisation ouvrière propre à la culture d’atelier des années 1970 décrite par Stéphane Beaud et Michel Pialoux. Cette dernière est enracinée dans le travail et s’appuie sur une solidarité pratique quotidienne : « On se prononce avant tout à propos de réalités concrètes dont on fait l’expérience par rapport à des individus précis » (Beaud et Pialoux, 1999 : 335).

Les tentatives infructueuses de Devrim de « politiser » ses camarades se traduisent ensuite par une vision dépréciative de ceux-ci, qu’il perçoit comme des « racailles ». Ils seraient « insolents » et « agressifs » et les seuls sujets de discussion qu’ils voudraient seraient « le sexe » et « les bêtises ». Il leur reproche même d’être trop « rebelles » : « Quand ils vont en salle de pause ils fument du shit, devant tout le monde ! Ils mettent du rap, ils chantent, ils ont des comportements assez rebelles… Mais les organiser c’est très difficile ». Il leur reproche également de « ne rien faire » syndicalement, de prendre des heures de délégation pour partir à la maison et de ne pas prendre au sérieux le travail militant. Il affirme qu’ « ils restent muets », qu’ « ils disent rien » face à l’ordre patronal. Enfin, pour lui, ceux-ci seraient « soumis » et « absorbés par le système ».

« Moi je me dis que si j’étais un jeune de vingt ans à qui on donnait un mandat syndical, j’aurais fait le minimum quand même. Mais [Vincent,], il veut rien faire. C’est quand même grave au niveau conscience ! C’est quand même grave parce que tu n’arrives pas à le faire prendre compte de l’importance de son rôle. Des gens comme ça nous dégradent et peut-être que nous on les dégrade aussi parce qu’on n’arrive pas à les organiser. Mais, moi j’ai rencontré une chose ici. Depuis que j’ai commencé le syndicalisme en France, j’ai remarqué une chose : les gens que j’ai syndiqués, ils sont jamais restés en général. Ils sont tous partis et à 95% ils ont refusé de se politiser. Et ceux qui restent sont des gens qui font ça par habitude… (…) Même les délégués avec qui je travaille, ils trouvent pas la force pour écrire un tract. Et je les ai aidé mille fois, je les ai critiqué mille fois. Mais, c’est pas le syndicalisme des années 80, 70. Les gens voient le syndicat comme une protection, c’est tout.»

L’exemple de la crise de la reproduction militante de la CGT-RHS illustre une tension qui traverse le fait syndical contemporain, où les transformations du syndicalisme iraient dans le sens d’une dissociation entre une logique de protection des salariés et une logique revendicative, entre un syndicalisme d’adhérents et un syndicalisme de militants (Béroud et Yon, 2013). Ce qui est en cause dans la critique de Devrim envers ses camarades, c’est l’usage que font les jeunes du syndicat. Il voit dans chaque jeune qu’il fait adhérer à la CGT un « adhérent-futur militant » et non pas un « adhérent-consommateur » (Guillaume et Pochic, 2009). Or il s’avoue incapable de les transformer en militants.

Devrim s’est heurté à l’impossibilité de reproduire la force de travail militante principalement en raison du rapport que la plupart des jeunes ouvriers autour de lui entretiennent au syndicalisme. D’autres facteurs, tel que les tensions racistes entre salariés à l’usine entrent aussi en jeu lorsqu’il s’agit de comprendre des difficultés auxquelles font face les militants syndicaux dans la sous-traitance automobile.

3. Adhésion syndicale et division de la main-d’oeuvre

3.1. Assignations identitaires à l’usine

Les entreprises sont des espaces de concurrence syndicale, où les organisations luttent pour l’accès à la représentation syndicale et l’obtention de mandats aux différentes instances représentatives du personnel. Néanmoins, cette concurrence est aussi structurée par les divisions internes à la main-d’oeuvre. Ainsi, « les rivalités syndicales renvoient plus profondément à des clivages sociaux, exprimant des différences générationnelles, scolaires, professionnelles, elles-mêmes renforcées par des socialisations politiques divergentes. Les positionnements autour de labels syndicaux sont à restituer dans le cadre de stratégies distinctives et de rapports de force internes à l’espace local et industriel » (Mischi, 2016 : 150).

De plus en plus de travaux montrent que l’entreprise constitue aussi « une matrice de production de l’ethnicité» (Brugière, 2017 : 259). C’est le cas de travaux sur des terrains américains (Chauvin, 2010 : 127-130), mais également de travaux sur des terrains français qui montrent comment les collectifs de travail sont régulés et construits selon des critères raciaux (Brugière, 2017 ; Gay, 2015 ; Jounin, 2004, 2008 ; Seiller, 2014). Chez RHS, l’assignation raciale des ouvriers se retrouve dans la sociabilité informelle dans les ateliers, ce qui à son tour a des conséquences sur les logiques qui guident l’adhésion syndicale.

On retrouve chez RHS la même structure de la main-d’œuvre que dans les autres usines de la région. Celle-ci est divisée entre d’une part des ouvriers d’origine immigrée, fils d’ouvriers arrivés en France des anciennes colonies lors de l’essor des industries de transformation dans les années 1970, résidant dans les quartiers HLM de Mulhouse, Gwebwiller, Illzach, etc., et, d’autre part, des ouvriers d’origine rurale, habitant les villages des vallées des Vosges, à l’ouest, ou dans le Sundgau, au sud de Mulhouse. Toutefois, des catégories employées par les enquêtés, telles que « immigrés », « jeunes de banlieue », « français » ou « alsaciens » ne vont pas de soi : elles doivent être comprises dans un processus d’assignation identitaire à l’oeuvre dans les rapports quotidiens entre les ouvriers.

Devrim occupe une place particulière dans ce processus, où il met à profit sa proximité sociale avec les autres jeunes ouvriers à l’usine dans la construction d’une force syndicale :

« Nous, on est des jeunes, on se voit à l’usine, on parle en salle de pause, mais on est mal vus. Nous, surtout les jeunes immigrés, on est très mal vus. Par exemple, quand tu vas en salle de pause, les gens se mélangent pas entre les français et les immigrés. Les français n’aiment pas les comportements des immigrés. Donc, qu’est-ce qui se passe ? Ça joue sur les syndicats, parce que les gens qui viennent à la CGT c’est des immigrés. En fait, nous on a une bonne ambiance, parce qu’on est des jeunes, on se voit en salle de pause, on discute, on rigole.»

Certains travaux affirment que le propre des discours sur les appartenances nationales ou raciales est de ne pas donner de place à des modes d’affiliation volontaire (Eckert, 2006). Or, dans les propos de Devrim, où les « immigrés » (jeunes) sont opposés aux « français » (vieux et alsaciens), les catégorisations choisies et subies s’alimentent mutuellement. Comme nous l’avons rapporté plus tôt, c’est tout d’abord en raison de sa proximité sociale qu’il syndique prioritairement des jeunes de banlieue à la CGT : « Je me trouvais bien avec eux », « la plupart de mes amis c’est des maghrébins », « moi je m’entends bien avec les jeunes, ils m’aiment beaucoup ».

Dans notre cas, l’âge, l’origine géographique et l’appartenance à une fraction des classes populaires les plus précarisées se conjuguent dans l’appartenance syndicale. La CGT devient ainsi le lieu d’un entre-soi « minoritaire » (Brugière, 2017 : 269) qui entrave la progression du syndicat et qui fait l’objet de critiques de la part de la direction. En effet, la relative homogénéité sociale des membres du syndicat contribue à désigner la CGT comme « le ghetto » par les membres de l’encadrement. À ses yeux, elle regroupe des « malfaiteurs », des « fainéants » et des « cas sociaux ». C’est ce que rapporte Devrim dans un entretien de 2014 :

« La direction appelle les jeunes Arabes, les jeunes comme nous comme des « cas sociaux ». Pourquoi ? Parce qu’ils font de la discrimination. Ils donnent pas la chance à ces jeunes-là d’évoluer, d’avoir un niveau correct pour travailler. Et qu’est-ce qu’ils font ? Ils mettent les Français en avant. Quels qu’ils soient, jeunes, vieux, ils les mettent en avant. Ils les augmentent, ils font des augmentations individuelles. Ils font de la discrimination positive envers les Français.»

Les formes de division de la main-d’oeuvre peuvent se manifester de manières différentes. Chez Devrim, on voit s’opérer une distinction entre les « jeunes issus de l’immigration » et les « vieux alsaciens ». Si ces catégories favorisent le regroupement des ouvriers selon des critères raciaux dans le syndicat, elles produisent également des tensions racistes entre les ouvriers.

3.2. Tensions racistes et auto-dévalorisation

Les clivages internes au groupe ouvrier n’ont rien de nouveau. Or, par le passé, « ils n’étaient pas suffisamment puissants pour empêcher la relative unification de ces sous-groupes par tout le travail social et symbolique effectué au jour le jour, et, sur la longue durée, par les divers types de représentants du groupe ouvrier » (Beaud et Pialoux, 2009). Chez RHS, comme dans d’autres sous-traitants de l’industrie automobile, ces tensions racistes s’appuient sur une extrême mise en concurrence de la main-d’œuvre autour de l’accès à certains postes, à des promotions et à des augmentations individuelles.

Ces tensions se manifestent aussi dans les tentatives toujours recommencées de Devrim de construire une opposition syndicale à l’usine. Celles-ci se heurtent tout d’abord au sentiment d’illégitimité ressenti en tant que syndicaliste. Plus précisément, ce sentiment s’exprime principalement dans son insécurité linguistique : « Moi mon seul défaut c’est de pas être très confiant dans les prises de parole. Parce que je suis intimidé devant les Français, j’ai un accent. En fait c’est faux, j’aurais pas dû faire ça. Mais tu te laisses intimider, t’es un immigré, c’est normal ». Il ne s’agit pourtant pas, en dehors des périodes de conflit ouvert, d’un racisme explicite, mais, d’après Devrim, d’un racisme « discret » ou « caché » : « Ils ne le disent pas, mais ils le font sentir ». Les entretiens réalisés avec lui sont émaillés d’anecdotes sur un racisme quotidien chez RHS, où Devrim et les autres jeunes du syndicat sont pointés du doigt en raison de leurs origines.

Les tensions quotidiennes peuvent éclater au grand jour lors de conflits collectifs comme la grève de huit jours en 2008. C’est ce que montre l’extrait d’entretien suivant de 2012, où Devrim accuse les syndicalistes de FO d’insultes racistes :

« Des gens comme nous, par exemple, ils nous humilient, ils nous insultent, ils disent des choses racistes, gravement quoi : « Sale Turc, tu viens en France, d’abord il faut respecter le pays, les règles du jeux, on vous a donné du pain. Déjà vous avez un travail, chez vous est-ce que vous avez cette démocratie ? Vous foutez la merde ici ». Les ouvriers Français ils venaient pas [à la grève], parce qu’ils avaient peur, on était mal vus quoi. Qu’est-ce qui s’est passé à la fin ? J’avais jusqu’à là, j’ai arrêté, j’ai donné le mandat à des gens qui étaient plus à l’aise en communication, mais ça n’a pas marché.»

 Cet exemple nous incite à interroger les effets d’une « racialisation » des rapports sociaux sur la concurrence syndicale. Vincent Gay (2015) montre à partir de l’exemple des grèves d’OS immigrés dans l’industrie automobile en 1982-1984 comment un « problème musulman » est constitué par les autorités publiques et la direction de Citroën afin de délégitimer les grévistes. Les tensions que rapporte Devrim se répercutent en une auto-dévalorisation qui s’érige en obstacle à la reconstruction de la CGT. Pour lui, même si les autres syndiqués souffrent des mêmes « handicaps » que lui, ils auraient plus de facilités avec les ouvriers Français en raison de leur maîtrise de la langue et des références culturelles :

« Moi, après, je rencontre beaucoup de difficultés. Les Français, ils… (Il hésite) Ils ont peur de… Quand on est un jeune immigré… J’ai un problème de communication avec les salariés. Ils viennent pas à la CGT, en gros ils ont peur de se faire licencier ou autre. Après, je pense que le fait que je sois immigré, ça les bloque un peu parce qu’ils préfèrent avoir un Français syndicaliste qui comprend leur culture, leur langage, qui vit avec eux, qui a leur mots dans la bouche, qui peut les toucher, tu vois ? Alors qu’un immigré comme moi, déjà on a des handicaps personnels dans la vie et on a un problème de communication, on n’arrive pas à les faire s’intéresser au syndicat.»

Les différents éléments rapportés par Devrim vont dans le sens d’une racialisation des rapports à l’usine qui recoupe les divisions syndicales. La concentration d’ouvriers perçus comme « jeunes de banlieue » à la CGT-RHS est le produit de la stratégie de recrutement de Devrim. La création d’un entre-soi minoritaire, encouragé par le contexte de la répression anti-syndicale postérieure à la grève de 2008, renforce l’isolement de l’équipe syndicale.

Conclusion

L’analyse de la trajectoire de Devrim nous informe sur plusieurs dimensions du syndicalisme dans la sous-traitance automobile. Alors que « les secteurs périphériques et précarisés du salariat peinent à faire valoir leurs droits, sinon à agir collectivement pour améliorer leur condition sociale » (Bouquin, 2006 : 161), les dispositions acquises à l’extérieur de l’usine ont rendu possible l’émergence, même de manière provisoire, d’un force syndicale d’opposition chez RHS. La phase ascendante de la CGT culmine dans l’organisation de la grève de 2008. Cependant, cette force militante n’a pas su se perpétuer dans le temps. D’une part, comme nous l’avons montré, deux visions concurrents du syndicalisme coexistent au sein de la CGT. Pour Devrim, tout nouveau adhérent doit devenir à terme un militant. Il voit ainsi comme une preuve de la « dépolitisation » de ses collègues leur absence d’investissement dans le syndicat sur la longue durée. De l’autre, la constitution d’un entre-soi « minoritaire », qui agit favorablement au regroupement d’une partie des ouvriers sur des critères d’âge et d’origine raciale, se révèle être un obstacle par la suite. Cette étude de cas permet d’éclairer comment un jeune ouvrier immigré, même s’il est redevable de conditions exceptionnelles (l’acquisition de dispositions militantes et une proximité sociale avec une partie de la main-d’oeuvre), a réussi à créer une section CGT et à organiser une grève dans un univers hostile. Néanmoins, c’est sur les conditions de la reproduction militante dans les usines de la sous-traitance automobile qu’il vient à échouer.

 

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[1] Une première version de ce texte a été présenté lors d’une journée d’étude à l’IRES intitulée « Les jeunes, le travail et l’engagement », le 20 septembre 2018.

[2] Je conçois l’entretien ethnographique de la même manière que Stéphane Beaud (1996). Dans cette approche attentive au récits de pratiques et aux anecdotes, les paroles de l’enquêté ne prennent sens que dans un contexte plus général. Ainsi, la parole de Devrim est socialement située et n’est qu’un point de vue dans un ensemble de points de vue.

[3] Le nom de l’entreprise et des enquêtés ont été anonymisés.

[4] Cette enquête a été menée en même temps qu’une thèse de doctorat sur les conséquences de la crise économique de 2008 chez les ouvriers de l’usine PSA-Mulhouse. Voir : Carbonell J. S. (2018), Les ouvriers de Peugeot-Mulhouse après la crise (2008-2018), Thèse de doctorat, École Normale Supérieure-PSL.

[5] Ici, « jeune de banlieue » ou « jeune de quartier », est employé comme idéal-type, au même titre que d’autres travaux sur les jeunes des classes populaires (Beaud et Pialoux, 2002 ; Mauger, 2009).

[6] Les alévis sont une minorité religieuse musulmane hétérodoxe, principalement présente en Turquie, où elle est victime de discriminations et de persécutions.

[7] Entreprise française d’équipements automobiles.

[8] Il fait référence à la vague de suicides à PSA-Mulhouse en 2007.

[9] Un syndicat non représentatif dans une entreprise peut désigner un représentant de la section syndicale, qui bénéficie de la même protection contre le licenciement qu’un délégué syndical, sans pouvoir négocier ni signer des accords collectifs.

Sophie Binet (Ugict-CGT): « Le numérique est un champ de bataille que l’action syndicale ne peut ignorer »

Les Mondes du Travail : Quel bilan syndical tirez-vous de la pandémie et du premier confinement ?

Sophie Binet : À l’évidence, le confinement a changé la donne. La situation a été marquée pour la majorité de l’encadrement par le télétravail, même si certains cadres et professions intermédiaires ont dû continuer à travailler sur site, notamment dans la santé, le commerce ou pour celles et ceux qui encadrent des équipes qui continuaient à travailler en présentiel (industrie, bâtiment…). Mais c’est vrai que la situation était assez clivée au niveau des catégories socio-professionnelles, avec une majorité de cols blancs en télétravail et les salarié-e-s d’exécution qui ont continué à travailler ou qui étaient en chômage partiel. Le télétravail, ce n’est pas nouveau, nous avons signé un accord interprofessionnel sur le sujet il y a quinze ans, en 2005. Cependant, il concernait jusque-là une petite minorité de cadres dans les grandes entreprises et il se pratiquait un ou deux jours par semaine, très rarement à temps plein. Depuis la crise sanitaire, le télétravail est devenu le lot commun de beaucoup de salarié-e-s et il concerne d’une façon ou d’une autre la quasi-totalité des cadres et des professions intermédiaires. Il faut néanmoins préciser qu’il a été vécu de façon très ambivalente. Les salarié-e-s étaient soulagé-e-s de ne pas devoir se rendre au travail et de ne pas courir le risque d’être contaminés. Mais en même temps, le télétravail s’est fait en mode dégradé, il a été mis en place sans aucune préparation ni aucun encadrement, et en dehors de tout cadre légal. La grande enquête réalisée par l’Ugict-CGT démontre que le télétravail a accru les inégalités entre les femmes et les hommes. Pour les mères, il s’est accompagné de la prise en charge des enfants étant donné que les écoles et les crèches étaient fermées. Scandaleuse hypocrisie qui invisibilise encore une fois les tâches ménagères: comment penser que l’on peut travailler en gardant ses enfants, Pis ! En leur faisant la classe ?

Le deuxième élément que je retiens de cette période, c’est la question de la responsabilité professionnelle avec ce qu’on a identifié à l’Ugict comme un « ruissellement de responsabilités ». Le patronat ouvre très facilement un grand parapluie pour se prémunir contre toute mise en cause, en se déchargeant au niveau de sa responsabilité sur les collectifs de travail ou les individus. On voit là comment la politique de sécurité sanitaire se traduit, dans la pratique, par une politique de réduction des risques, suivant une logique assurantielle. L’objectif n’est plus de réduire ou de supprimer effectivement le risque, il est de pouvoir prouver que l’on a tout fait pour se protéger d’un point de vue juridique. Pouvoir prouver que tout a été fait compte plus que ce qui est fait réellement. Mettre en place des dispositifs qui réduisent les risques de contamination est moins important que de pouvoir dire « nous, on a tout fait ». Beaucoup se sont retrouvés soit avec un encadrement sans aucune directive, livré à lui-même pour prévenir les risques et protéger les équipes, mais sans moyen de faire ; soit, à l’inverse, avec un encadrement assommé de protocoles de type papier glacé et donc impossible à mettre en place concrètement, et qui vise surtout à sécuriser la responsabilité de l’employeur et à mettre en faute l’encadrement, considéré comme responsable de la non-mise en place des procédures. A travers cette crise se pose aussi la question de la responsabilité des entreprises, ou plutôt de la façon dont elles organisent leur irresponsabilité tant juridique que sociale. Le cas d’école : le déraillement du train à Brétigny-sur-Orge en 2013, pour lequel c’est le cadre de proximité – très jeune, qui arrivait d’ailleurs juste à son poste et n’avait objectivement pas les moyens de le tenir – qui est poursuivi au pénal, pas la SNCF !

Les espaces de travail se numérisent de plus en plus, on constate que la pandémie du Covid a accéléré ce phénomène. Comment appréhendez-vous cette tendance ?

Au niveau de l’Ugict, nous considérons que la question n’est pas de dire « pour ou contre le numérique », mais de partir de l’usage et de la finalité des innovations pour ensuite peser sur celle-ci afin qu’elles ne dégradent pas les conditions de travail. Attention, si les innovations technologiques sont au service des actionnaires, du capital, pour augmenter la rentabilité et les dividendes pour les actionnaires, ce sera une catastrophe pour l’humain. Mais si on met la technologie au service de l’humain, il peut y avoir des choses intéressantes, à commencer par la réduction du temps de travail et l’émancipation des tâches répétitives. Or, pour l’instant, la technologie numérique est instrumentalisée par le Wall street-management, ce qui conduit à faire beaucoup de dégâts… La standardisation des procédures de travail au niveau des professions relationnelles dénature leur activité de travail et devient source de mal-être. Aussi parce que cela change le sens du travail. Dans les domaines du travail social, des soins, de l’accueil ou de la gestion de la clientèle, ces fonctions ou ces métiers sont désormais sous emprise du numérique, avec un contrôle étroit de la performance individuelle, à l’opposé du métier et de l’éthique professionnelle des salarié-e-s. Quand on fait tout entrer dans un formulaire, le travail se déshumanise. Nous pensons au contraire que le progrès technologique doit être mis au service des salarié-e-s, pour améliorer les conditions de travail, le dégager des tâches répétitives, et arriver à un travail vraiment centré sur le relationnel, la créativité, l’innovation. Cessons de chercher à calquer le travail sur la machine, ou à placer le travail humain sous l’autorité de la machine. Je pense au contre-exemple du système de voice picking à Amazon ! Au contraire, les nouvelles possibilités d’automatisation doivent permettre de retrouver un travail réellement humain, dont le contenu sera de nouveau maîtrisé par les salarié-e-s et qui réponde aux besoins des populations, notamment en matière de lien social. Rares sont les métiers qui connaissent cette évolution positive en lien avec le progrès technologique ; pour la plupart des salarié-e-s, celui-ci rime avec dégradation et régression des conditions de travail.

Les axes revendicatifs que vous mettez en avant sur ce plan visent à privilégier les outils technologiques qui permettent une réappropriation du travail, au niveau du procès de travail.

Tout à fait. J’ajouterai à cela qu’en tant qu’Ugict nous syndiquons aussi les ingénieurs et les techniciens qui conçoivent ces outils. L’usage des technologies n’est pas la seule question à mettre sur la table. Il faut aussi interroger leur conception et leur finalité. Dans la Silicon Valley, des développeurs ont refusé de s’engager dans la conception d’outils de reconnaissance faciale, parce qu’ils ne voulaient pas que cela serve à l’administration Trump pour faire le tri et organiser la surveillance de certaines catégories, comme les racisés ou les enfants.

D’accord, mais est-ce qu’on n’est pas toutes et tous en train de reconnaître les images via les réseaux sociaux, ce qui aide quand même à l’instruction des algorithmes, non?

Oui, une partie du travail est transférée sur nous tous et toutes, mais il reste quand même une conception de base à produire, ce qui est le travail des développeurs. Le mouvement des développeurs de la Silicone Valley a eu un impact et leur refus a permis de mener un débat public grâce à cela. Pour nous, c’est significatif car cela montre que des catégories professionnelles disent :« Notre travail, ce n’est pas ça, notre éthique professionnelle s’oppose à ce type de travail. » Ils refusent qu’on leur vole la finalité de leur travail, et on doit permettre aux salariés en général, à commencer par l’encadrement, de maîtriser le sens et la finalité de leur travail. Nous voulons adosser à la responsabilité professionnelle des droits suspensifs de veto, qui permettent de préserver sinon de retrouver la maîtrise du travail. Et tenir un débat démocratique sur quelles technologies, pour quoi faire.

Pour revenir à la question du télétravail, avez-vous des expériences d’opposition ou d’actions par rapport au maintien des collectifs de travail ? On le sait, le télétravail tend à atomiser les collectifs de travail, mais cette atomisation n’est peut-être pas une fatalité…

Nous sommes opposés au télétravail à temps plein. Pendant la période de confinement, l’expérience nous montre qu’à temps plein il est nuisible et qu’il faut un télétravail, au maximum à mi-temps, afin de préserver le collectif de travail. Après, bien sûr que l’engagement des salarié.e.s et de l’encadrement a permis, ici et là, de maintenir le collectif de travail, mais c’est très compliqué, surtout dans la durée. Cela ne marche qu’à court terme et lorsque les membres du collectif de travail se connaissent déjà et entretiennent un rapport de confiance entre eux. Des problèmes très concrets se posent : comment savoir quand mon collègue travaille et qu’il ou elle est disponible ? Comment recréer les temps d’échange informels qui sont indispensables au bon fonctionnement du collectif de travail ?…

Le patronat a clairement changé sa vision et sa politique par rapport au télétravail. Auparavant, il était plutôt réticent car il avait peur de perdre le contrôle sur les salarié-e-s. Mais depuis l’expérience du confinement, le patronat voit un intérêt nouveau au télétravail car les directions d’entreprise peuvent l’utiliser en lien avec les ordonnances Macron, pour le mettre en place de façon light, sans aucune prise en charge des équipements et, au final, sans garantie de respect du temps de travail, sans droit à la déconnexion. Sans aucune garantie de ce qui constitue les fondamentaux du droit du travail, avec un télétravail qui devient une forme de statut d’indépendant et permet d’ubériser de l’intérieur le salariat. Comment ? Tout simplement en s’affranchissant de l’obligation de prise en charge des frais d’équipement ou de lieu de travail, de respect du temps de travail… Tandis que les salarié.e.s font face à une obligation de résultat au lieu de l’obligation de moyens, ce qui caractérise quand même historiquement le salariat. Pourtant, le télétravail n’est rien d’autre qu’une modalité du travail qui doit s’inscrire dans la relation salariale, en respectant le droit du travail. Le patronat s’en sert actuellement pour individualiser encore plus la relation de travail. Il cherche l’optimisation des espaces de travail avec des économies sur les charges d’exploitation : suppression des postes de travail pour économiser les mètres carrés, développement d’open space et des postes mobiles – flex office – qui dépersonnalisent le cadre de travail. Alors qu’on sait que ces espaces de travail sont ultra-pathogènes, non seulement du point de vue de la pandémie, mais aussi et avant tout pour le bien-être au travail. C’est d’ailleurs la fuite en avant vers les open space qui explique en partie la demande de télétravail de la part des salarié.e.s. Une partie du patronat est sur cette ligne offensive et refuse de négocier en disant « on est dans une période d’innovation et de créativité, laissons les choses se décanter et on verra ensuite comment on peut réguler tout ça ».

D’un autre côté, ce que l’on doit prendre en compte en tant que syndicat, c’est la massification de ce type de travail. Jusque-là, dans les entreprises, on n’avait que 5 % du personnel qui connaissait cette modalité ; surtout les cadres. Mais aujourd’hui, le télétravail concerne des effectifs beaucoup plus importants. Et on a des salarié-e-s qui souhaitent eux aussi pouvoir continuer à télétravailler partiellement. Attention, pas dans n’importe quelle condition –  c’est le slogan de notre campagne – et donc les conditions, c’est d’abord un vrai volontariat, avec un cadre collectif clair sur le télétravail et son organisation. C’est ensuite une durée limitée, deux ou trois jours par semaine au maximum car les salarié.e.s sont demandeurs d’une dynamique d’équipe. Le confinement n’a pas seulement rendu visible le travail invisible, il a également fait apparaître des aspects « invisibles » du travail, l’importance des échanges informels… Par mail, ça ne fonctionne pas, ou en tout cas pas de la même manière ; il faut donc préserver les échanges informels afin de permettre aux équipes de bien fonctionner car la qualité du travail commun dépend de ces échanges là aussi. On doit donc agir sur les conditions de travail à la fois en présentiel et en distantiel. Dans notre enquête, les salarié-e-s expriment le souhait de pouvoir télétravailler. Ils nous disent aussi pourquoi : « je ne peux pas me concentrer sur mon lieu de travail…». En effet, un cadre est interrompu en moyenne toutes les trois minutes. Ce sont les chiffres de l’Apec, alors que normalement le cadre est supposé avoir plus d’autonomie sur son temps de travail. Il y a ceux qui disent : « je souhaite télétravailler parce que l’open space est invivable » ou « parce qu’on m’a imposé des changements qui font que je me sens mal sur mon lieu de travail… ». Pour d’autres, c’est plutôt pour gagner du temps de transport – ce qui est plus que légitime. Mais globalement, beaucoup souhaitent retrouver de l’autonomie dans le contenu de leur travail et dans l’organisation de leur activité de travail. Cela montre que la volonté de télétravailler est également le produit des changements en cours sur le lieu de travail. Depuis plusieurs décennies, on fait face à une standardisation du travail intellectuel, à un mouvement de rationalisation et on a donc les mêmes réactions que ce qu’on a connu dans le monde ouvrier face au taylorisme.

L’aspiration au télétravail est également le produit de cela, du type « je veux retrouver une autonomie »… Il faut prendre en compte les aspirations des salarié-e-s, mais aussi pour répondre à la dégradation des conditions de travail et au mouvement de rationalisation et de standardisation que touchent désormais les fonctions d’encadrement et les activités de recherche, de conception en présentiel. Le télétravail doit donc amener à interroger les conditions de travail en présentiel : l’organisation des lieux de travail, mais aussi l’absence d’autonomie, le reporting, l’exigence de travail en flux tendu et d’immédiateté… Pendant le confinement, l’investissement et la débrouillardise des salarié-e-s ont permis de garantir la continuité de l’activité dans des conditions exceptionnelles, ils et elles ont démontré leurs capacités d’adaptation, d’autonomie, de créativité aussi. Le retour à la normale en présentiel, enfermé dans un travail d’exécutant malgré la qualification et les responsabilités peut donc être très mal vécu !

Les résultats de votre enquête publiés au mois de juin laissent apparaître une situation fortement dégradée. En même temps, vous mettez la barre très haut en termes de revendications. Entre les deux, il y a comme un hiatus. Dit autrement : comment inverser la tendance et changer le rapport de force ? 

À cette question, il est difficile de répondre dans l’immédiat. Personne n’a connu une rentrée comme celle-là et personne n’est en mesure de dire ce qui va se passer dans trois semaines. Ni au niveau de la pandémie, ni sur le plan économique et social. On a connu de grandes mobilisations ces dernières années, ce n’est pas la volonté de se battre qui manque. La possibilité d’obtenir des avancées est fonction de la situation politique aussi. Sur le terrain économique et social, le chômage va augmenter et un grand nombre d’entreprises vont restructurer leur activité et vouloir réduire les effectifs. Les autres vont en profiter avec l’argument du chantage à l’emploi, en utilisant les outils juridiques des lois et des ordonnances travail de 2016 et de 2017 pour faire baisser les salaires et démanteler les garanties collectives. On ne pourra pas s’y opposer de manière isolée. Pour bon nombre de salarié-e-s, les incertitudes sont nombreuses, au niveau individuel et collectif, ce qui n’invite pas directement à s’engager dans des actions collectives. Ça complique la donne. Donc, la leçon numéro un est qu’il faut garder les yeux et les oreilles grandes ouvertes et qu’il faut rester très attentifs et réactifs. La situation française et internationale montre qu’il existe une vaste colère dans la société, notamment sur la façon dont la crise sanitaire a été gérée. L’affaire des masques n’est qu’un exemple de l’incurie. La crise sanitaire montre un déficit d’anticipation et d’investissement dans les équipements publics sanitaires, c’est devenu évident aux yeux de larges secteurs de la population. Ensuite, le confinement a permis aux salarié-e-s, et notamment à l’encadrement, de prendre du recul. La mise en avant des métiers essentiels a poussé les autres à s’interroger sur le sens de leur travail. Il y a une aspiration très forte chez les cadres et les professions intermédiaires à vivre et à travailler autrement. Il y a aussi une lucidité et une colère qui peuvent se transformer en combativité. On l’a vu avec la mobilisation des salarié-e-s de la santé en juin, on l’a vu dans les mobilisations contre le racisme et le sexisme, en juin-juillet, avec beaucoup de jeunes. On constate la même chose au niveau international. Je suis frappée de voir le nombre de mobilisations dans toute une série de pays (Biélorussie, Liban, Thaïlande, Algérie…) et qui concernent souvent à la fois les questions de justice sociale et de démocratie. Malgré la crise sanitaire, la situation n’est pas verrouillée, et on peut basculer dans des mobilisations sociales importantes. Il ne faut donc ni désespérer ni baisser la garde au prétexte qu’« avec la crise on ne pourrait rien faire ». Non, pas du tout, il faut être vigilants et engagés dans les mobilisations, en partant du concret et des questions qui mobilisent les salarié-e-s. Après, il y a des difficultés qu’il ne faut pas ignorer, notamment sur comment on peut toucher la grande masse des salarié-e-s, qui sont ultra-individualisé-e-s et ne sont même pas sur leur lieu de travail. Cela interroge évidemment le syndicalisme et ses modes d’action et d’organisation. On doit investir pleinement les outils numériques et devenir une organisation capable de se mobiliser de cette manière-là. Personnellement, je ne suis pas trop fan du discours « c’était mieux avant » ou encore « de toute manière, le numérique est catastrophique »… Comme nous le disons à la CGT, il n’y a pas de déterminisme technologique, les technologies, et notamment les outils numériques, sont ce que nous en faisons, et les exemples de détournement d’outils pensés à des fins commerciales en leviers démocratiques sont légion. Non, ce qu’on a observé pendant le confinement – et c’est intéressant –, c’est la démultiplication de pratiques démocratiques nouvelles, avec par exemple des collectifs qui sont passés sur des serveurs de messagerie instantanée, qui permettent d’obtenir un échange d’information beaucoup plus horizontal et une prise de décision après une consultation bien plus large, des réunions organisées en visio, ce qui a permis à des salarié-e-s, femmes surtout, d’y participer plus facilement, sans devoir se déplacer. Donc, les débats et le fonctionnement d’une organisation syndicale peuvent aussi bénéficier d’un usage partagé des outils numériques. A condition de les appréhender comme des compléments aux outils traditionnels ; pas en substitution car, là aussi, le relationnel et l’informel sont indispensables.

Est-ce que le numérique a permis de renouveler les réseaux militants ?

Absolument, quand on les utilise intelligemment, ces outils peuvent renforcer notre action. Ça ne sert à rien d’être dans le discours caricatural ou binaire qui s’oppose à ces technologies. Ces outils peuvent aussi nourrir la démocratie syndicale, ce qui peut élargir notre base car on va y intégrer des salarié-e-s que l’on n’aurait pas touché-e-s ni sollicité-e-s autrement.

Qu’est-ce que vous retenez de cette crise à un niveau plus général ?

 Comme celle de 2008, cette crise nous enseigne des choses sur la façon dont la société fonctionne et ce qui est problématique. En 2008, la crise a révélé une contradiction profonde de nos sociétés capitalistes entre la financiarisation et l’économie réelle. La financiarisation de l’économie a de fait conduit à mettre l’économie en panne, et permis de montrer à nouveau que le capitalisme engendre ses propres crises. Là, avec la pandémie et la crise économique qui a suivi, on voit apparaître une contradiction entre la stratégie de division internationale du travail avec la mise en concurrence des systèmes de protection sociale et de droits sociaux, et l’absence de maîtrise des chaînes d’approvisionnement dans un contexte de crise internationale. Avec la pandémie, on a vu apparaître le débat sur la souveraineté industrielle via la question des masques, mais cela va bien au-delà. Le capital est lui-même en difficulté sur ses chaînes d’approvisionnement. Beaucoup d’entreprises manquent de pièces et de composants, et n’ont aucune visibilité sur l’organisation de la chaîne de production pour les mois à venir. Dans les supermarchés, on voit aussi certains rayons vides parce que les chaînes sont rompues ou désorganisées. Pour nous, syndicalement, c’est intéressant car on peut mieux argumenter en faveur d’une maîtrise démocratique de l’économie. On peut plaider en faveur d’une relocalisation de la production, en privilégiant les circuits courts, et d’un développement économique respectant des normes sociales et écologiques. La crise permet de se battre pour un développement économique au service des besoins sociaux. Elle permet de mettre à l’index une production centrée sur la compétitivité-coûts qui ne fait que dégager des valeurs pour les actionnaires. Une production hyperspécialisée pour le marché mondial n’est pas le bon choix et cette pandémie le démontre. Mais attention, le capital a déjà sa réponse : alors que nous parlons relocalisation, il nous répond (avec le gouvernement…) diversification, pour diversifier les sources d’approvisionnement et ne plus dépendre d’un seul pays (la Chine) sans relocaliser la production. Cela ne répond absolument pas aux questions environnementales et sociales !

Est-ce que le plan de relance n’offre pas ici la possibilité de mener une bataille plus offensive sur les priorités de cette relance ? Quelle production, quelle activité productive, quelles priorités sociales ? Finalement, sortir 100 milliards n’est pas rien, reste à savoir à quoi ils vont servir…

Oui, tout à fait, le plan de relance du gouvernement est un énorme gâchis d’argent public, avec 100 milliards qui, en gros, permettent de soutenir le monde d’avant, alors que l’urgence est ailleurs, de répondre au défi climatique notamment. La question centrale est – comme pour le CICE de Hollande ou le crédit impôt recherche – celle de la conditionnalité des aides publiques. Nokia, qui supprime un tiers de ses effectifs d’ingénieur.e.s et de chercheur.e.s en France a bénéficié chaque année de 70 millions de crédit impôt recherche, qui ont pour moitié été absorbés par une filiale sans salarié-e-s domiciliée aux Pays-Bas… Au lieu de tirer des leçons de ces stratégies malheureusement classiques d’optimisation fiscale, on continue de plus belle… Avec le risque, comme en 2008, que ce soit ensuite le contribuable qui soit sommé d’éponger les dettes à travers des plans d’austérité et des augmentations d’impôts. Cependant, la crise a permis de remettre sur le devant de la scène certains concepts présentés comme éculés : remettre sur pied le Commissariat au Plan n’est pas anodin. L’idée d’une planification refait surface… Reste à savoir, en effet, comment planifier et quelles finalités celle-ci doit poursuivre. Nous étions souvent moqués comme des nostalgiques du modèle soviétique mais là, on voit qu’on n’avait pas totalement tort, que le marché – certainement pas à lui seul – ne permet pas de répondre aux défis de notre époque, surtout en période de crise. Sur les masques, on doit continuer à enfoncer le clou : pourquoi cette faillite de l’État, pourquoi cette incurie invraisemblable ? Le patronat tente d’inverser les termes du débat avec, comme discours : « Forcément, l’État a dysfonctionné et heureusement que LVMH était là pour répondre de façon adéquate »… Or, l’analyse correcte, c’est que la faillite de l’État résulte justement de la décision d’avoir démantelé l’État-stratège, capable de jouer un rôle directement. En l’occurrence, on a démantelé l’agence de prévention des risques sanitaires, l’Eprus, on a détruit le stock stratégique de masques, dans la droite doctrine de la limitation maximale du capital immobilisé, on a démantelé du même coup les filières d’approvisionnement nationales et la dernière usine de masques en France a fermé il y a quelques années… Tout cela en faisant « ruisseler » la responsabilité et en prévoyant que c’était aux hôpitaux d’assurer leurs propres stocks, ce qui, dans un contexte d’austérité et de chasse généralisée au « gaspillage » était tout simplement impossible. Comment peut-on imaginer que les hôpitaux avaient la possibilité de constituer des stocks de masques alors qu’ils sont allés jusqu’à limiter les portions alimentaires des malades pour faire des économies ? Il faut continuer à dire cela, sinon le capital va, conformément à la stratégie du choc, tenter d’inverser la situation et d’utiliser la crise sanitaire pour mettre en cause l’État.

Est-ce que cette crise, avec toutes les dimensions qu’elle contient, ne remet pas sur le devant la question des temps sociaux avec en particulier la réduction du temps de travail et la semaine de quatre jours ?

Oui, j’en suis convaincue. Il faut relancer la bataille pour la réduction du temps de travail. D’abord parce qu’il s’agit d’une question d’urgence sociale. On le sait, on a les chiffres, l’augmentation du temps de travail, comme le veut le patronat, cela supprime des emplois. On a les bilans de la déréglementation des heures supplémentaires réalisées sous Sarkozy 2007-2012 : elles ont coûté entre 50 000 et 100 000 emplois, selon les études de l’OFCE ; et de l’autre côté, on sait que les 35heures, malgré leurs défauts – car c’était loin d’être les 35 heures de la CGT –, c’était un compromis avec le patronat, avec beaucoup de flexibilité et un gel des salaires. Mais voilà, malgré tout cela, on sait que ces 35 heures ont conduit à la création de 350 000 emplois directs (selon le rapport d’une mission parlementaire présidée par l’UDI). On peut donc conclure que cette mesure d’urgence sociale et économique est toujours d’une importance essentielle. D’autant qu’on ne peut pas dire, comme le font les directions d’entreprise : « I faut réduire la voilure, réduire les effectifs et licencier » et puis de l’autre vouloir obtenir la suppression de jours de congé ou la suppression de pauses pendant le temps de travail, bref, allonger le temps de travail et faire travailler plus. Après, le vrai sujet, en France comme ailleurs, c’est la très grande inégalité au niveau des temps sociaux. Une partie du salariat se voit obligée de travailler trop, notamment les cadres. Je rappelle que la durée moyenne de travail pour celles et ceux qui sont employés à plein temps, c’est 39 h 30. On est déjà loin des 35h … Mais pour les cadres, la durée moyenne de travail est de 44 h 30. Avec une semaine de 44 h 30, il est impossible d’avoir une vie familiale et sociale ! Réduire la semaine à 4 jours et 32 heures sans perte de salaire, c’est la seule voie pour permettre un partage des tâches domestiques ou éducatives. C’est aussi la seule solution pour réduire le nombre de temps partiels qui enferment souvent les femmes dans la dépendance ou la pauvreté, tout en se donnant les moyens de préserver des postes de travail, de maintenir les effectifs et de garder un savoir-faire dans l’entreprise. Bien sûr, il faudra aussi développer la formation, et surtout améliorer les conditions de travail afin que la réduction du temps de travail n’épuise pas les personnes, mais s’accompagne d’une préservation de leur santé. De toute manière, le temps de travail qu’il faut produire à l’échelle de la société va être réduit, à cause de la crise économique. Ensuite, il va se réduire aussi avec l’automatisation et le progrès technologique. La seule question est donc de savoir comment on organise cela, collectivement, afin que les gains de productivité financent un progrès social : une RTT collective sans perte de salaire à travers une baisse de la durée légale de travail, ou une réduction du temps de travail subie par la société, avec une montée du chômage, tout en imposant à ceux qui travaillent des conditions nuisibles pour leur bien-être et leur santé. Il faudra trancher, c’est évident. Posons la question : à quoi doit servir le progrès technologique ? Pour nous, il doit servir à la société, il doit permettre un progrès social, ce qui implique une réduction collective du temps de travail et un juste partage du temps consacré au travail, quel qu’il soit. Un chiffre pour finir : le gouvernement nous indique que les 100 milliards du plan de relance permettront de créer 160 000 emplois, soit 600 000 € par emploi ! Rappelons qu’un poste de fonctionnaire revient en moyenne à 30 000 €/an… Les 35 heures ont coûté aux finances publiques 4,5 milliards d’euros dont 2 milliards pour les exonérations de cotisations et 2,5 milliards pour les embauches dans la fonction publique, soit 350 000 emplois directs créés. Le calcul est vite fait…

Propos recueillis par Stephen Bouquin (28 septembre – 10 octobre 2020)

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Pour aller plus loin :

Enquête Ugict sur le travail confiné

http://www.ugict.cgt.fr/ugict/presse/rapport-enquete-trepid

Campagne Ugict sur le télétravail

https://ugict.cgt.fr/teletravail/

https://enqueteteletravail.fr/